L’auteur principal du livre, Hugo Travers alias HugoDécrypte, a la particularité d’être un influenceur très suivi par les jeunes. Il a fondé le média en ligne « HugoDécrypte » dont l’ambition est de décrypter, expliquer et résumer l’actualité et les enjeux du monde contemporain. Il rencontre un grand succès puisqu’il est suivi par plus de 20 millions d’abonnés sur YouTube, Instagram ou Tiktok. Fin 2025, il a lancé des rédactions locales à Lyon, Marseille et au Québec. Son podcast « Les Actus du jour » est le plus écouté de France depuis 2024 et constitue la seule source d’information concernant l’actualité pour une majorité de jeunes Français.

HugoDécrypte a su créer l’événement à la sortie de la BD, en novembre 2025, en mobilisant ses réseaux et en interpelant ses auditeurs : « Cette fois-ci, je mets ma caméra de côté : c’est en BD que je vous emmène avec moi dans le plus vaste pays du monde. […] Pourquoi la Russie ? Parce que ce pays est un géant dont les frontières, sans cesse redessinées, ont marqué et marquent encore notre histoire et l’actualité. Pour comprendre le présent, je retrace son passé, de son origine jusqu’à l’invasion de l’Ukraine. ». Le choix de la Russie n’est pas dû au hasard car c’est un sujet qu’il avait déjà traité en se rendant en Ukraine en 2024, pour interviewer le président Volodymyr Zelensky ; épisode que l’on retrouve dans le livre (p.199).

En effet, le personnage principal de la BD n’est autre qu’Hugo qui, accompagné d’Ève, une journaliste de l’équipe, part à la rencontre des principales figures historiques russes, de la fondation de la Rus’ au IXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Son ambition est de « rendre accessibles plus de mille ans de légendes, de conquêtes, de manipulations et de conflits sans fin ». L’album a été conçu « pour qu’il puisse être lu dès treize ans, donc l’âge où l’on commence à apprendre l’histoire de la Russie au collège » même s’il vise un public beaucoup plus large : « Mais même les passionnés d’histoire en ressortent en ayant appris des choses. »

L’album est le premier tome d’une collection de bandes dessinées, fruit d’une collaboration avec les éditions Allary qui prévoit un album par an, sur un grand thème d’actualité. L’objectif est de « revenir sur les épisodes du passé qui éclairent notre présent ». (https://bd.hugodecrypte.com) L’audience d’HugoDecrypte peut permettre à la collection d’être un bon vecteur de diffusion de connaissances historiques et d’analyse politique chez les jeunes.

Le charme de la BD au service de l’histoire

Pour ce premier volume, HugoDécrypte s’est entouré du scénariste Kris, du dessinateur Kokopello et de Christian Lerolle, le coloriste.

Toute la grammaire du neuvième art est convoquée pour servir l’objectif du livre « transformer 1 000 ans d’histoire en 200 pages d’aventures trépidantes ». L’objectif est atteint et l’humour est un allié de poids.

Kris, le scénariste, affirme sur le site https://bd.hugodecrypte.com : « Mon obsession a été d’éviter l’écueil de nombreuses bandes dessinées documentaires avec des voix off trop didactiques et des dessins trop illustratifs. Nous voulions un livre qui se lise comme un récit d’aventures, avec des personnages forts, des rebondissements… Pour y arriver, nous avons tout de suite décidé avec Hugo de faire voyager son personnage dans le temps pour qu’il aille à la rencontre de tous ceux qui ont écrit cette histoire. » Cette astuce permet, effectivement, de relever le défi de condenser une histoire complexe en 200 pages, d’interviewer les personnages historiques et d’investir des lieux secrets. Un autre procédé magique permet de mettre en perspective un témoignage, de contredire le discours d’un personnage historique grâce au personnage d’Eve, avec laquelle Hugo communique par télépathie.

Les dialogues d’Hugo avec les personnages historiques, nuancés par les apports d’Eve, permettent de respecter la chronologie sur le temps long, par un jeu d’ellipses et de retours en arrière. Le scénario s’attache à respecter les faits et à déconstruire certains discours. Ainsi, dans la double page 138- 139, Staline loue son propre bilan (collectivisation, nationalisation, planification de l’économie, grands travaux etc.), et dans les deux pages suivantes, Hugo énonce les conséquences dramatiques de la politique stalinienne dictatoriale : déportations, privation de libertés, création du Goulag en 1930, conditions de travail déplorables, stakhanovisme. L’utilisation de la gamme colorée renforce le contraste : couleurs chaudes pour appuyer le discours stalinien, camaïeu de gris pour les conséquences réelles. Les notes de bas de page rappellent la définition des termes et précisent les sources (4 millions de mort dans les goulags, « chiffres de l’historien Nicolas Werth »).

La rigueur de l’analyse historique se retrouve aussi dans les décors et les costumes de Kokopello, le dessinateur qui rapporte : « Sur la base du déroulé écrit par Hugo, je recevais de Kris le scénario accompagné de tableaux, de gravures, de photos, de documents d’époque. Mettre en scène Hugo face à Lénine, Staline ou Tolstoï était un défi très stimulant car il n’était pas question d’entacher la rigueur historique, y compris pour les costumes et les bâtiments. Les conseillers historiques veillaient ! » L’album bénéficie d’une caution scientifique. Chaque page a été relue par ces « conseillers historiques », quatre spécialistes de la Russie : Pierre Gonneau, professeur à Sorbonne Université et directeur d’étude à l’Ecole pratique des hautes études, Elena Pavel, professeur d’histoire-géographie et coordinatrice académique au CLEMI, Alexandre Sumpf, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Strasbourg et Anne de Tinguy, professeur des universités émérite, chercheuse au CERI-Sciences-Po.

