Cette sortie dans la collection poche de Tallandier est une réédition d’un ouvrage paru en 2003 en version originale. John Cornwell est un journaliste anglais qui a fait paraître plusieurs livres autour de la Seconde Guerre mondiale, mais qui est plutôt intéressé par l’histoire du Vatican et de ses relations diplomatiques.
Le livre, d’une grande densité, est découpé en 8 parties et 34 chapitres, dans une logique chrono-thématique qui inscrit le rapport entre le nazisme et la science dans un temps plus long, embrassant notamment les héritages industriels et intellectuels du XIXe siècle.
Les deux premières parties traitent particulièrement de ces héritages et s’arrêtent à l’accession au pouvoir du NSDAP en 1933. On comprend dès lors que les Nazis et Hitler baignent au milieu d’un ensemble d’idées nationalistes, racistes et pseudo-scientifiques (hygiénisme racial, scientisme, eugénisme, darwinisme social) qui parcourent les milieux universitaires allemands depuis le XIXe siècle. De plus, ils arrivent dans un milieu industriel développé et renommé, particulièrement dans le domaine de la chimie. Que tirer de ces deux premières parties? D’abord, le fait évident qu’Hitler ne comprend pas toutes les innovations technologiques de son époque (fusées V1 et V2), de même qu’il n’en perçoit pas tout le potentiel pour un futur affrontement armé, preuve en est l’envoi de milliers d’ingénieurs sur les fronts de guerre aboutissant à un déclin allemand dans ce domaine. Ensuite, que ces milieux scientifiques, intellectuels et industriels sont marqués un antisémitisme qui va finir par mettre à l’écart des personnalités brillantes. La reprise du mouvement völklisch et la quête d’un Lebensraum vidé des non-Aryens synthétisent, de manière dramatique, cet héritage.
De la troisième à la sixième partie, l’auteur analyse la montée vers la guerre à partir de la prise de pouvoir nazie et la période de guerre à proprement parler. D’un point de vue des sciences, cela passe d’abord par l’application de la « mise au pas » gouvernementale. Des centaines d’universitaires sont exclus ou s’enfuient (Einstein en tête), les autres se soumettent de gré ou de force aux nouvelles doctrines, tandis que les canons de réflexion (cours, manuels) sont modifiés pour être en phase avec l’idéologie du nouveau régime. La brutalité passe aussi par les autodafés et la constitution d’un art « dégénéré » à éliminer. Cela aboutit à un isolement intellectuel de l’Allemagne.
Les mêmes phénomènes sont visibles dans le domaine médical, l’auteur affirmant qu’une majorité des médecins allemands étaient déjà proches des idées nazies avant même 1933. En médecine, l’auteur développe tout un chapitre assez édifiant sur la manière dont les Nazis ont organisé des campagnes de recherche contre le cancer, s’éloignant quelque peu (mais pas totalement) d’une « origine juive du cancer » pour réfléchir aux conditions de vie et de travail des malades. On peut faire un lien avec des pratiques inhérentes aux plus hauts cercles nazis: lutte contre l’alcool et le tabagisme, végétarisme d’Hitler… autant de préceptes en héritage direct de l’hygiénisme et qui se mêlent à l’objectif final du Lebensraum pur et idéal pour le développement de la race aryenne.
John Cornwell rappelle aussi la qualité des ingénieurs allemands dans la fabrication d’armes (gaz, armes conventionnelles, sous-marins) et la volonté constante d’innovation (fission nucléaire, radar, codage). Malgré le traité de Versailles, la construction d’armement n’a jamais cessé en Allemagne. La dénonciation du « Diktat » relance cette course technologique, malgré une réelle ambivalence chez certains Nazis dans le rapport à la modernité technologique: la vie rêvée par certains d’un retour à un état proche de la « Nature » en est perturbée. Derrière ces réflexion, se posent celles, plus délicates à définir, du niveau d’adhésion au régime et à l’idéologie de tous ces savants/scientifiques et de leur rapport à l’entreprise de mort à laquelle ils participent.
Une partie entière (la 5e) est consacrée, dans cette aventure technologique et scientifique, à la recherche autour de la mise au point de l’arme nucléaire. Comme dans d’autres domaines déjà évoqués, avec l’avancée dans la guerre, le manque de moyens, humain et financier, aboutit au déclin de l’Allemagne face à la Grande-Bretagne mais surtout face aux Etats-Unis. Ceci permet à John Cornwell, comme dans les chapitres consacrés à la chimie, de se montrer d’une grande précision (vocabulaire) et d’une grande rigueur sur les processus mis en œuvre de part et d’autre de la Manche et de l’Atlantique.
Dernier grand aspect de ces parties consacrées à la guerre, les camps de concentration et les centres de mise à mort. Laboratoires d’expérimentation, ces lieux ont utilisé les déportés de différentes manières: esclaves, cobayes, supplétifs au manque de main d’oeuvre dans les mines et les usines (Primo Levi employé par IG Farben à Monowitz). L’auteur en profite pour rappeler les dérives mortuaires des programmes eugénistes et/ou hygiénistes: Aktion T4, campagnes de stérilisation… Autant d’applications concrètes des délires pseudo-scientifiques et pseudo-rationnels par un personnel savant dévoué à la cause et/ou à la recherche de glorification et d’ascension sociale. On peut rajouter ici l’analyse qu’en fait Johan Chapoutot: le mille-feuille nazie, la hiérarchisation de la société, l’absence de décisions claires d’Hitler qui laissent sujet à interprétation… tout cela pousse au zèle et à la course à la carotte des centaines de savants et autres médcins.
Les deux dernières parties réfléchissent à l’après-guerre. De nombreux savants allemands sont exfiltrés en Angleterre et aux Etats-Unis, dans une double perspective opposée: celle de partager leurs savoirs, mais aussi faire face à leurs propres manques dans de multiples domaines. Peu expriment des remords quant à leur participation au régime nazi. L’épuration étant limitée en RFA, certains retrouvent des postes assez rapidement. D’autres fuient vers les dictatures sud-américaines et disparaissent de la vie publique. Les usines et laboratoires sont pillés par les forces alliées, alors même que le début de la Guerre froide approche. Dans un contexte de tensions de plus en plus fortes entre EU et URSS, les moindres informations, les moindres plans, les arrestations de savants sont vus comme autant de potentiels futurs atouts.
Les derniers chapitres sont l’occasion pour l’auteur de réfléchir sur les savants et scientifiques contemporains et leurs relations aux avancées technologiques. L’analyse du complexe militaro-industriel post Seconde Guerre mondiale montre les liens évidents entre entreprises civiles et militaires, avec les conséquences positives et négatives que cela induit. Ces chapitres sont les moins « historisants » et se veulent plus une suite de réflexions personnelles dont le lecteur se fera le seul juge.
Au final, une œuvre dense qui invite à la réflexion. Une des principales richesses de l’ouvrage vient de la quantité d’exemples utilisés. La richesse du vocabulaire est aussi un autre atout. Parmi les défauts, on peut mentionner certains retours en arrière qui font perdre le fil de la lecture et une réflexion qui tourne parfois en boucle. Néanmoins, les apports de ce livre compensent largement les quelques réserves.


