L’équipe dirigeante du Musée d’Histoire Vivante (MHV) de Montreuil : un trio d’historiens aux manettes : Frédérick Genevée, Éric Lafon et Véronique Fau-Vincenti

Véronique Fau-Vincenti est docteure en histoire (option : histoire des sciences) avec sa thèse intitulée « Aliénés criminels, vicieux, difficiles, habitués des asiles » Du quartier de sûreté de l’asile de Villejuif à la première Unité pour malades difficiles française, 1910-1960, sous la direction de Marc Renneville de l’EHESS, soutenue en 2016). Elle est responsable des collections du Musée de l’Histoire Vivante (MHV) de Montreuil. Également chercheuse associée au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et à l’Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités (IRHIM), elle travaille sur l’histoire de la psychiatrie médico-légale et sur l’imprégnation sociétale de l’aliénisme. Enfin, Véronique Fau-Vincenti est enseignante vacataire en Histoire sociale de la médecine, à l’université Paris 13.

Frédérick Genevée, agrégé, est docteur en histoire (avec sa thèse : Le PCF et la justice : des origines aux années cinquante, organisation, conceptions, militants et avocats communistes face aux normes juridiques, sous la direction de Serge Wolikow de l’université de Dijon, soutenue en 2003). Également, il fut responsable des archives du Parti communiste français (en 2012) puis directeur du Musée de l’Histoire Vivante (MHV) de Montreuil, depuis 2001.

Éric Lafon est historien (master 1 : mémoire de maîtrise d’histoire sur Les manifestations du Front populaire juin-septembre 1936) et directeur scientifique du Musée de l’Histoire Vivante (MHV) de Montreuil, depuis 2013.

Le catalogue de l’exposition « Aux alentours du Congrès de Tours (1914-1924) »

Afin de commémorer dignement le centenaire du Congrès de Tours et la naissance du futur PCF, le Musée de l’Histoire vivante de Montreuil (93100, commune de la Seine-Saint-Denis), situé dans le parc Montreau de la ville, a eu la volonté de constituer une exposition visible au MHV intitulée « Aux alentours du Congrès de Tours », depuis le 1er octobre dernier jusqu’au 31 janvier 2021. En parallèle, le MHV a sorti une publication issue de l’œuvre muséale du MHV et portant le même titre que celle de l’exposition. Cet ouvrage de 184 pages ne comprend pas moins de quatre préfaces (celles de Michel Maso, directeur de la Fondation Gabriel Péri ; de Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès ; de Frédérick Genevée, président du MHV et, enfin, du trio des auteurs Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée et Éric Lafon) (p. 2-7). Outre les quatre préfaces, ce livre comporte un sommaire (p. 8-9), quatre parties (p. 10-176), une table des sigles utilisés (p. 177), une chronologie 1914-1924 (p. 178-179), une table des auteur.e.s (p. 180), une bibliographie succincte mais récente intitulée « Pour aller plus loin » (p. 180-184), et, enfin, des remerciements (p. 184).

Dans l’introduction, les trois auteurs préviennent le lecteur de leur démarche : « Pourquoi narrer cette histoire vieille de cent ans ? Qu’a-t-elle encore à nous dire ? Qu’a-t-elle à dire aux plus jeunes générations ? […] Ces questionnements qui taraudent celles et ceux qui, à gauche, veulent changer le monde se sont posés avant même le Congrès de Tours et continuent de se poser. Nous n’apporterons pas de réponses politiques à ces débats, seulement des éléments de repères historiques et historiographiques dans une forme accessible à tous par des textes courts agrémentés d’une riche iconographie. […] Nous rappellerons que des femmes et des hommes ont été actrices et acteurs de cette histoire dans le contexte singulier de la Première guerre mondiale et des révolutions russes. Nous souhaitons donner à voir bien plus qu’un événement franco-français mais un processus d’histoire sociale, d’histoire des décisions politiques du national à l’international éclairé par une histoire par « le bas ». Le congrès de Tours, au centre de notre réflexion est également au cœur d’une décennie d’histoire qui va de 1914 à 1924. » (p. 6-7).