Le lecteur averti ne peut qu’apprécier cette ambition. Ainsi, par exemple, Riourik, le chef viking n’est pas affublé d’un casque à cornes comme dans d’autres albums traitant de cette période. Les dialogues permettent d’esquisser la vie des « Rus », commerce (« Mais attention, on n’est pas des brutes, on est des marchands ! » affirme le chef Varègue à Hugo, p.16), navigation et relations avec les Slaves, en dépassant les clichés habituels.  Les cartes, nombreuses au fil de l’ouvrage, et les précisions linguistiques, fréquentes, apportent un réel savoir au lecteur. « Selon la légende, le mot ‘Rus’ est une déformation du mot ‘ rodir’, qui signifie ‘rameur’ à l’époque chez les Scandinaves. Cette origine viking est passée sous silence par le pouvoir russe aujourd’hui qui préfère une origine slave pour les Rus » (p.15). Cette phrase dessine le parti-pris des auteurs : « Eclairer le présent  HugoDécrypte en Russie montre comment les pratiques et obsessions de ces tsars ont modelé la manière de gouverner de Vladimir Poutine. Connaître ces personnages historiques permet d’entrer dans la tête de l’actuel maître du Kremlin. »

Deux lignes de force structurent le récit : la « tradition » de violence et la perpétuelle visée expansionniste. Pour les auteurs, « En envahissant l’Ukraine, Vladimir Poutine perpétue l’histoire de la Russie et de ses souverains, qui n’ont cessé de considérer la Russie comme un empire souverain et dominateur. »

La trame s’articule autour de sept chapitres :

-I, Au commencement

-II, p.39. Naissance d’un empire

-III, p.69 Tsars de la Grande Russie

-IV, p.93 Grandeur et décadence du tsarisme

-V, p.119 Camarades !

-VI, p.171 Chute de l’URSS

-VII, p.185 La guerre de Poutine

Dans ce dernier chapitre, les auteurs tissent les fils dessinés au fil de l’album montrant que la guerre actuelle en Ukraine s’inscrit dans une continuité et que Vladimi Poutine rejoint la liste des personnages historiques, qui « n’ont cessé de considérer la Russie comme un empire souverain et dominateur » ; la planche de la page 189, rassemble les personnages principaux : Riourik, Ivan le terrible, Pierre le Grand, Catherine II, Staline, présentés comme des références « chères à Poutine depuis son accession au pouvoir » (p.190)

Ce pari me semble réussi, même s’il est plus facile de le comprendre quand on maîtrise des connaissances historiques et géopolitiques. Poutine apparaît en contrepoint, pages 58,68, 81, 170, 177 et, bien sûr, dans le dernier chapitre. Pour Jean-François Bouthors, auteur du livre Poutine, la logique de la force, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France, le pari est raté. Ce journaliste a écrit un article particulièrement sévère, intitulé « Hugo dérape en Russie », sur le site « Desk Russie », le 30 novembre 2025. A ses yeux, « l’équipe dirigée par Hugo Travers n’échappe pas au risque de participer à la désinformation ». Bouthors s’appuie sur les erreurs concernant l’histoire de la Crimée, pour dénoncer « un biais qui marque tout l’ouvrage : la volonté d’une prétendue neutralité de la lecture historique qui est proposée. […] Tous les faits historiques qui sont rapportés ou presque sont vrais. Mais c’est leur sélection, leur organisation et leur interprétation qui fait problème : l’histoire de la Russie qui est retracée est en réalité celle que se racontent les Russes, celle qu’ils nous ont imposée par un long travail d’influence déjà à l’œuvre à l’époque soviétique et même tsariste. » Même si on ne partage pas ce jugement implacable, on doit rester vigilant sur la réception de l’album auprès des jeunes lecteurs et leur éviter des contresens. Le format de l’album ne permet pas de mettre en lumière un point crucial rappelé par Bouthors, la construction, au fil des siècles, « d’une mentalité politique ukrainienne, attachée à la délibération, au régime d’assemblées, à l’autonomie locale, fortement anarchique, diamétralement opposée à celle qui s’est construite dans l’autocratie russe ». C’est le rôle de l’enseignant de permettre aux jeunes lecteurs de l’appréhender.

Pour l’enseignant, l’album constitue une ressource pour décrypter l’histoire et permettre aux collégiens et lycéens d’acquérir des connaissances et de développer des compétences en histoire, mais aussi pour l’éducation aux médias et à l’information (EMI), et l’Enseignement Moral et Civique (EMC).

Par le biais de cet album, le média en ligne HugoDecrypte, le plus prisé des jeunes, doit entrer dans l’enseignement pour y être analysé et permettre de développer l’esprit critique des élèves, mais aussi pour leur permettre de comprendre l’intérêt des sources, réhabiliter les faits et défendre un vrai journalisme d’investigation, de plus en plus fragilisé.

Le plaisir réel de lecture suscité par cet album constitue un atout indéniable et ne peut qu’éveiller le goût de l’histoire.