On connaît le déséquilibre croissant entre riches et pauvres: les 10 % les plus fortunés de la population mondiale possèdent près des trois quarts du patrimoine total, tandis que la moitié la plus pauvre en détient 2 % à peine ; inégalités entre pays, mais aussi inégalités internes aux États. Les auteurs Lucas Chancel, Rowaida Moshrif, Thomas Piketty sous la coordination de Ricardo Gómez-Carrera abordent le sujet en 8 chapitres thématiques : économie, genre, vulnérabilité au changement climatique, clivages politiques, fiscalité…

Ce rapport est le troisième (2018, 2022), il réunit les travaux de plus de 200 chercheurs. Il vise à fournir des arguments dans les débats nationaux et internationaux (G20) au sujet d’une réforme fiscale, de l’impôt sur le patrimoine et de la redistribution.

Les inégalités économiques mondiales

Le monde est globalement de plus en plus riche, la productivité a augmenté mais avec une concentration toujours plus grande de la richesse.

« Les 1 % les plus nantis, soit un groupe de 56 millions de personnes à peine, gagnent 2,5 fois plus que la moitié la plus déshéritée de l’humanité. En d’autres termes, une population équivalente à celle du Royaume-Uni a plus de revenus qu’un groupe aussi vaste que les populations de la Chine, de l’Inde, des États-Unis, de l’Indonésie, du Nigeria, du Brésil et de la Russie réunies. » (p. 61)

Ces inégalités sont anciennes, mais non seulement elles persistent, et même elles augmentent.

« En 1820, les 50 % les plus pauvres touchaient 14 % environ du revenu mondial ; en 2025, leur part a chuté à 8 %. » (p. 70)

Ces inégalités sont présentes à l’échelle mondiale, au bas de l’échelle, l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et du Sud-Est et l’Amérique latine, mais aussi à l’intérieur de chaque région.

Les inégalités de revenu régionales

Elles sont replacées dans le contexte historique depuis le début du XIXe siècle. La période de croissance des revenus la plus dynamique correspond à la période entre 1950 et 1980, une seconde période, notamment avec la croissance chinoise, débute en 2000.

En 2025, on constate l’existence de trois groupes: un groupe au revenu élevé (Amérique du Nord et Océanie ; Europe), un groupe au revenu intermédiaire (Asie de l’Est, Russie et Asie centrale ; Moyen-Orient et Afrique du Nord), et des régions dont le revenu est inférieur ou très inférieur à la moyenne mondiale (Amérique latine ; Asie du Sud et du Sud-Est ; Afrique subsaharienne) où la majorité de la population vit avec un revenu inférieur au revenu moyen mondial, soit autour de 1 300 euros par mois.

Le déséquilibre entre pauvres et riches à l’intérieur d’un pays est très marqué, en particulier dans les pays pauvres.

En Russie et en Asie centrale les 1 % les plus riches perçoivent 23 % du revenu total. En Afrique subsaharienne ou au Moyen Orient les 10 % les plus nantis perçoivent plus de 55 % de la richesse du pays.

Les auteurs posent la question : Dans quelle mesure la redistribution permet-elle aux gouvernements

de réduire les inégalités par l’effet cumulé des impôts et des transferts sociaux ?

Les inégalités de patrimoine régionales

Qui détient le capital mondial et où ?

Durant les 30 dernières années, le capital mondial s’est accru fortement, et en particulier en Asie du Sud-Est ( + 7 %/an). Au contraire, l’Europe recule.

C’est le patrimoine privé qui augmente le plus. Les inégalités de patrimoine sont plus fortes que les inégalités de revenu.

« Les 1 % les plus fortunés détiennent à eux seuls un quart du patrimoine total en Europe (25 %) ; un tiers en Amérique du Nord et en Océanie (34 %), en Asie du Sud et du Sud-Est (35 %), en Afrique subsaharienne (36 %), en Amérique latine (36 %), au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (37 %) ; et un pourcentage excessivement élevé en Russie et en Asie centrale, soit 46 %. » (p. 131)

Les inégalités de genre

Avec le travail domestique non rémunéré, les femmes travaillent plus longtemps que les hommes, tout en ne percevant qu’un tiers du revenu du travail. Elles sont moins payées et ces déséquilibres ont des conséquences à long terme (épargne, retraites, patrimoine). Si l’éducation a permis de réduire l’écart, il reste beaucoup à faire.

Le privilège exorbitant

Les pays riches sont des rentiers financiers grâce au système monétaire mondial. Le dollar, monnaie de réserve confère aux États-Unis un privilège structurel.

Les pays riches détiennent, en actifs, des capitaux propres et des investissements directs à l’étranger qui ont de bons rendements ; leurs passifs constitués majoritairement de titres de créance sont généralement peu coûteux.

Les pays les plus pauvres consacrent une part importante de leur PIB à des sorties nettes de revenu, en moyenne 2 % à 3 % de leur PIB chaque année, soit une moindre capacité à investir dans les services publics et les infrastructures.

Les auteurs prônent une réforme des systèmes financier, monétaire et des échanges internationaux.

Le climat, un problème capital

La crise climatique est accentuée par les inégalités. Les plus riches contribuent plus aux émissions de carbone, et sont aussi mieux protégés des dommages liés au changement climatique.

À l’échelle individuelle comme à l’échelle des États, les émissions changent selon la richesse. Pour les groupes aux revenus faible et moyen, les émissions sont surtout liées à la consommation essentielle : les transports, le chauffage ou l’électricité.

Les auteurs abordent les politiques publiques climatiques et leur coût. La transition vers la neutralité carbone demande des investissements énormes (estimés à 266 trillions de $ d’ici à 2050).

Un impôt mondial sur les multimillionnaires

Les auteurs analysent des effets potentiels d’un impôt progressif. Ils exposent l’idée de justice fiscale, en utilisant le Global Weatlh Tax Simulator.

« Un impôt minimal de 2 % sur le patrimoine pourrait donner un coup d’arrêt à l’aspect régressif du système d’imposition, alors que des taux plus élevés restaureraient la progressivité ». (p. 224)

Les clivages politiques

Dans les démocraties occidentales, la représentation de la classe ouvrière dans le corps législatif a toujours été faible, reflet des inégalités de revenu et de patrimoine. Les auteurs décrivent une vie politique dominée par des partis multi-élites : les électeurs très diplômés plutôt à gauche, les revenus élevés à droite, ce qui fragmente le vote ouvrier. La géographie est redevenue un clivage dans l’électorat entre les centres métropolitains et les périphéries rurales.

Les démocraties non-occidentales ne suivent pas un modèle. Les revenus et le niveau de diplôme restent unis. Les clivages socio-économiques sont influencés par l’ethnicité, la caste et les identités régionales.

Les Fiches-pays, une quarantaine, proposent des éléments statistiques : population, revenu mensuel moyen, une description des inégalités dans le pays (graphique des parts de revenu des 10 % du haut et des 50 % du bas, 1900-2024).

Les conclusions sont claires : les inégalités sont à la fois durables et extrêmes. Les schémas, cartes et les comparaisons proposés dans ce rapport constituent une documentation qui sera très utile aux enseignants pour aider les élèves à percevoir cette réalité.