Pour chacune des cinq parties qui constituent cette exposition et l’ouvrage, les trois responsables ont introduit un texte résumant les 57 contributions pour lesquelles le trio a fait appel à pas moins de 36 auteurs.

Partie I : Guerre, révolutions et paix

La partie I englobe 8 études dont les auteurs sont les suivants : L’assassinat de Jaurès (p. 12-15) par Gilles Candar (Docteur en histoire, président de la Société d’études jaurésiennes) ; La France socialiste ? (p. 16-18) par Thierry Hohl (Docteur en histoire, chercheur associé au LIR3S, UMR CNRS 7366) ; Socialistes entre défense nationale et Union sacrée (p. 19-21) par Adeline Blaszkiewicz-Maison (Doctorante en histoire contemporaine à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne – CHS) ; Syndicalistes, révolutionnaires et pacifistes (p. 22-24) par Guillaume Davranche (journaliste, historien) ; Les conférences de Zimmerwald et de Kienthal (p. 25-27) par Julien Chuzeville (Historien du mouvement ouvrier) ; Les révolutionnaires russes en France (p. 28-30) par Bernard Frédérick (Journaliste ancien correspondant de L’Humanité à Moscou pendant la perestroïka, collaborateur des pages « histoire » de L’Humanité-Dimanche) ; Ouvriers et paysans (p. 31-33) par Benoît Kermoal (Doctorant à I’EHESS) ; Les socialistes dans les tranchées (p. 34-35) par Vincent Chambarlhac (Docteur en histoire, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne).

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès était assassiné à Paris. La campagne pour la paix et la primauté de l’internationalisme ont échoué à écarter la généralisation du conflit et, donc, la Première Guerre mondiale. Le mouvement ou­vrier européen a répondu massivement à la mobilisation mili­taire. Les partis socialistes d’Europe partout se sont associés aux unions nationales afin de défendre « leur patrie » respective.

Les paysans se retrouvèrent majoritairement au front mais aussi des employés, des fonctionnaires, des ouvriers même lorsque ceux-ci furent remplacés par une main d’œuvre féminine, étrangère et coloniale. Une génération fut en partie fauchée par des offensives sans cesse plus meurtrières. Mais malgré l’engagement majoritaire dans la guerre, le socialisme continuait dans les tran­chées, le sentiment nationaliste n’emportait pas tout et l’espoir d’une autre société se maintenait au cœur des tranchées.

En effet, subsistaient des groupements très minoritaires com­posés de syndicalistes, de libertaires, de socialistes, de féministes et d’internationalistes. Ils parvinrent toutefois à rassembler des oppositions européennes à la guerre, lors de conférences en Suisse : à Zimmerwald en 1915, puis à Kienthal en 1916. La grande majorité des opposants à la guerre échangèrent et discutèrent alors des moyens de mettre un terme au conflit mondial. Une minorité emmenée par Lénine vint à ces conférences pour plaider la stratégie visant à transformer l’affrontement en révolution cherchant à provoquer la défaite pour tous les protagonistes. Cette stratégie dite de « défaitisme révolutionnaire » s’opposait par conséquent à celle engagée par d’autres internationalistes qui visait à aboutir à la paix. Ces différentes positions s’expri­mèrent au travers d’articles d’une presse au départ confiden­tielle, de brochures, puis commencèrent, à l’orée de l’année 1917, à rencontrer de plus en plus de sympathies, pour finir par constituer au sein des partis et des syndicats réunis en congrès, de fortes minorités. Le contexte révolutionnaire en Russie, les mutineries sur le front et les premières grèves à l’arrière vinrent d’autant plus renforcer ces courants.

