» 89/A, rue Panisperna, Rome, Institut de physique  » : plus qu’une adresse, une communauté savante construite par Enrico Fermi considéré comme le père de la pile atomique. Jean-François Chanson, scénariste et professeur de physique-chimie, et Lorenzo Chiavini, ouvrent l’album sur la cérémonie de remise du Prix Nobel de physique au chercheur italien en 1938. Les bruits de l’Europe en sursis s’y entendent déjà. La grande histoire rejoint celle de ces hommes et femmes qui rêvent d’un avenir meilleur grâce à la science. 

Portrait de groupe

Issu d’une famille que rien ne destine à un tel destin, Enrico Fermi est un jeune garçon talentueux. Le décès de son frère Giulio, physicien, le pousse à devenir – seul – ce que ce dernier n’a pu être. Mais, de multiples rencontres vont lui tracer la voie de la réussite. Un proche de son père lui prête des ouvrages de mathématiques. Enrico Persico, ami proche de Giulio, l’encourage. Les bancs de l’École normale supérieure de Pise ne lui semblent pas d’une grande utilité. Parfois turbulent, celui qui sait tout et parfois mieux que ses professeurs y fait la rencontre de Franco Rasetti. Son attitude positive, sa volonté de cohésion entre tous se manifestent en ces lieux.

Le 21 octobre 1922, l’Institut de physique ouvre ses portes alors que défilent les Chemises noires de Mussolini. Le Duce favorise la modernisation des laboratoires dirigés par Fermi. Quatre ans plus tard, il est nommé à la première chaire de physique théorique italienne. Le chercheur évolue loin de la sombre réalité de sa famille et de son pays. Rejoint par Edoardo Amaldi, Emilio Segrè en 1926, entouré de ses amis, Le Vatican, comme les surnomme Laura Fermi, intègre Ettore Majorana en 1927. Les garçons sont au complet sur la photo.

Les bruits du monde extérieur

La petite communauté de physiciens italiens travaillent sous l’inspiration d’Enrico Fermi. Une marche dans la montagne, un jeu de billes d’enfant ou un simple paquet de cigarettes lui suffisent pour développer sa réflexion. À Paris, les époux Joliot-Curie découvrent au même moment la radioactivité. Irène Joliot-Curie rentre dans le gouvernement du Front populaire. Quand Emilio Segrè se marie à la synagogue de Rome, sa femme est seule. En fuite d’Allemagne, sa famille n’a pu la rejoindre.

Brutalement, tout se joue de l’autre côté de l’Atlantique. Un par un, seul ou accompagné de leur famille, les garçons quittent la rue Panisperna. Au même moment, la Wehrmacht mène un programme de fabrication d’une bombe atomique. Le gouvernement américain tarde à agir malgré la lettre d’Albert Einstein au président Roosevelt. Les chercheurs européens réfugiés s’inquiètent. Auréolé de son très récent Prix Nobel de physique , Fermi a rejoint l’université de Columbia en janvier 1939. Les lois antisémites italiennes de septembre 1938 ont poussé la famille à émigrer à leur tour. C’est à New-York que l’annonce de l’éclatement en Europe leur arrive, le monde et les savants basculent dans une nouvelle histoire.

Une communauté outre-Atlantique

En octobre 1939, Roosevelt donne enfin son accord pour développer une arme atomique. Les physiciens ont pris de l’avance, les progrès de la recherche se multiplient. Les savants de toute nationalité ont quitté au plus vite le continent ravagé. Hans von Halban, autrichien d’origine juive polonaise a rejoint le programme atomique anglais. Lew Kowarski, bien que naturalisé français, a dû quitter l’Institut du radium pour Cambridge. Bruno Pontecorvo, après un long périple rejoint le Portugal pour embarquer vers les États-Unis. Emilio Segrè multiplie les succès à Berckley, sa famille à l’abri.

L’équipe de Fermi poursuit ses découvertes à Chicago. La Pile Fermi est testée dans une salle de squash de la ville faute de mieux : il faut des financements, l’appui d’industriels pour réussir. Ses travaux intéressent au plus haut et il rejoint la communauté de Los Alamos. Sous la conduite d’Oppenheimer, le Projet Manhattan débouche le 6 août 1945 au lancement de la première bombe atomique de l’histoire sur la ville de Hiroshima. C’est là toute l’ambivalence de la physique. Fermi devenu citoyen américain poursuit son travail et le 1er novembre 1952 fait exploser la première bombe H. Bruno Pontecorvo fait le choix du camp adverse et s’installe en URSS. Les garçons de la rue Panisperna ont connu des destins bien singuliers loin des rues de Rome.

L’album de Jean-François Chanson et Lorenzo Chiavini retrace le parcours d’individus pris dans le cours de l’histoire. Faisant des allers-retours réguliers dans le temps et dans un vaste espace géographique, il réussit la prouesse de brosser un portrait de groupe inédit. Décrivant régulièrement les prouesses des physiciens, il offre au lecteur la possibilité de comprendre certains principes de physique. Accompagné de 4 pages de chronologie et de  » Quelques notions de nucléaire « , « Les garçons de la rue Panisperna » est un album particulièrement réussi.