CR par Stéphane Moronval, professeur-documentaliste au collège de Moreuil (80)

Depuis 2008, l’Université de Nantes met en place annuellement des Journées Scientifiques dont les différentes manifestations partagent un triple objectif : valoriser la recherche menée dans ses laboratoires, favoriser les échanges entre chercheurs, contribuer à la diffusion de la culture scientifique et technique. C’est dans ce cadre que s’est tenu le 8 juin 2009 un colloque consacré aux différents sièges subis par l’île de Rhodes (et plus particulièrement sa capitale éponyme) entre 305 av. et 1522 ap.J.-C. Organisé par Nicolas Faucherre, professeur d’histoire de l’art médiéval, et Isabelle Pimouguet-Pédarros, maître de conférences en histoire et archéologie antiques, avec le concours du Centre de Recherche en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA) dans le cadre d’un programme de recherche portant sur l’étude des places fortes et de la guerre de siège dans la Méditerranée orientale, de l’Antiquité à la période moderne, il s’inspirait des efforts menés par le professeur Jean-Pierre Bois visant à susciter et nourrir un dialogue d’histoire militaire entre Antiquisants et historiens de l’époque moderne. Ce colloque devait donner lieu à un certain nombre de communications ; douze d’entre elles ont été réunies dans le présent ouvrage.

Rhodes ou l’exemplaire défense

Que l’on considère sous ce vocable la ville-port qui en est la capitale ou l’île tout entière, le site de Rhodes n’est, comme n’importe quel lieu d’affrontement, en rien anodin. Indépendamment des facteurs d’ordre humain (politique, économique…) ayant pu intervenir, les attaques qu’elles ont pu subir ont ainsi été constamment conditionnées par les facteurs géographiques qui sont les leurs. Bernard Bousquet, professeur émérite à l’Université de Nantes, spécialiste de géographie physique, géomorphologie et géoarchéologie, se livre d’abord (p.19-38) à une présentation détaillée de ceux-ci.
Cinq communications sont ensuite consacrées au siège sans doute le plus emblématique que connut l’île, celui – finalement infructueux – que mena Démétrios, le fils d’Antigonos le Borgne, l’un des plus puissants prétendants à la succession d’Alexandre, en 305-304. Cécile Durvye, ATER à l’Université de Provence, dresse un tableau précis des sources antiques s’y rapportant, mettant en valeur leurs éléments récurrents, entre autres l’admiration réciproque que s’y attirèrent défenseurs et assiégeants aux yeux des contemporains (p.39-55). Certains de ces éléments impactants sont développés à travers les études suivantes. Jeannine Boëldieu-Trevet, docteur en histoire de l’Antiquité rattachée au CRHIA (p.57-84), puis, avec une perspective plus élargie qui embrasse de façon méthodique l’ensemble du territoire rhodien, Alain Bresson, Professor of Classics à l’université de Chicago (p.103-133), détaillent ainsi les différentes caractéristiques de la victorieuse défense des assiégés. Leurs exposés, très clairs (le second est rédigé dans un anglais très accessible), se complètent bien. Face à l’invasion, Rhodes sut mettre en œuvre de façon exemplaire tout un panel de mesures appropriées, d’ordre politique, diplomatique, et évidemment militaire : maintien de la cohésion interne, active et fructueuse diplomatie, préparatifs adaptés, commandement efficace, défense conçue à l’échelle de l’ensemble des possessions rhodiennes (avec un réseau de points fortifiés où la population fut concentrée), affirmée et réactive en mer, et surtout sur les murailles et dans les ports de la capitale de l’île, directement agressée. Partant du constat du surnom de Poliorcète (« Preneur de villes ») dont Démétrios fut ensuite affublé en dépit de son échec, Isabelle Pimouguet-Pédarros s’interroge parallèlement sur la nature des armes de siège déployées par celui-ci (p.85-102). De cette étude, menée d’un point de vue purement militaire (les aspects politiques de cette dénomination ayant été mis en valeur par ailleurs), il ressort que le gigantisme des machines déployées n’améliora guère leurs performances, par ailleurs souvent neutralisées par l’habileté tactique des Rhodiens. Le fameux Colosse devait commémorer la victoire de ceux-ci ; Thierry Piel, maître de conférence à l’Université de Nantes, dans la présentation qu’il en fait (p.135-156), remarque que ce prestigieux monument emblématique de la mémoire civique rhodienne constitua peut-être pareillement, pour un temps, un symbole mémoriel fort pour l’Egypte lagide.
Rhodes devait encore connaître deux sièges à la toute fin de la période hellénistique. Le premier, rapporté (p.157-174) par Jean Peyras, professeur honoraire à l’université de Nantes et membre de l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité de Besançon, est entrepris à l’été ou l’automne 88 par le roi du Pont Mithridate VI Eupator, en épilogue à la triomphale campagne qui a vu toute l’Asie Mineure tomber entre ses mains (inaugurant ainsi la « première guerre mithridatique » contre Rome), et avant qu’il ne porte l’offensive en Grèce d’Europe. Liés à Rome par un traité contraignant, bien préparés, bien commandés, les Rhodiens y opposent une nouvelle fois une résistance victorieuse. C’est C.Cassius Longinus, l’un des assassins de César temporairement maître de l’Orient romain, qui met un terme, en 42 av.J.-C., à l’inexpugnabilité de la cité ; Fabrice Delrieux et Marie-Claire Ferriès, tous deux maîtres de conférence (Universités de Savoie et de Grenoble), mettent bien en valeur le rôle que purent jouer dans cet échec rhodien l’oubli des leçons passées, à travers excès de confiance, impréparation et dissensions internes (p.175-199).

