Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes
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Guillaume Duval

Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes

Seuil, Paris, 2013, 17 euros, 231 p.


mercredi 12 juin 2013

CR par Emmanuel Bain

Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives économiques, connaît bien l’Allemagne, non seulement pour l’avoir étudiée, mais aussi pour y avoir travaillé plusieurs années comme ingénieur.
Son livre Made in Germany Le modèle allemand au-delà des mythes est susceptible d’être lu et utilisé à plusieurs niveaux. C’est à la fois une charge contre la politique conduite par G. Schröder et ainsi une prise de position sur les politiques économiques menées actuellement en Europe – donc un livre engagé – et en même temps une présentation sur le long terme du modèle allemand et des raisons de son succès actuel. L’ensemble est extrêmement intéressant et écrit dans une langue très accessible (au point d’en être parfois exagérément familière).

Les caractéristiques du modèle allemand

Le premier chapitre est consacré à une présentation des caractéristiques de long terme du modèle allemand. C’est un chapitre descriptif qui ne prétend pas que toutes les facettes de ce modèle soient positives. G. Duval relève neuf caractéristiques essentielles :

- un territoire équilibré sans fortes inégalités aussi bien démographiques, qu’économiques, politiques ou culturelles. Cette homogénéité (du moins si l’on prend la France comme point de comparaison) résulte du processus tardif d’unification et du fédéralisme. Elle produit un maillage industriel très dense car on retrouve partout les éléments nécessaires aux implantations industrielles.

- un pays d’émigration  : l’Allemagne, contrairement à la France, a longtemps été un pays d’émigration, ce qui constitue un atout pour les exportations en favorisant d’une part les contacts avec l’étranger et d’autre part l’expatriation des commerciaux allemands.

- le poids du corporatisme  : malgré les politiques antitrust conduites au cours des 50 dernières années, l’organisation professionnelle par branche demeure fondamentale et explique par exemple qu’il n’y ait pas de SMIC en Allemagne car les décisions éventuelles concernant le salaire minimum sont prises à la suite de négociation à l’intérieur des branches. Cette structuration de l’économie (dans le secteur secondaire) aurait permis d’importantes économies d’échelle.

- l’organisation et la gestion des entreprises  : pendant longtemps le modèle allemand a été caractérisé par les liens étroits entre les banques et les entreprises industrielles ; après de nombreux scandales, ces liens ont aujourd’hui quasiment disparu. En revanche, le principe de la Mitbestimmung (que G. Duval préfère traduire par “codétermination” plutôt que par l’habituel “cogestion”) demeure fondamental : par l’intermédiaire du CE , les salariés ont un véritable droit de veto sur ce qui concerne les horaires de travail, les congés et les mouvements de personnel ; de plus, dans les entreprises de plus de 2000 salariés, ces-derniers occupent 50% des postes au Conseil de surveillance qui nomme et contrôle le directoire de l’entreprise. Selon G. Duval, bien qu’elle rende les entreprises lourdes à manœuvrer, cette structure constitue « un facteur clé de la compétitivité allemande » (p. 45) car elle évite la concentration du pouvoir dans les mains d’une seule personne (le PDG), permet aux actionnaires d’avoir une meilleure information sur la réalité de l’entreprise et favorise les stratégies à long terme. Par ailleurs, ce système a favorisé la constitution de grands syndicats à la fois puissants et responsables.

- la lutte contre l’inflation : après les expériences de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-guerre, la lutte contre l’inflation est devenue une priorité durable, acceptée socialement si bien qu’ouvriers et employés ont accepté une modération salariale. Ainsi cette politique de désinflation a-t-elle permis à l’Allemagne de conserver un avantage en terme de compétitivité-coût (avantage gommé seulement quand les pays voisins dévaluaient, ce qu’ils ne peuvent plus faire aujourd’hui dans l’euro).

- les inégalités hommes/femmes sont bien plus accentuées qu’en France : si le taux d’emploi des femmes a bien augmenté (68% des femmes travaillent contre 60% en France), elles occupent, dans 45% des cas, des emplois à temps partiel, et ont majoritairement des emplois très mal rémunérés dans le secteur des services où l’absence de SMIC se traduit par des salaires horaires généralement inférieurs à 6 euros. Le poids de la tradition rendrait ces inégalités hommes/femmes plus acceptables en Allemagne qu’en France. Elles ont, par ailleurs, favorisé l’industrie puisque les employés du secteur secondaire ont d’autant mieux accepté la modération salariale qu’ils bénéficiaient de services à bas coûts et que l’entrée sur le marché du travail de femmes a tout de même accru le pouvoir d’achat du ménage.

- le système éducatif est une différence essentielle par rapport à la France. Tout d’abord, il n’existe pas en Allemagne l’équivalent du collège unique. De plus, une grande partie des élèves vont en apprentissage (une structure valorisée qui n’accueille pas que les classes inférieures de la société). En revanche, la part des jeunes qui vont à l’Université est très faible pour un pays développé (autour de 25%). Toutefois, le système d’apprentissage qui est une des sources du succès allemand et qui a garanti des taux de chômage extrêmement faibles chez les jeunes, se heurte aujourd’hui à la réticence des entreprises. Enfin, l’absence de diplôme n’est pas un obstacle à l’ascension sociale au sein de l’entreprise.

