Paru aux Presses Universitaires de France dans la collection Une année dans l’histoire, après notamment 542. Fin de l’Antiquité, 1619. L’autre naissance des États-Unis et 1904. Genèse du XXe siècle, l’ouvrage 1815. Fin de l’âge des révolutions ? de Clément Thibaud propose une relecture ambitieuse d’une année charnière, souvent interprétée comme la fin des révolutions et le début d’une domination européenne sur le monde. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et directeur du centre Mondes américains, l’auteur mobilise une analyse contextuelle, connectée et comparative afin de nuancer cette vision téléologique.

1815 entre restauration européenne et recompositions politiques

L’ouvrage revient d’abord sur la restauration de l’ordre monarchique européen après les bouleversements révolutionnaires et napoléoniens. L’année 1815, de Waterloo au Congrès de Vienne, semble consacrer le triomphe de la contre-révolution et l’effondrement des ambitions universalistes issues de la Révolution française. Toutefois, l’auteur invite à dépasser cette lecture classique, notamment en déconstruisant la « légende noire » du Congrès de Vienne, qui en a fait une entreprise de réaction menée par les élites contre les peuples et les nations européennes.

Au contraire, le congrès inaugure ce que l’on a appelé le « concert des nations », c’est-à-dire un système diplomatique visant la stabilité et la pacification du continent. Il ne s’agit pas d’un simple retour à l’Ancien Régime : la paix européenne est réelle, mais jamais la restauration ne reconstitue l’ordre ancien en l’état. L’auteur parle ainsi d’une « modernisation conservatrice », soulignant que les élites politiques adaptent les héritages révolutionnaires plutôt qu’elles ne les effacent.

Cette complexité se retrouve également dans la pensée contre-révolutionnaire, structurée selon une perspective trinitaire : société divine fondée sur Dieu, société politique sur le roi et société domestique sur le père. Même dans le camp de la réaction, il ne s’agit donc pas d’immobilisme pur, mais d’une tentative de recomposition idéologique face aux transformations du monde.

Une perspective multisituée : empires, circulations et décentrement du regard

Un des apports majeurs du livre réside dans la démarche méthodologique. L’auteur « propose d’ébaucher une perspective multisituée de cette époque en prenant pour cadre privilégié l’espace euro-américain, et, à partir de là, s’essaie à établir des comparaisons et des connexions avec d’autres sociétés d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie. Ce choix doit permettre de contenir le biais téléologique qui tient pour acquis la prédominance européenne ». Cette approche permet de replacer 1815 dans une histoire véritablement globale grâce aux apports historiographiques des dernières années et que le lecteur retrouvera aisément dans la bibliographie de fin d’ouvrage.

Ainsi, si la contre-révolution semble triompher en Europe, les dynamiques révolutionnaires se poursuivent ailleurs : indépendances en Amérique latine annonçant la fin des empires ibériques, djihads réformateurs en Afrique de l’Ouest, ou encore révoltes internes comme celle du Lotus blanc dans la Chine impériale. L’auteur souligne d’ailleurs que « la comparaison avec le lointain permet ainsi, en quelque sorte, d’archaïser les révolutions euro-américaines et d’interroger la modernité dont elles se réclament ».

Cette perspective conduit à relativiser l’idée d’un triomphe de l’État-nation. Au XIXᵉ siècle, les formes impériales demeurent dominantes : Chine des Qing, empires russe et britannique, Porte ottomane, Perse qadjare, sans oublier les empires coloniaux européens. Le moment 1815 révèle donc la persistance et l’adaptation des empires comme formes politiques majeures à l’échelle mondiale. Dans cette perspective, « le congrès de Vienne inaugure aussi une nouvelle ère des empires à la fois continentaux et maritimes ».

Citoyenneté, capitalisme et recompositions sociales dans le monde atlantique

Dans les Amériques, l’auteur montre que les pratiques politiques issues de l’âge des révolutions coexistent avec les héritages coloniaux d’Ancien Régime. L’exemple du récit de Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique illustre cette tension : la démocratie américaine reste une démocratie de genre (masculine), de classe (propriétaire) et de race (blanche). Plus largement, si la citoyenneté devient un droit dans certaines sociétés américaines ou coloniales, elle demeure en Europe un privilège politique, mais partout triomphe une idéologie propriétaire.

Les transformations économiques participent également de ces recompositions. L’auteur relativise l’idée d’une entrée brutale dans la révolution industrielle en 1815 : il insiste sur la conjonction de facteurs anciens et sur l’absence d’exceptionnalisme européen, rappelant que des dynamiques économiques comparables existent déjà dans d’autres régions du monde. Dans le même temps, la pression britannique pour mettre fin à la traite transatlantique contribue à déstabiliser un système esclavagiste pluriséculaire qui avait enrichi l’Europe, tandis que des expériences comme celle du Champ d’asile témoignent des tentatives de réorganisation des systèmes coloniaux. L’expérience du Champ d’asile est une tentative de colonie fondée en 1818 par d’anciens officiers et soldats bonapartistes réfugiés aux États-Unis après la chute de Napoléon Ier. Ils voulaient créer, au Texas alors espagnol, une communauté agricole et militaire francophone qui servirait de refuge aux exilés de l’Empire.

L’ouvrage constitue une contribution importante par sa perspective globale, sa remise en cause des récits eurocentrés et sa capacité à montrer que 1815 ne marque ni la fin des révolutions ni le triomphe définitif de l’Europe, mais plutôt un moment de recomposition où coexistent restauration, transformations et circulations politiques. Il souligne avec justesse que la pacification européenne n’équivaut pas à un retour pur et simple à l’ordre ancien, et que les empires demeurent au cœur des structures politiques du XIXᵉ siècle.

La lecture apparaît parfois très technique, tant par le style que par la multiplicité des exemples qui se succèdent rapidement. Cette densité, qui reflète l’érudition et l’ambition comparative de l’auteur, peut rendre plus difficile l’identification immédiate des idées fortes autour de la signification globale de l’année 1815. Malgré cela, l’ouvrage demeure riche, stimulant et particulièrement précieux pour qui s’intéresse à l’histoire globale de l’âge des révolutions.