Cette bande dessinée est la mise en images d’une enquête à propos d’une histoire longuement tue par le ministère de la Défense, à savoir la question de la protection des ouvriers chargés d’assembler les têtes de missiles nucléaires dans la base de sous-marins nucléaires lanceur d’engins de l’Ile-longue situé à proximité de Brest. Le point de départ de cette enquête et la rencontre entre l’autrices, Carole Colin et un ouvrier atteint d’un cancer, cherchant à reconnaître sa maladie comme maladie professionnelle.
À travers cette enquête, les auteurs cherchent aussi à replacer la question d’une nucléaire militaire français au cœur des débats sociétaux, étant donnée la prise de position du président Emmanuel Macron de renforcer cet arsenal, à travers, notamment la création de nouveaux SNLE et d’un nouveau porte-avion. Dans un contexte géopolitique tendu, au moment où les grandes puissances mondiales se relancent dans une course à l’armement, la réflexion se veut indispensable.
Cette bande dessinée à deux points de départ. Tout d’abord, la distribution régulière de comprimés d’iode à la population qui vit autour de la métropole brestoise, pastille, servant à se protéger en cas d’incident nucléaire. Ensuite, l’expropriation des habitants de la presqu’île de Crozon, en 1965, sur ordre du président De Gaulle, en vue de la construction de la base militaire. Cela illustre parfaitement les objectifs des auteurs, à savoir aborder des thématiques sociétales et environnementales, tout en menant la réflexion autour du nucléaire et de ses conséquences.
L’enquête se veut extrêmement pédagogique, revenant sur le fonctionnement d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, sur la construction de la base, sur les conséquences sanitaires économiques, sociales et professionnelles d’un tel lieu, sur la mobilisation des salariés face aux risques auxquels ils ont été exposés.
La BD suit le parcours de la journaliste, après sa rencontre avec l’ouvrier malade, et qui mène cette enquête, revenant sur la difficulté à obtenir des réponses de la part de l’armée, qui n’a jamais autant mérité son surnom de « Grande Muette », que lorsqu’il s’agit de ce type de problème. On rencontre avec elle, toujours raconté de manière extrêmement pédagogue, différents spécialistes (ingénieurs, médecins, ouvriers) qui reviennent sur les détails d’un tel scandale sanitaire. Mais aussi les victimes et leurs familles.
Les auteurs évoquent aussi la longueur du combat judiciaire, particulièrement la question de la reconnaissance de ces maladies comme maladies professionnelles. Plus d’une vingtaine de types de cancer différents ont fini par être reconnus, après de longs combats face aux services de l’Etat, ce dernier finissant par être condamné à plusieurs reprises pour « faute inexcusable ». Cela permet aux auteurs d’élargir la réflexion à d’autres enjeux sociétaux autour de la santé publique, notamment la surexposition aux produits dangereux de catégories socio-professionnelles, comme les agriculteurs ou les ouvriers du BTP.
Ainsi, les auteurs, nous offrent une enquête édifiante, accessible à tous, et que chacun d’entre nous devrait connaître. Cette bande dessinée peut être lue à tout âge, mais aura encore plus de poids pour les enseignants d’HGGSP et les lycéens qui ont pris cet enseignement de spécialité. En effet, elle apporte de la profondeur, de la justesse, l’expérimentation du travail journalistique. Elle peut également être envisagée comme étude en EMC, sur le fonctionnement de l’État, sur ses missions régaliennes, et sur son devoir de protection des citoyens, d’une part, mais aussi des fonctionnaires qui travaillent directement pour lui et qu’il a pu mettre en danger. Enfin, elle permet d’aborder la question du nucléaire dans son ensemble, de son importance en France, comme base de la puissance géopolitique du pays.



