Pour comprendre les conséquences des enjeux climatiques, et les préconisations tant pour la filière bois que pour les défenseurs de forêts sanctuarisées dont je fais partie, j’ai demandé à Laurent Testot de concevoir un livre historique et pratique sur les forêts depuis leur origine sur terre et ensuite plus spécifiquement sur nos forêts en France, ainsi que d’inventorier les expériences pour anticiper les forêts de demain.
Ce livre s’adresse à tous les publics soucieux de notre environnement, à l’ensemble des forestiers de l’ONF, ainsi qu’aux 3 millions de propriétaires forestiers français, puisque les forêts françaises sont privées à 75 %. Laurent Testot a étudié l’histoire de la relation des forêts avec le climat et son interaction avec l’homme. Il nous livre une enquête sur les nouveaux essais, tentés par la recherche publique comme par les initiatives privées ou citoyennes, afin de conserver et d’adapter ce bien commun. » (Patrick Fremeaux)
Laurent Testot, avec qui les Clionautes entretiennent un respectueux compagnonnage, m’a fait l’amitié de me transmettre ce livre sur les forêts. Ce qui ne pouvait que me faire plaisir ayant une passion pour ces grands êtres. Car je suis le petit-fils d’un ouvrier agricole devenu arboriculteur pour un grand domaine privé dans lequel ses employeurs lui avait laissé tout loisir de s’occuper de leur arboretum. Il y a ainsi planté des cèdres du Liban, ramenés lors de son service militaire en 1924, lors du mandat de la SDN confié à la France après le démantèlement de l’empire ottoman.
Sans histoire globale, pas de compréhension fine des enjeux environnementaux
Le livre commence par une histoire « globale », typique d’une approche entre humains et milieu sur le temps long telle que la pratique au fil de ses publications Laurent Testot. L’érudition de l’auteur est remarquable avec un fonds de sources qui empruntent notamment aux archéologues et aux historiens du climat.
La forêt est donc auscultée dès les temps néolithiques au travers des diverses grandes civilisations qui y sont confrontées : monde méditerranéen, Europe du Nord, Inde, Chine, etc. Le constat est implacable, partout où les civilisations se développent, la forêt recule. À tel point que les déboisements et leurs conséquences en terme de dérèglements climatiques et d’érosion des sols sont attestés par des écrits nous étant parvenus (Aristote, Lucrèce) ou par les relevés et les conclusions des archéologues Stéphanie THIEBAULT, La forêt, histoire, usages, représentations et enjeux, Paris CNRS éditions, 2023..
Bref, rien de bien réjouissant, puisque l’idée de progrès humain se traduit dans des civilisations pourtant culturellement très différentes par le déboisement systématique de l’écosystème forestier arrivé il y a 400 millions d’années sur Terre et y ayant assuré la vie d’une multitude d’espèces vivantes…
Être lucide sur les constats, pour être crédible sur les possibles
S’agirait-il d’un infléchissement de la pensée de l’auteur ? Laurent Testot nous a habitué depuis son Histoire environnementale de la Terre à des constats pessimistes corroborés par une grande rigueur méthodologique, mais tempérés par une volonté pédagogique réjouissante Ainsi l’ouvrage que Laurent Testot et Nathanaël Wallenhorst ont nommé « Manuel » – le choix de ce nom étant éloquent – Vortex – Faire face à l’Anthropocène. .
L’ouvrage précédent de l’auteur avec Jean-Michel Valantin, El Niño – Histoire et géopolitique d’une bombe climatique, se présentait comme un « guide à l’intention des égarés » avec une partie historique remontant bien avant qu’il ait été nommé par les pêcheurs péruviens ruinés à Noël par ce qu’ils avaient en conséquence appelé L’Enfant, et une partie géopolitique pour nous préparer à ce qui viendrait… Car le voilà de retour en 2023, date d’écriture du livre et, maintenant déjà bien là en 2026…
Mais nous verrons à la fin que la pratique du constat rigoureux n’empêchera pas l’espoir. Et si la protection des forêts était finalement ce qui nous sauverait d’une folie auto-destructrice ?
De la première partie de l’ouvrage, qui recense de façon passionnante et érudite l’histoire des forêts, je retiendrais bien deux chapitres, emblématiques de la pensée de l’auteur. L’un, sur la Chine antique, l’autre sur la forêt « primaire » amazonienne.