Partie II : Échecs et espoirs

La partie II correspond à 12 contributions dont les auteurs sont les suivants : Les Révolutions russes vues de France (p. 38-40) par Éric Aunoble (Docteur en histoire, chargé de cours à l’université de Genève) ; Les premiers bolcheviks français (p. 41-43) par Marion Labeÿ (Chargée de TD, doctorante en Histoire contemporaine à l’Université de Paris – Paris Diderot VII et l’Università di Roma II Tor Vergata) ; Le groupe communiste français en Russie (p. 44-45) par Bernard Frédérick ; Les grèves de 1917 (p. 46-48) par Stéphane Sirot (Docteur en histoire, spécialiste du syndicalisme et des conflits sociaux, université de Cergy-Pontoise) ; Les recompositions internes à la SFIO (p. 49-50) par Romain Ducoulombier (Enseignant et docteur en histoire) ; Les mutineries (p. 51-53) par Denis Denisov (doctorant en histoire, EHESS) ; Anciens combattants et intellectuels (p. 54-56) par Annie Burger-Roussennac (Historienne) ; Les élections de 1919 : espoirs et déceptions (p. 57-59) par Frédéric Cépède (Historien, journaliste, secrétaire de rédaction des publications de L’OURS) ; La situation révolutionnaire en Allemagne (p. 60-62) par Julien Chuzeville (Historien du mouvement ouvrier)  ; Fondation de l’Internationale communiste (p. 63-64) par Serge Wolikow (Professeur émérite d’histoire contemporaine, Université de Bourgogne) ; Les grèves de 1919 et 1920 : métallos et cheminots au premier rang (p. 65-66) par Christian Chevandier (Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université du Havre) ; Le mouvement ouvrier réprimé (p. 67-69) par Frédérick Genevée (Docteur en histoire, président du Musée de l’Histoire vivante).

L’année 1917 bouleversa l’équilibre instable des premières années du conflit. Par usure de la guerre, parce que défaite par l’Allemagne et totalement exsangue, la Russie entra dans la révolution.

Les événements russes offraient à des courants minoritaires du socialisme – notamment le bolchevisme – opposés à la guerre un écho et une influence inédits. Fatigue et espoir de paix s’entremêlèrent et conduisirent à la multiplication des refus de guerre.

L’armée tint, en France, malgré des mutineries. Mais, dans les milieux socialistes, s’engagea une recomposition politique majeure. Les rapports de force internes à la SFIO se modifiè­rent à l’avantage des opposants à la guerre, même si ces der­niers avaient une lecture multiple des événements russes et notamment de la Révolution d’Octobre 1917. L’armistice de no­vembre 1918 ne signa pas la fin des combats. L’armée française continuait d’être déployée à l’Est et d’intervenir contre les « Rouges » dans le cadre de la guerre civile russe. Des mi­litants socialistes, des intellectuels, d’anciens combattants se radicalisèrent, se rapprochèrent voire rejoignirent les rangs bolcheviks, certains le firent même en Russie. Ils se sentirent renforcés dans leurs convictions par l’échec relatif de la SFIO aux législatives de 1919 ; la participation durant trois années aux efforts de guerre n’avait pas débouché sur une victoire électorale. Malgré des conquêtes comme la journée de huit heures, les grèves de 1919 et 1920 étaient aussi un échec. Le syndicalisme révolutionnaire était dans l’impasse face à la répression d’État et du patronat d’autant que les anciens par­tisans de l’Union sacrée dans la CGT réussissaient à conser­ver leur majorité. Et pourtant, il semblait qu’une vague révo­lutionnaire se levait dans de nombreux pays européens. Cela donna de la crédibilité aux appels venus de Moscou à rallier l’internationale communiste.