Comme le relate à grands traits Nicolas Prouteau, docteur en histoire médiévale et ATER à l’Université de Nantes, dans la communication suivante (p.201-217), Rhodes connut, au Moyen-Age, diverses agressions (Arabes, Byzantins, Turcs, Vénitiens, Génois…), avant de tomber aux mains des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1306-1310. En 1440, 1442 puis 1444, les Mamelouks d’Egypte tentent de les en déloger, en vain. Quelques années plus tard point la menace ottomane. Prenant appui sur l’ensemble des sources disponibles (dont l’incontournable relation du vice-chancelier de l’ordre, Guillaume Caoursin, très richement iconographiée), Laurent Vissière, maître de conférences à Paris-Sorbonne, livre (p.219-244) une analyse concise mais brillante de l’échec retentissant que les troupes du Sultan essuient devant la ville durant l’été 1480. Le siège levé, Rhodes subit de nouveaux dommages l’année suivante du fait d’un tremblement de terre ; défenses et bâtiments de la capitale firent alors l’objet d’importants travaux de restructuration, dont les principaux sont ensuite méticuleusement détaillés (p.245-285) par Jean-Bernard de Vaivre, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. La seconde tentative des Ottomans, en 1522, devait finalement être fatale aux Hospitaliers, forcés de se réfugier à Malte après six mois d’un siège disputé. Dans une courte communication (p.287-295), Nicolas Faucherre révèle ce qui fut cette fois l’une des clés du succès pour les troupes de Soliman le Magnifique : une rigoureuse planification de l’attaque, reposant sur une ingénieuse réutilisation des canalisations antiques dans les travaux de minage menés contre l’enceinte… un clin d’œil temporel qui clôt de manière élégante cette série d’études.

Contribuer à une nouvelle histoire-bataille

Au final, celles-ci s’avèrent donc très riches. Si elles ne sont pas exemptes d’inévitables répétitions (particulièrement concernant la présentation des sources utilisées), si leur accessibilité peut parfois paraître quelque peu rétive au profane (celle de Bernard Bousquet demande ainsi une certaine maîtrise du champ lexical de la géographie, celle de Jean-Bernard de Vaivre de celui de l’architecture militaire…), elles s’appuient sur des lectures et une réflexion poussées, comme en témoignent les abondantes notes placées à la fin de chacune, elles-mêmes parfois précédées par une bibliographie explicite. L’ouvrage contient en outre de nombreuses cartes, et les articles de N.Prouteau, L.Vissière, J.-B. de Vaivre et N.Faucherre sont complétés, généralement de façon très judicieuse, d’illustrations en noir et blanc dont on peut simplement déplorer la qualité médiocre de la reproduction.
Tout cela permet donc de tendre vers les différents objectifs définis dans l’introduction de l’ouvrage, rédigée par N.Faucherre et I. Pimouguet-Pédarros (p.9-18), et les conclusions dressées à la fin de celui-ci (p.297-304) par J.-P. Bois. Il s’agit d’abord d’inscrire l’étude des différents sièges dans la « nouvelle histoire-bataille » qui a contribué à la réhabilitation de ce domaine naguère décrié par l’Ecole des Annales, de ne pas se limiter au récit des faits mais d’essayer d’embrasser les différentes composantes (techniques, tactiques, stratégiques, humaines, etc.) du phénomène guerrier que chacun d’entre eux révèle. L’approche paraîtra parfois insuffisamment poussée (aucun ordre de bataille précis, de réelle présentation des combattants, par exemple) ; ce qui n’est sans doute rien moins que fatal, eu égard à la relative brièveté de chaque contribution et aux carences des sources. Chacune d’entre elles dégage néanmoins d’intéressantes observations sur l’art de prendre et de défendre une place forte à l’époque considérée.
Ainsi, l’analyse comparée des différents épisodes étudiés, même si elle reste le plus souvent implicite, amène à faire parallèlement ressortir des permanences structurelles : position stratégique incontournable de l’île, contingences imposées à ses attaquants par sa configuration, certaine récurrence des caractéristiques de l’organisation de la défense de la ville… Enfin, dans le même ordre d’idées, la confrontation des différentes approches (géographes, historiens de l’Antiquité, historiens du Moyen-Age, de l’époque moderne) permet d’esquisser des outils d’étude communs d’un phénomène intemporel, la guerre.

Indépendamment des nombreuses informations apportées sur les différents sièges subis par Rhodes, l’ouvrage représente en cela un effort méritoire et prometteur en matière d’historiographie militaire.

Stéphane Moronval ©