La Chine antique, laboratoire de la modernité
Le cas de la Chine antique est particulièrement éclairant par la précocité de son empreinte civilisationnelle : dès la dynastie Zhou (1046-256 av. notre ère), la seconde dynastie communément admise de la longue histoire chinoise, se met en place un déboisement massif du bassin du fleuve Jaune, berceau de la civilisation Han. La nécessité de nourrir une abondante population implique pour les gouvernants la régulation du fleuve par des digues et le déboisement massif de forêts afin de faire place aux cultures.
En conséquence, bien avant l’Occident, la Chine du Nord met en place un système économique et technique de grande ampleur qui va conduire à une série de catastrophes environnementales (crues dévastatrices tuant des centaines de milliers de personnes, ravinement des loess et assèchement du climat avec les vents des steppes et déserts du nord et de l’ouest.). Les peuples nomades de ces territoires, jusqu’ici maintenus par la force termineront le travail.
La forêt des Amériques
La notion d’« échange colombien » popularisée par l’historien américain Alfred Crosby est désormais bien connue des enseignants d’histoire-géographie. On rappellera juste que l’Eurasie et le nord de l’Afrique ont connu un brassage génétique humains / animaux domestiques continu depuis le Néolithique qui a engendré des échanges de pathogènes qui ont à la fois décimé et immunisé les populations. Or l’Amérique, comme isolat géographique, a peu connu la domestication. On connait le résultat : à la suite de l’arrivée de Colomb et des conquistadores le suivant, ce seront plus de 90% des habitants du « Nouveau Monde » qui mourront des maladies importées d’Europe.
Ce qui est moins connu, c’est que la disparition de millions d’agriculteurs pratiquant la milpa Culture sur brûlis associant mais, courge et haricot. aura comme conséquence une reforestation massive L’Europe du XIVe siècle avait connu un retour de la forêt, certes dans de moindres proportions lors de la disparition de plus de la moitié de la population due à la peste noire. de la Mésoamérique.
Terre nullius pour les nouveaux conquérants avides, « Enfer vert » pour ceux qui s’y perdirent On pensera à des films comme « Aguirre ou la colère de Dieu » du réalisateur allemand Rainer Fassbinder., cette forêt n’était plus « vierge » depuis des millénaires.
Les humains y avaient en effet favorisé les arbres dont ils avaient besoin pour l’alimentation, les soins ou des raisons symboliques. Nous le savons pas des analyses des terres comme nous savons qu’ils avaient construit des villes et des voies de circulation grâce aux relevés de cartographie aérienne au lidar. Des forêts denses gérées par des sociétés agro-écologiques étaient donc possibles.
Sur ces catastrophes écologiques au nom du progrès, l’auteur nous livre quelques pages terribles sur la « malédiction du sucre » qui fera un malheur de Madère à Cuba. Après les génocides amérindiens, l’atroce crime contre l’humanité de la traite négrière…
Modernités – le temps des atermoiements
Avec un État royal dominant les anciennes baronnies, les tentatives de contrôle des forêts fleurissent sous forme d’édits, soit au profit des puissants (la chasse, comme loisir mais aussi comme entraînement à la guerre), soit au profit d’une nouvelle classe administrative, les forestarii, qui se sont substitués aux juridictions classiques pour la gestion de la forêt. Mais l’État peine à contrôler les ressources forestières en faisant face à la volonté de coupe des futaies portées autant par les nobles locaux que les paysans attachés à leurs droits communaux.
Car les besoins en bois ne cessent de croître (constructions, forges), sans compter ceux énormes de la capitale, d’autant que le règne de Louis XIV coïncident avec l’optimum du « Petit Âge glaciaire ». L’essor pré-industriel conduit les forêts de plaine à être « menées en taillis », autrement dit rabattues régulièrement jusqu’à ce que leur substrat nourricier s’épuise.
L’édit de Colbert a-t-il sauvé la forêt française ?
Quand Louis XIV devient roi, l’Angleterre a remplacé les Provinces-Unies dans le contrôle des mers. Or la compétition des empires coloniaux joue à plein. Sans une marine puissante La « Royale » compte quelques vingt vaisseaux de guerre, contre 150 à la Royal Navy., pas d’expéditions, pas de conquêtes et pas de retombées pour le Trésor du royaume.