Partie III : L’événement congrès de Tours

La partie III comprend 18 articles dont les auteurs sont les suivants : Les jeunes à l’avant-garde ? (p. 72-73) par Guillaume Roubaud-Quashie (Docteur en histoire, Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne – Centre d’histoire sociale des mondes contemporains) ; Départements et fédérations au rendez-vous de Tours (p. 74-75) par Jean Vigreux (Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne) ; Les délégué.e.s (p. 76-78) par Jean Vigreux ; Les militants féministes révolutionnaires (p. 79-80) par Julien Chuzeville (Historien du mouvement ouvrier) ; Adhésions et conditions (p. 81-83) par Romain Ducoulombier (Enseignant et docteur en histoire) ; Focus sur le congrès (p. 84-85) ; Tours, une majorité à l’exception de « ? » (p. 86-88) par Jean-Louis Panné (Historien et éditeur, a été le secrétaire de Boris Souvarine) ; Fernand Loriot, un rôle majeur (p. 89-90) par Julien Chuzeville ; Boris Souvarine en action (p. 91-92) par Jean-Louis Panné ; Cachin et Frossard devant (p. 93-94) par Gilles Candar ; Jean Longuet, un personnage-clef (p. 95-97) par Gilles Candar (Docteur en histoire, président de la Société d’études jaurésiennes) ; Et Léon Blum s’opposa (p. 98-100) par Alain Bergounioux (Historien, président de l’Office universitaire de recherche socialiste) ; Clara Zetkin et l’intervention de Moscou (p. 101-103) par Jean-Numa Ducange (Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Rouen) ; Images du congrès (p. 104-109) ; Le délégué indochinois à Tours (p. 110-111) par Alain Ruscio (Docteur en histoire, historien) ; Les journalistes en reportages (p. 112-114) par Jean Vigreux ; Tours, au miroir du socialisme européen (p. 115-117) par Gilles Vergnon (Docteur en histoire, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Lyon) ; Le journal L’Humanité, enjeu d’héritage (p. 118-121) par Alexandre Courban (Docteur en histoire, responsable de projets culturels).

Le 25 décembre 1920 débutait le 18e congrès du Parti socia­liste, section française de l’internationale ouvrière, à Tours, salle du Manège, située près de l’église Saint-Julien. Les quelques 300 délégués, dont 5 femmes seulement, 35 ouvriers et à peine une dizaine de pay­sans, ont commencé à arriver sur les lieux du congrès le matin. Le congrès se prolongea jusque tard dans la nuit du 29 au 30 décembre, et se déroula en plusieurs séances plénières au cours desquelles les congressistes purent écouter, pas toujours dans le calme et la séréni­té, les interventions des principaux dirigeants du parti et les délégués des fédérations.

Bien que l’ordre du jour fixé au préalable ait été modifié, dès la première séance, et après un tour complet des fédérations du parti et des votes que ces dernières ont émis sur les quatre motions en pré­sence, le congrès a discuté de l’adhésion à l’Internationale commu­niste (IC). Les interventions des principaux dirigeants, en l’absence de Loriot et Souvarine emprisonnés, des différentes motions, à savoir : celles de Cachin et Frossard, Longuet et Paul Faure, Blum et Marcel Sembat, et enfin, celle de Leroy, se succédèrent au cours de ces six journées d’intenses débats. Le résultat du vote des adhérent.e.s du parti, qui avait octroyé une confortable majorité à la motion d’adhésion, pouvait-il être modifié ? Aucun des principaux protagonistes ne l’avait envisagé.

Toutefois, l’unique enjeu de ce congrès demeurait : Jean Longuet et ses ami.e.s rejoindraient-ils la majorité ou la minorité autour de Léon Blum ? L’intervention brusque et non prévue de Moscou dans les débats à Tours, jugeant non recevable la demande d’adhésion des socialistes français sans l’exclusion au préalable d’une série de leurs dirigeants, – et en premier lieu, Jean Longuet -, précipita les choix à faire et rendit inéluctable la scission. Si un vrai débat eut lieu sur d’autres questions, en particulier, celles contenues dans les 21 condi­tions, à savoir, « le parti, la dictature du prolétariat, la relation syn­dicat/parti ou encore le rôle des élus … », les intentions de vote ini­tiales ne s’en trouvèrent pas modifiées. Le mercredi 29 décembre, à 21 heures, les résultats furent prononcés. La section française de l’internationale communiste, Parti communiste, SFIC-PC naquit et le Parti socialiste SFIO se maintenait.

