La vie d’Emma Goldman est véritablement épique et romanesque. Elle traverse la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe, naissant en 1869 en Lituanie, alors intégrée à l’Empire russe, pour mourir en 1940 au Canada. Elle émigre aux États-Unis en 1885 et rejoint New York en 1889. Bien qu’elle reste une référence incontournable de la pensée anarchiste, son parcours est celui d’une femme aux multiples facettes : infirmière, militante pour la paix, écrivaine, prisonnière, philosophe, femme politique, éditrice, journaliste, et surtout militante infatigable pour les droits des femmes.

Hélène Aldeguer et Léa Gauthier choisissent un angle original pour raconter cette existence hors norme. Leur bande dessinée s’appuie sur la relecture des mémoires d’Emma Goldman, Living My Life, par deux amies lors de son exil à Saint-Tropez en 1928. Ce cadre narratif leur permet de retracer les moments marquants de sa vie, depuis son arrivée à New York jusqu’à cette période provençale où elle est accueillie par Marguerite Guggenheim. Leur récit réussit le tour de force de mêler la densité de son parcours biographique, ses voyages incessants entre l’Europe et l’Amérique, et l’évolution de ses idées anarchistes et féministes, toujours ancrées dans des expériences concrètes. Elles parviennent aussi à mettre en lumière les dynamiques collectives qui ont façonné son engagement, tout en illustrant son rôle central dans les débats idéologiques de son époque.
Emma Goldman a croisé la route de nombreuses figures politiques et intellectuelles, et les autrices en restituent habilement les rencontres : Johann Joseph Hans Most, Helen Minkin, Emily Coleman, Marie Jeanne Picqueray, Voltairine de Cleyre, Marguerite Guggenheim, mais aussi Léon Trotski, Vladimir Illitch Lénine, Pierre Kropotkine, Maxime Gorki ou encore Bill Shatoff. Ces rencontres, souvent déterminantes, sont présentées comme des dialogues qui ont nourri sa réflexion et son action.

Le scénario de Léa Gauthier, également traductrice des œuvres d’Emma Goldman, Voltairine de Cleyre et Lucy Parsons, est particulièrement fin. Il sélectionne des moments-clés de sa vie qui éclairent son évolution intellectuelle, ses rencontres, ses lectures et ses débats avec d’autres penseurs anarchistes ou marxistes. La bande dessinée synthétise ainsi une pensée riche et complexe, tout en la rendant accessible grâce à une narration qui s’appuie sur des trajectoires individuelles et collectives. Emma Goldman y est constamment entourée de personnages qui ne sont jamais réduits à de simples figurants, mais apparaissent comme des acteurs à part entière de son histoire.
Dès son arrivée à New York, Emma Goldman rencontre Johann Joseph Hans Most, penseur et journaliste anarchiste, qui l’introduit dans les cercles militants de la ville. Il l’encourage à prendre la parole en public pour défendre ses idées et tenter de convaincre divers auditoires. Son expérience de couturière l’a très tôt sensibilisée à la nécessité d’une « lutte des classes », mais elle étend aussi rapidement son combat à l’émancipation des femmes. Pour elle, la liberté est une constante, un fil rouge qui traverse toute sa vie. Marquée par les violences conjugales et sexistes, elle introduit dans la pensée anarchiste américaine des réflexions novatrices sur la place des femmes dans la société, soulignant leur double oppression, à la fois comme prolétaires et comme femmes. Elle promeut la contraception, le droit à l’avortement, l’égalité des sexes, l’union libre et même le droit à la jouissance pour tous. Elle s’oppose farouchement à l’organisation patriarcale de la société, y compris au sein du mouvement ouvrier et parmi les anarchistes, et rejette l’institution du mariage.

Pacifiste militante, elle s’élève contre la conscription et l’entrée en guerre des États-Unis lors de la Première Guerre mondiale. Après deux ans de prison pour ses positions, elle est déchue de sa nationalité américaine et expulsée vers la Russie bolchevique en 1919, avec d’autres révolutionnaires, dont son compagnon Alexandre Berkman. En Russie, elle tente en vain d’éviter le bombardement de Kronstadt et devient une critique acerbe des dérives autoritaires de la révolution. Elle remet même en question le recours à la violence dans les processus révolutionnaires, avant de quitter le pays en 1921.


Un petit regret subsiste cependant : son voyage en Espagne en juin 1936, où elle suit avec attention la révolution sociale mise en place par la CNT (Confédération Nationale du Travail) et la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique), n’est pas évoqué dans cette bande dessinée (période postérieure, il est vrai à la rédaction de ses mémoires, une prochaine bande dessinée?). Pourtant, cette période, qu’elle a saluée avec enthousiasme, aurait pu enrichir encore davantage le récit.

Les dessins et les couleurs d’Hélène Aldeguer sont tout simplement magnifiques. Les teintes, à la fois douces, changeantes et vives, accompagnent parfaitement les différents décors et lieux traversés par Emma Goldman. Elles soulignent les changements géographiques, l’ambiance des meetings, mais aussi le « climat politico-social » de chaque époque, ainsi que les états d’esprit de la protagoniste. La recherche graphique et chromatique est une véritable réussite, qui dégage une empathie palpable pour ce personnage « haut en couleurs ». Une certaine douceur se dégage des illustrations, ce qui permet de suivre cette histoire marquée par de nombreuses tragédies et des événements souvent sombres. Ce contraste entre la rudesse des époques évoquées et la délicatesse des dessins rend la lecture particulièrement agréable et immersive.
Les autrices ont su rendre cette destinée exceptionnelle « chorale », grâce à une galerie de personnages qui gravite autour d’Emma Goldman. Ses compagnons, amants et amies illustrent sa liberté, aussi bien politique qu’affective. À la fin du livre, elles dressent les portraits des figures marquantes qu’elle a croisées : Alexander Berkman (Sasha), Modest Stein (Fedya), Johann Joseph Hans Most, Helen Minkin, Emily Coleman, Marie Jeanne Picqueray, Voltairine de Cleyre, Marguerite Guggenheim, entre autres. Ces portraits, à la fois concis et instructifs, permettent de mieux comprendre l’environnement intellectuel et affectif dans lequel Emma Goldman a évolué.

Cette bande dessinée, à notre avis, est non seulement très réussie, mais aussi indispensable. Elle offrira aux enseignants d’histoire un outil précieux pour illustrer leurs cours sur la fin du XIXe et le premier XXe siècle, avec un point de vue critique et novateur sur les questions féministes. En donnant la parole à une femme dont la pensée et les combats restent d’une actualité frappante, Hélène Aldeguer et Léa Gauthier rendent hommage à une figure majeure de l’histoire sociale et politique, tout en invitant le lecteur à réfléchir sur les luttes passées et présentes.