C’est ainsi que l’ordonnance des Eaux et Forêts de Saint-Germain-en-Laye du 13 août 1669 fait des forêts des outils de production au service de la marine. Mais dans le même temps les textes précisent que « la mise en place de nouvelles maîtrises compétentes Autorités royales compétentes sur toutes les forêts, y compris privées depuis l’édit de 1667. et pouvant sanctionner les délits sur tous les domaines forestiers… »
Parallèlement à une vision à long terme exceptionnelle – les futures futaies plantées de la forêt de Bercé ne pourront être abattues pour la marine que 240 ans plus tard – la volonté de contrôle des « mauvais usages » s’impose…
Tandis que les surfaces forestières ne représentent plus en 1789 que 8 Mha soit à peine la moitié du couvert actuel (17 Mha), Calonne, le contrôleur général des Finances préconise en 1787 de renforcer l’inaliénation des forêts royales, les révolutionnaires auront d’autres priorités.
Le temps des experts
En 1824, sous la Restauration, l’École royale forestière de Nancy (devenue l’École nationale des Eaux et Forêts) forme des professionnels aux pratiques de foresterie allemandes et dotés d’outils juridiques efficaces. Cette « restauration » forestière est clairement une prise de conscience du rôle central des forêts qui « alimentent les sources et les rivières, (…) soutiennent et raffermissent les sols des montagnes, (…) exercent sur l’atmosphère une heureuse et salutaire influence Jean-Baptiste Gay, rapporteur du Code forestier de 1827 et ministre des Finances du roi Charles X.». Mais elle privilégie aussi les plantations de résineux à croissance rapide (épicéas, pin noir d’Autriche, pin laricio…). La déforestation est enfin inversée, mais au pris d’un appauvrissement biologique et d’affrontements fréquents avec les populations rurales considérées comme réfractaires au progrès. Les pages consacrées à la forêt des Landes sont à cet égard instructives.
Il est temps maintenant de revenir à ce XXIe siècle. Alors que s’y poursuit l’exploitation effrénée des forêts tropicales, le dépassement de la moyenne de 1,5° Celsius qu’avait fixé comme limite acceptable la COP de Paris, nous fait rentrer dans l’ère des méga-feux, initiés en 2019 avec l’Australie.
Accélérations
Faut-il rappeler combien les avertissements ont été nombreux ?
Dès les Trente Glorieuses, le productivisme, la mécanisation, la monoculture et les intrants chimiques ont transformé et appauvri l’environnement agricole et la forêt a été soumise aux mêmes injonctions. Conséquence de l’accélération du réchauffement climatique, l’épicéa, originellement un conifère de montagne (Norvège et Autriche) est massivement victime de son principal parasite, le scolyte typographe, qui profite de l’extension des températures chaudes pour allonger sa période de ponte. Puis la monoculture fait le reste.
Bref, si la superficie forestière française augmente bien 25 Mha dont un tiers pour la forêt de Guyane, l’une des plus riches en biodiversité au monde. , son caractère majoritaire mono-spécifique la met en danger. Or la forêt nous rend des services innombrables, économiques bien sûr, mais aussi et peut-être surtout écologiques et sociétaux.
Il va donc falloir arbitrer entre des choix décisifs. La coévolution Homme / Arbre ne peut plus se contenter d’un service à sens unique, celui de la forêt vers les humains.
Prendre soin de la forêt, une opportunité précieuse pour les humains dans l’Anthropocène
Toute forêt protège les sols et les êtres par l’ombre qu’elle crée. Il est important d’en comprendre les phénomènes physico-chimiques qui sont à l’œuvre avec les arbres :
- les feuilles des arbres absorbent une grande partie du rayonnement solaire par la photosynthèse.
- En transpirant, les arbres puisent l’eau avec leurs racines puis les suent par les stomates Petits orifices situés sur la face inférieure de la feuille et jouant le rôle des pores de notre peau. , c’est l’évapotranspiration, qui préserve l’humidité ambiante et amortit les variations du climat.
- Les stomates participent également aux échanges gazeux entre l’air et l’arbre (dioxyde de carbone, dioxygène, vapeur d’eau), ce qui explique combien l’air que l’on respire en forêt est tellement moins pollué que celui que l’on respire dans la ville proche.