Partie IV : La crise, le neuf et le vieux

La partie IV contient 13 sujets dont les auteurs sont les suivants : Un nouveau Parti ? (p. 124-126) par Roger Martelli  (Historien du PCF et enseignant dans le secondaire) ; La SFIO, entre vieille et nouvelle maison (p. 127-129) par Alain Bergounioux (Historien, président de l’OURS) ; Scissions à la CGT (p. 130-132) par Morgan Poggioli (Docteur en histoire, ingénieur d’études à l’Université de Bourgogne, LIR3S, UMR CNRS 7366) ; Division dans le sport ouvrier (p. 133-135) par Nicolas Kssis-Martov (Historien et journaliste (Sport et Plein Air, Revue de La FSGT et So Foot) ; Tours, un « non évènement » pour la coopération de consommation (p. 136-137) par Michel Dreyfus (Directeur émérite de recherche. Centre d’histoire sociale du XXe siècle à l’université Paris I) ; Les obsèques de Jules Guesde et de Marcel Sembat en 1922, l’unité d’un jour (p. 138-140) par Jean-Numa Ducange (Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Rouen) ; La création du Parti communiste d’Italie (p. 141-143) par Élisa Marcobelli (Docteure en histoire contemporaine de I’EHESS et de la Freie Universität de Berlin) ; Révolutions manquées en Allemagne (p. 144-146) par Jean-Numa Ducange ; Communistes en Algérie 1919-1924 (p. 147-148) par Éloïse Dreure (Doctorante, Université de Bourgogne, secrétaire de rédaction des Cahiers d’histoire, revue d’histoire critique) ; Socialistes en Algérie (p. 149-150) par Claire Marynower (Maîtresse de conférences à Sciences Po Grenoble) ; SFIO-PC à l’heure de la bolchevisation (p. 151-153) par Serge Wolikow (Professeur émérite d’histoire contemporaine, Université de Bourgogne) ; Ve Congrès et exclusion de Boris Souvarine (p. 154-156) par Jean-Louis Panné (Historien et éditeur, a été le secrétaire de Boris Souvarine) ; Les frères ennemis se disputent Jaurès (p. 157-159) par Gilles Candar (Docteur en histoire, président de la Société d’études jaurésiennes).

À l’issue du congrès de Tours, dans L’Humanité, Paul Vaillant-Couturier, qui fut un des animateurs principaux de la motion majo­ritaire, écrivait : « il nous reste à faire de notre majorité communiste une majorité de communistes ». II n’était pas le seul à penser cela et à Moscou, on s’affaira vite pour transformer radicalement les partis communistes du monde entier. Et l’on utilisa tous les moyens : débats stratégiques, ouvriérisation des directions, marginalisations et exclu­sions… Et à mesure que le moment révolutionnaire s’éloignait, après l’échec des tentatives allemandes et hongroise, les enjeux de pou­voir russes se surimposaient pour déterminer la politique des partis communistes. Ce fut la bolchevisation. Une nouvelle génération de militants prit la place des fondateurs de Tours, attirée par la radicalité des mots d’ordre, et la nouveauté que représentait le Parti communiste dans le champ politique traditionnel.

