Que reste-t-il des révoltes du passé ? Dans ce livre, l’auteur, historien engagé, explore les mémoires, souvent « souterraines », des luttes qui visaient à renverser l’ordre dominant à travers quatre « fragments » : la Commune de Paris, la vague iconoclaste du début du XXIème siècle, les mémoires de l’Holocauste et du colonialisme en Allemagne et l’oubli sinon la négation de la légitimité des contestations dans « l’Italie rebelle des années 1970 ».
Mémoires des luttes des opprimés
Dans une introduction dense, Enzo Traverso commence par souligner les vies posthumes d’un moment, pourtant fort bref et écrasé dans le sang : la Commune de Paris. Puis il analyse les différents régimes mémoriels à l’œuvre depuis le début du XIXème siècle (« nationalisme, fordisme, néo libéralisme »). Dans ces pages, il oppose la mémoire des dominés à celle portée par les institutions et les appareils d’État et s’intéresse aux mythes issus de la tradition des opprimés. Il consacre ainsi de belles pages au mythe de Spartacus, réactivé par Robespierre, Toussaint Louverture, Rosa Luxembourg et bien d‘autres, et incarné à l’écran par Kirk Douglas dans un film écrit par « deux auteurs victimes du macarthysme ».
Les vies posthumes de la Commune de Paris
La Commune : « une fulgurance éphémère » (72 jours), des réalisations limitées et pourtant une « présence durable dans la conscience historique de la gauche » dans le monde entier. Dans cette partie, E. Traverso présente les points de vue d’écrivains français contemporains des événements (Émile Zola, Alphonse Daudet…), d’auteurs étrangers (Nietszche), des tableaux et des photographies mais aussi les analyses d’auteurs des traditions marxiste ou anarchiste, d’hommes politiques (Winston Churchill, Lénine, Trotski) ainsi que celles d’historiens. « Grandiose fête » qui annoncerait celle de Mai 68, elle peut aussi être considérée « comme le paradigme des massacres modernes ». Pour l’auteur, son caractère éphémère lui permet d’échapper à la damnation du désenchantement par lequel sont passées nombre de révolutions.
« Formes de l’iconoclasme révolutionnaire »
Si le chapitre sur la Commune est relativement classique pour un auteur qui ne désespère pas trop de la transformation de la société, celui sur la vague iconoclaste des débuts du XXIème siècle nous paraît plus novateur. Il inscrit, en effet, cette vague dans un temps plus long et dans un espace plus large. Pensons aux destructions pendant les guerres de religion justement rappelées. Il n’oublie pas, par ailleurs, les destructions de statues ou de monuments fréquemment célébrés dans les médias : monuments nazis (souvent détruits pas l’aviation alliée), statue de Staline qui chut à Budapest en 1956 ou celle de Saddam Hussein plus récemment tombée à Bagdad. Cette perspective, permet de donner aux débats sur le sort des statues du général Lee aux États-Unis ou de Colbert en France une dimension plus large. Et l’auteur de revenir sur la résurgence de la mémoire de descendants de l’esclavage. En effet, à un moment, ce qui était accepté, toléré, subi par des dominés leur devient insupportable : des statues sont peintes en noir, des explications sont ajoutées… Il est cependant des monuments qu’on ne peut détruire et qui sont re-sémantisés. Ainsi du Valle de los Caidos, où travaillèrent jusqu’à 20 000 prisonniers politiques, qui accueillait le tombeau de Franco jusqu’en 2019.
« Holocauste et colonialisme dans la mémoire allemande »
Pour Enzo Traverso, « antisémitisme et colonialisme sont profondément enchevêtrés dans l’histoire allemande », même s’ils sont souvent traités séparément. L’auteur présente les débats qui se développent en Allemagne sur la question de la colonisation et au moment du génocide des Héréros (1907) ainsi que la façon dont des auteurs allemands ou d’origine allemande, parmi lesquels Hannah Arendt, Herbert Marcuse, analysent a posteriori la question coloniale et les liens qu’ils établissent ou non avec l’essor de l’antisémitisme. Pour lui, les jeunes Allemands contestataires qui manifestaient, dans les années 1968, contre la guerre du Vietnam ont brisé « « le pacte de silence » qui entourait le passé hitlérien ». Depuis lors, les gouvernements allemands ont largement soutenu Israël ce qui explique, selon lui, le retard de ce pays à condamner les crimes de guerre et contre l’humanité commis de nos jours à Gaza et les réticences à y utiliser l’expression « génocide ». Expression à laquelle recourt cet auteur pour caractériser l’action du gouvernement Netanyahou sur ce territoire et qui fait aussi débat en France.
La mémoire niée de « l’Italie rebelle des années 1970 »
Enzo Traverso a, dès le début de ce livre, souligné le fait qu’il ne présentait que des fragments des mémoires rebelles et qu’il aurait pu en choisir d’autres. Avec l’Italie des années 1970, le choix est subjectif puisque cet auteur a connu et participé à cette histoire. Pour certains, ce furent des « années de plomb ». Cette lecture, qui s‘est largement imposée en Italie et au-delà, ramène tous les contestataires aux choix mortifères des Brigades rouges, oublie les acquis positifs de ces mouvements (droits des femmes, des minorités sexuelles, luttes environnementales) et nie les manœuvres des services secrets et des fascistes à l’origine de nombreux attentats et massacres. L’auteur, reprend une expression de l’écrivain et ancien militant Erri de Luca, pour qui ce furent des « années de cuivre ». Enzo Traverso en souligne les spécificités et les apports sans en oublier les errements et les erreurs parfois tragiques. Depuis, l’Italie a profondément changé et cette décennie est « frappée par une sorte de damnatio memoriae ». Une « condamnation à l’oubli » qui fait qu’elle n’est « plus évoquée que dans les palais de justice ».
Quatre fragments pour un livre, accompagné de nombreuses illustrations, riche, dense, utile pour celles et ceux qui s’intéressent aux jeux de la mémoire et de l’histoire ou aux combats pour l’émancipation et à leur souvenir.



