Gabriel MARTINEZ-GROS est professeur émérite d’histoire médiévale à l’université de Nanterre. Spécialiste de la question impériale, il a aussi codirigé l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman.

En alliant récit et modélisation de données historiques, il fait le pari dans cet ouvrage que l’infographie permet de repenser la question impériale depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Il est aidé dans ce dessein par Julien PELTIER, data designer, diplômé de l’École normale supérieure des arts et industries graphiques Estienne.

Dans cette collection, il a déjà participé à deux autres ouvrages sur la Révolution Française et l’histoire de la guerre.

« L’Empire n’est donc pas la mal et il n’est pas voué au naufrage. »

En 1981, Jean-Baptiste DUROSELLE écrit : « Tout empire périt, Et c’est justice. Car l’Empire, fruit de la volonté de puissance et de la conquête, porte en lui le gouvernement par la force, la contrainte du peuple, la soumission, voire le terreur. […] L’Empire, c’est le mal. »

Pourtant, Gabriel MARTINEZ-GROS ajoute que les empires peuvent par ailleurs ajouter de la prospérité, la multiplication des hommes et des échanges, l’accumulation et la circulation du capital ou la croissance fulgurante des villes…

Il y a 2000 ans pour Rome et la Chine, 14 siècles pour l’Islam, que les grands empires survivent sous l’aspect de leurs langues, de leurs écritures et de leurs croyances. « L’empire n’est donc pas la mal et il n’est pas voué au naufrage. »

L’hostilité à l’empire tient à ce que l’Occident contemporain n’en a connu que des formes violentes et éphémères.

Un puissant concept explicatif, pourtant ancien, de notre histoire contemporaine

Les deux premières parties tentent donc de le définir.

On peut partir de la théorie d’Ibn Khaldûn. Pour mieux produire, mettre en commun les compétences et en élaborer de nouvelles, élargir les horizons d’échange, il faut construire une entité artificielle : l’État.

Il doit faire coexister deux populations : d’un côté les sédentaires, majoritaires, tournés vers le développement économique et la paix et de l’autre, les bédouins, minoritaires, mais qui ont le monopole de la violence. Le cœur de la pensée d’Ibn Khaldûn, est que la civilisation (sédentaire) a besoin de la barbarie (bédouine) pour protéger l’ascension de la spirale de prospérité.

Cette théorie est en partie contredite par les penseurs classiques du XVIIe-XVIIIe siècle. Leurs idées reposent davantage sur un « contrat social ». Pour garantir la paix générale et éviter l’anarchie, chacun abandonne à un pouvoir constitué – l’État – une large partie de ses droits naturels.

Alors qu’est-ce qu’un Empire ?

C’est d’abord un rassemblement de population et d’activité productive. Sa taille et sa prospérité s’accroît par la guerre et la destruction initiale. Mais ces guerres fondatrices désarment, pacifient, concentrent, édifient capitale et palais.

Un cercle dont le centre est clairement identifié, mais dont les périphéries sont souvent floues, parfois amoindri par les épidémies ou des invasions, il ne disparaît jamais.

Un des secrets de la longévité des empires, c’est l’émergence d’une fonction d’innovation et de transmission intellectuelles, d’accumulation de savoirs et de savoir-faire, qui donne à l’Empire son identité, culturelle et religieuse, et qui survit le cas échéant à sa simple existence politique.

Une fois ces principes établis, la troisième partie analyse les  trois empires fondamentaux : chinois, romain, islamique.

Plusieurs caractéristiques les désignent comme les « empires parfaits » : des siècles de durée, une masse critique de population (absolue et relative), la création d’un espace géographique qui lui reste attaché au-delà même de sa disparition, un mécanisme de civilisation pacifiant et surtout la création d’une culture qui lui survit.

Par contraste, la quatrième partie est consacrée à des « ébauches d’empires » : Empire Carolingien, Empire Romain Germanique ou Empire napoléonien…

Il leur manque des aspects déterminants de la définition impériale.

Certains s’en approchent. L' »Empire espagnol » peut se comprendre comme tel si on considère la Castille comme son moteur guerrier et périphérique, « bédouin » dirait Ibn Khaldûn, et ses dépendances européennes ou américaines comme ses assises productives.

La dernière partie se demande « en quoi l’Empire est-il présent aujourd’hui » ?

Les caractéristiques sociales de l’Empire sont déjà présentes dans le monde contemporain, en particulier la sédentarisation et la pacification.

Le terme Empire reste pourtant profondément péjoratif, alors que l’Empire, c’est la paix.

Les sociétés modernes sont moins violentes que celles du passé, alors que le sentiment populaire ressent une insécurité croissance, à l’extérieur, mais surtout à l’intérieur des frontières.

Ce paradoxe est explicable dans les termes d’Ibn Khaldûn. A l’issue de 2 siècles d’impressionnantes violences collectives, les États-nations combattants tendent à se « sédentariser »; c’est-à-dire à se pacifier, comme le veut le moment de l’émergence des empires.

Ainsi, le monde semble de moins en moins violent, puisque les immenses majorités sont de plus en plus désarmées. Mais il est paradoxalement de plus en plus violent, puisque des minorités « bédouines » harcèlent les masses centrales de la société, d’autant plus aisément que ces masses sédentaires sont incapables d’assumer leur propre défense, qu’elles délèguent à l’État, comme le veut le système impérial.

Cet ouvrage est très dense à la fois conceptuellement et graphiquement. Il demande une lecture attentive et rigoureuse des textes et des infographies, dont il faut parfois repérer les liens. Un livre exigeant mais stimulant.