Pour les socialistes qui voulaient conserver la « vieille maison », l’enjeu était tout autre. Il s’agissait pour eux, à partir d’une minorité de congrès, de sauver le socialisme tel qu’ils l’entendaient. Mais là aussi, les défis étaient immenses et les contradictions multiples. Com­ment exister et se distinguer des communistes, tout en affirmant les mêmes buts que les frères ennemis ? Comment penser les alliances politiques dans le cadre du capitalisme ? Les vieux débats du socia­lisme, antérieurs à 1914, faisaient alors leur retour.

En 1924, la SFIO soutint la majorité parlementaire du cartel des gauches, assurait pour un temps sa prééminence sur le Parti commu­niste. Il restait malgré tout des ambiguïtés, notamment sur la ques­tion coloniale. Si les socialistes en restaient majoritairement à l’idée d’égalité des droits, dans le cadre de la colonisation, les communistes faisaient, à cette date, de l’indépendance des « peuples opprimés » un mot d’ordre central. Néanmoins, nombre des premiers communistes algériens revinrent à la SFIO pour rester dans la France.

Au-delà des partis politiques, l’esprit de scission s’était étendu dans toutes les sphères du mouvement ouvrier et, en particulier, au sein de la CGT. Le transfert de la dépouille de Jaurès, au Panthéon, le 24 novembre 1924, fut ainsi le théâtre de la division des gauches.

Partie V : Tours, la nuit et le jour

La partie V comporte 6 points dont les auteurs sont les suivants : Photographies d’identité (p. 162-163) par Éric Lafon (historien, directeur scientifique du Musée de l’Histoire vivante) ; Tours dans les questionnaires autobiographiques communistes (p. 164-165) par Claude Pennetier (chercheur au CNRS, CHS des mondes contemporains, co-directeur du Maitron) ; André Ferrat et L’histoire du Parti communiste français (p. 166-167) par Jean-Louis Panné (Historien et éditeur, a été le secrétaire de Boris Souvarine) ; Le POF, unique tentative communiste de refonder l’unité organique (p. 168-171) par Jean Vigreux (Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne) ; Tours 1920-2020 : quand Léon Blum a-t-il eu raison ? (p. 172-173) par Frédéric Cépède (Historien, journaliste, secrétaire de rédaction des publications de L’OURS) ; Le congrès fondateur : mémoire et identité (p. 174-176) par Roger Martelli  (Historien du PCF et enseignant dans le secondaire).

L’histoire du congrès de Tours ne s’arrêta pas en 1920. La mémoire photographique de l’événement a laissé des traces, mais peu finale­ment, car l’importance du moment et son caractère fondateur n’ont pas été saisis immédiatement.

Cela fut l’enjeu d’une bataille des mémoires. Socialistes et com­munistes s’emparèrent de Tours mais ils ne le firent pas de manière symétrique pour la simple et bonne raison que le choix communiste avait été majoritaire et le choix socialiste minoritaire.

Pour les communistes du PCF, il allait de soi d’entretenir le souvenir glorieux. Mais se posait une difficulté : comment à la fois justifier une rupture voulue et idéalisée avec la nécessité de s’inscrire dans la continuité du socialisme d’avant-guerre et de Jaurès ? Autre diffi­culté, nombre des acteurs de premier plan au congrès, quittèrent ou furent exclus du Parti communiste dans les années qui suivirent. Dif­ficulté supplémentaire, le congrès de Tours, ce fut le choix d’adhésion à l’internationale communiste or celle-ci fut dissoute en 1943. Que privilégier alors ? Dimension internationale ou ancrage national ?

Pour les socialistes SFIO, il était difficile de commémorer un échec. Le souvenir se construisit, au fil des années, sur l’idée « nous avions raison », argument qui prit de la force quand il apparut de plus en plus évident que le bloc soviétique n’était pas « le paradis socialiste » loué et espéré des communistes. Mais toute difficulté ne disparut pas pour autant : comment assumer l’Union sacrée et la participa­tion à la guerre quand il était évident que la majorité à Tours s’était réalisée sur des bases pacifistes ? Comment assumer le vocabulaire révolutionnaire chez les minoritaires de Tours et la pratique réfor­miste ultérieure ?

