Compte-rendu par Philippe Retailleau (Saint-Joseph, La Réunion)

Depuis les accessions au pouvoir, contestées, des présidents Marc Ravalomanana (2002) puis Andry Rajoelina (coup d’Etat de mars 2009), Madagascar est régulièrement sous les feux de l’actualité en raison des violences diverses qui s’y déroulent. Autant dire que pour ruiner l’idée reçue selon laquelle, entre autres, les Malgaches seraient « un peuple non-violent », cet opuscule vient à point… Non que toutes les « idées reçues » passées ici en revue soient infondées, mais l’objectif de la collection désormais bien connue des éditions du Cavalier Bleu consiste à faire un sort à un certain nombre de lieux communs et, surtout, à fournir des mises au point courtes et pratiques sur des contrées ou domaines parfois peu fréquentés par ailleurs. Ainsi, pour qui a (eu) à enseigner un peu d’histoire et de géographie de Madagascar à des élèves du secondaire, ce petit livre offre un bon tremplin tant, sur la question, les ouvrages de bonne vulgarisation font défaut.

Les deux auteurs connaissent bien la « Grande Île », pour en être originaire ou y avoir longtemps résidé et en avoir fait l’objet, l’une de ses recherches, l’autre de sa réflexion. Ce pays est plus vaste que la France, qui l’a colonisé entre 1896 et 1960, mais il est peuplé de moins de vingt millions d’habitants (faute de recensement depuis 1993, on en est réduit à faire confiance à une estimation de l’ONU), dont près des deux-tiers travaillent dans le secteur agricole.

Sont étudiées vingt « idées reçues », réparties équitablement entre 4 sections (histoire et géographie, économie et politique, culture, société). On trouve certes les figures quasi imposées des études malgaches (les origines spécifiques du « peuple » malgache, des pratiques culturelles traditionnelles comme le fameux « Famadihana » ou « retournement des morts »…), mais l’ouvrage fait aussi, et heureusement, une large place aux événements des dernières années et aux éléments susceptibles d’en comprendre les ressorts et les implications pour le pays. Grâce en particulier aux chapitres consacrés à l’histoire de l’île, les auteurs éclairent la complexité du rapport des (élites) Malgaches à leur histoire récente… et à la France (et somme toute leur méconnaissance, réelle ou calculée, de larges pans du passé, que ce soit du Royaume de Madagascar au XIXè siècle ou de l’insurrection durement réprimée du 29 mars 1947).

Comme le soulignent fort justement les auteurs : « Société de consensus qui clame fort son unité, Madagascar est également une société profondément divisée » (p. 95) et « Sous la gentillesse de façade et le refus du discours affronté, affleurent les tensions, se règlent les comptes et prolifère la corruption » (p. 119). Citons pêle-mêle : l’exclusion dont sont victimes les descendants d’esclaves (l’institution a été officiellement abolie par les Français dès la conquête), les affrontements entre communautés de la côte et celles des Hautes Terres, sous couvert de luttes politiques, les menées xénophobes et parfois meurtrières dont sont victimes, en particulier, les communautés comorienne (massacre de Mahajanga en 1976) ou karana (ces commerçants « indo-pakistanais », dont on pille de temps à autre les boutiques…).

Par ailleurs, l’instabilité chronique du pays (nombreux soulèvements et coups de force, depuis l’indépendance) est bien mise en valeur et reliée aux carences de la formation et de l’action des dirigeants, dans un pays qui n’a de démocratique que le nom : « Madagascar a toutes les apparences d’un Etat de droit, et ses dirigeants successifs en ont toujours le discours convenu » (p. 53). Les auteurs, évoquant la question préoccupante des nombreux « feux de brousse », qui contribuent à amenuiser dangereusement les forêts malgaches, considèrent qu’ils sont souvent un moyen de manifester son mécontentement face au pouvoir politique…

L’ouvrage aborde d’autres questions, plus « géographiques », sur la pauvreté (dont les auteurs marquent bien le caractère tout relatif, dans un pays qui compte tout de même, au regard des critères élaborés par les institutions internationales, quelque 70% de sa population vivant en-dessous du seuil de pauvreté) ou sur l’écotourisme (Madagascar figurant parmi les douze pays dits « de mégadiversité », regroupant 60 à 70% de la biodiversité du monde et bénéficiant d’une faune endémique remarquable, dont témoignent par exemple les emblématiques lémuriens). À cet égard, comme l’indiquent justement les auteurs : l’ « énergie déployée, jour et nuit, pour voir et/ou protéger des animaux évoluant dans une nature hostile à laquelle beaucoup aspirent encore à échapper est souvent mal interprétée : le lémurien n’a rien d’extraordinaire pour des populations qui le côtoient tous les jours. Ce décalage est source d’incompréhension devant les moyens financiers et matériels déployés […]. » (p. 23)

Certes, « se faire une idée juste et précise des réalités vécues par les Malgaches n’est pas chose aisée » (p. 10) ; pourtant, les auteurs sont parvenus, en dépit d’un plan discutable (les quatre sections retenues ne parvenant pas à catégoriser convenablement les thèmes étudiés et amenant à de fréquentes redites) à nous faire saisir la complexité malgache, même si aux yeux des spécialistes le livre n’offrira certainement qu’une entrée en matière. Et ce ne seront pas quelques remarques contestables, fleurant parfois le bon vieux déterminisme naturel (p. 51 : « On pourrait dire que Madagascar est victime de sa géographie (collines) et de sa taille […]») qui détourneront le lecteur délicat de ce bon petit livre, écrit par de belles plumes et nourri d’une bibliographie riche des titres essentiels.

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