- Les arbres en forêt ou en haie lissent par leur présence les turbulences atmosphériques, ralentissent le dessèchement des sols.
- Les réseaux racinaires de l’arbre empêchent l’érosion des sols.
Les haies ont donc vocation à être préservées et replantées. Donc clairement, les arbres nous montrent la voie de la résilience. De même pour les ripisylves, ces formations le long des cours d’eau qui amortissent les crues et sont vitales pour la biodiversité. Re-végétaliser les rives est une priorité.
Cultiver avec les arbres
Aujourd’hui l’agroforesterie est étudiée et expérimentée scientifiquement et on sait les bienfaits en terme de santé et d’économie financière qu’elle permettrait de faire notamment en ce qui concerne les intrants, coûtant cher et géopolitiquement souvent immoraux. Le but est de sortir les agriculteurs de leur dépendance aux marchés, de produire mieux, moins cher et plus dignement.
Chute des espoirs carbone
Nous avions appris que la forêt absorbe deux fois plus de carbone qu’elle en rejette. Depuis 2000, les arbres souffrent de sécheresses répétées et des attaques des insectes ravageurs.
Nos arbres sont stressés par la chaleur et la sécheresse comme nous l’avons été cet été brulant.
Le Pyrocène
Laurent Testot et Nathanël Wallenhorst ont décrit dans «Vortex – Faire face à l’ Anthropocène » les neuf limites qui ne devraient pas être franchies si nous voulons vivre dans un monde encore habitable.
Le terme « Pyrocène » développé par un ancien pompier devenu historien, Stephen J. Pyne a été popularisée en France par la philosophe, Joëlle Zask. « Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique » Paris, Premier Parallèle, 2019.
Le moment pandémique
L’auteur nous invite ensuite à suivre le sentier du « Pathocène Terme emprunté à l’anthropologue Gil Bartholeyns « Le hantement du monde. Zoonoses et Pathocène » Bellevaux, ed. Dehors, 2021.», c’est-à-dire d’un récit qui va souligner la nature pathogène nos relations au milieu forestier. Dans « La nature à l’épreuve de l’homme « La nature à l’épreuve de l’homme » Paris, Delachaux et Niestlé, 2015. », l’historienne de l’environnement. Valérie Chansigaud la réitération, c’est-à-dire la répétition de crise successives le plus souvent provoquée par les mêmes causes et présentant les mêmes caractéristiques aux prisme de la succession d’épidémies, affectant les forêts anthropisées. Les causes initiales sont connues : les activités humaines – essentiellement le commerce qui permet à des insectes, des champignons, des microbes de circuler à travers le monde.
À un moment ou un autre, il faudra lever le pied, avertit l’historienne.
Le Phagocène
L’ingénieur économiste et consultant Bruno Parmentier a analysé dans le détail le plan de plantations d’1 milliard d’arbres d’ici à 2030. Les effets d’annonce ne résistent malheureusement pas à l’examen. Même chose pour les haies et les prairies.
On se prend à rêver d’un plan 2030-bis orienté vers l’agroforesterie…
Je terminerai pour ma part cette longue déambulation par les arbres en ville, là où la bétonisation est reine.
En ville, associer humains et arbres
L’exemple des micro-forêts, popularisées par le botaniste japonais Miyawaki Akira s’inscrit en fait dans un contexte culturel très spécifique. D’ailleurs les taux de réussite de ses micro-forêts urbaines sont faibles. Ces arbres plantés très serrés sont en compétition pour la lumière et le taux de mortalité en Europe est de 61 à 84%.
La règle d’or de la revégétalisation peut-être ainsi posée : « un élan communautaire, tu créeras pour que durable soit ta forêt ! »
Espérer grâce aux initiatives de bon sens
Comme pour chacun de ses livres, Laurent Testot nous invite à écouter et apprendre de celles et ceux qui agissent. Quelques portraits, de la Normandie au Sénégal nous redonnent foi en un compagnonnage respectueux des humains et des arbres.
Honneur pour terminer au grand botaniste Francis Hallé qui a lancé un projet de récréation d’une forêt primaire en Europe « Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Manifeste. Arles, Actes Sud, 2021. Francis Hallé vient de nous quitter après une longue vie au service des arbres. de 70 000 ha à laisser sans intervention humaine pendant 1000 ans.