Puis, selon la conjoncture politique, les anniversaires n’eurent pas du tout la même physionomie en période d’unité ou de division. Il y eut aussi l’instrumentalisation par les uns et les autres de la nostalgie de l’unité organique qui reviendrait à annuler la scission. Il en était ainsi, de la proposition par le PCF, de la création du Parti Ouvrier Français en 1945-1946 ou des divers appels de dirigeants socialistes au tournant des années 2000 pour « un congrès de Tours à l’envers ».

Maintenant, que l’histoire se penche sur la mémoire de cet évènement que fut le 18e congrès du Parti socialiste SFIO, en décembre 1920, mais qui resta dans la mémoire historique et populaire comme étant LE « Congrès de Tours » !

« Aux alentours du Congrès de Tours (1914-1924) » : un catalogue d’exposition de grande qualité

En guise de conclusion, l’ouvrage Aux alentours du Congrès de Tours (1914-1924) : Scission du socialisme & fondation du parti communiste, publié par les soins du MHV (Musée de l’Histoire Vivante) de Montreuil, est bien plus qu’un catalogue reproduisant l’exposition consacrée au centenaire du Congrès de Tours.

En effet, par le nombre des contributions (57 !) ainsi que par la notoriété et la qualité des 36 auteurs (Gilles Candar, Julien Chuzeville, Serge Wolikow, Jean Vigreux, Alain Bergounioux, Jean-Numa Ducange, Roger Martelli, Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Frédéric Cépède, Éric Lafon, etc…), ce livre fait une synthèse remarquable des évènements qui ont secoué le socialisme français et le monde ouvrier en France, entre 1914 et 1924 !

Tant par la qualité scientifique et pédagogique de son contenu (textes et iconographie d’une richesse exceptionnelle avec des photos parfois inédites !!!) que par les problématiques retenues (culturelles, sociales, sociologiques…) nous ne saurons trop conseiller les lecteurs de se ruer à Montreuil pour visiter l’exposition du MHV ou bien alors, de s’offrir le catalogue qui ne déparait pas dans l’offre éditoriale consacrée au centenaire du Congrès de Tours, de décembre 1920.

Seul bémol, peut-être (!), nous regrettons le fait qu’il n’y ait pas eu de contribution consacrée aux lieux du Congrès de Tours : salle du Manège (bien sûr !) mais aussi l’hôtel de ville de Tours (où le 18e congrès de la SFIO s’est continué, le jeudi 30 décembre, de 14h30 à 23h, puis s’est clôturé !), le temple maçonnique de la loge tourangelle du GODF Les Démophiles (où le comité des Résistants s’est réuni, le jeudi 30 décembre, à partir de 10h du matin, avec Léon Blum, Marcel Sembat, etc…), sans oublier les nombreux hôtels qui ont accueilli les 285 congressistes de 1920.

Cet ouvrage, qui insère les approches thématiques dans une trame chronologique, cherche à comprendre ce qui fit la force du PCF et de la SFIO, de 1914 à 1924. Il s’emploie à décrire la manière dont le communisme et le socialisme français du XXe siècle s’est enraciné, à la charnière d’un communisme mondial dominé par le PC soviétique, dans un mouvement social structuré autour du monde ouvrier et urbain ainsi qu’une gauche politique traversée par les souvenirs des révolutions russes de 1917, comme par les événements traumatisants de la Première Guerre mondiale et des conflits coloniaux (comme, par exemple, la guerre du Rif de 1911 à 1927).

En bref, cette publication s’adresse aussi bien aux enseignants-chercheurs qu’aux spécialistes du mouvement ouvrier français sans oublier les érudits locaux et les étudiants en histoire cherchant de nouveaux sujets de Master 1 et 2 ou de thèse.

© Les Clionautes (Jean-François Bérel pour La Cliothèque)