- une attention ancienne à l’écologie grâce à laquelle les entreprises sont aujourd’hui mieux préparées qu’ailleurs à relever les défis environnementaux et à profiter du marché qui les accompagne.

- l’ordolibéralisme domine les politiques économiques depuis 1945 : il établit comme principe la faible intervention de l’État qui se contente de fixer des règles et de faire respecter la concurrence. Ces principes ont été acceptés par le SPD et par les syndicats qui préfèrent les discutions de branches à des normes sociales imposées par l’État. Par conséquent les dépenses et l’emploi publics sont faibles, même si cela n’a pas que des avantages.

La réunification et son coût

Le second chapitre, bien plus bref, est consacré au coût de la réunification que G. Duval entend relativiser. S’il est certain que le transfert de capitaux de l’Ouest vers l’Est a été important (entre 250 et 300 milliards d’euros), qu’il a fallu créer un nouvel impôt pour le financer et que la reconstruction a engendré une forte augmentation des importations, les entreprises n’y ont pas été totalement perdante : tout d’abord, les achats pour l’Est se sont massivement fait auprès des entreprises d’Allemagne de l’Ouest ; de plus, celles-ci ont bénéficié d’aides et d’espaces libres pour créer de toutes pièces à l’Est des usines très modernes ; enfin, elles ont gagné un marché qui s’étend à l’ensemble de l’Europe de l’Est.

En outre, G. Duval souligne qu’indirectement tous les Européens ont subi le coût de cette réunification car elle a provoqué une légère inflation en Allemagne, à laquelle la Bundesbank a répondu par une hausse très forte des taux d’intérêt dans les années 90 ; pour éviter une fuite des capitaux vers l’Allemagne, les autres banques centrales (surtout en France) ont pareillement augmenté leurs taux générant une récession importante en 1993 et une hausse sans précédent de l’endettement public.

G. Schröder

Le 3ème chapitre est consacré à la politique conduite par G. Schröder et il n’est pas tendre… Les premières phrases sont sans nuances : « l’effet principal de cette politique a été le développement spectaculaire de la pauvreté et des inégalités en Allemagne, ainsi qu’une hausse sensible de l’endettement public. (…) Sa politique a également contribué de façon décisive au creusement des déséquilibres au sein de la zone euro, qui ont abouti à sa crise ouverte depuis 2010 » (p. 139).
Lors de son premier mandat, G. Schröder a baissé les dépenses publiques et les impôts, notamment sur les entreprises et les catégories aisées de la population. Mais l’Allemagne a pâti de taux d’intérêts fixés par la BCE relativement haut, si bien qu’elle a moins profité que la France de la croissance, qu’elle a créé moins d’emplois et moins diminué son déficit.
Son mandat suivant été plus libéral encore avec la mise en place de l’« agenda 2010 » défini à partir de 2003. Des mesures ont été prises pour favoriser les petits boulots à moins de 400 euros par mois ainsi que le recours à l’interim  ; en même temps, la durée des allocations chômage a été nettement réduite et les chômeurs de longue durée contraints d’accepter des tâches publiques rémunérées à un euro de l’heure ; l’indemnisation des retraites a été diminuée et le nombre d’annuités accru. Durant ce mandat, le taux de pauvreté en Allemagne est passé de 10 à 14%, les inégalités se sont accrues, le taux de chômage a augmenté et le pouvoir d’achat a diminué. L’investissement a, lui aussi, diminué. En revanche, la balance commerciale est redevenue bénéficiaire, ce qui a généré des capitaux investis dans d’autres pays européens (Grèce, Italie, Espagne…) qui, eux, se sont endettés pour acheter des produits allemands…

« Les vraies raisons du rebond de l’Allemagne »

Le dernier chapitre explique pourquoi, malgré cette politique que G. Duval juge si négative, l’Allemagne a connu la phase de croissance que nous connaissons. Les raisons en sont d’abord structurelles : elles tiennent aux atouts du modèle allemand décrit dans le premier chapitre, et notamment à la codétermination qui a limité les licenciements au profit du chômage partiel. Elles résultent plus encore des données démographiques : dans les dix dernières années, la population comprise entre 15 et 60 ans a diminué, ce qui a automatiquement fait baisser le chômage et évité la spéculation immobilière qui pèse très lourdement sur les ménages français. Enfin, la chute du rideau de fer et l’intégration des PECO dans l’UE ont permis de réactiver d’anciens réseaux allemands vers ces pays et d’y favoriser les exportations.
Les raisons conjoncturelles n’ont pas été moins importantes : l’industrie allemande a bénéficié de l’augmentation sans précédent de la demande des pays émergents. Selon G. Duval, cela tient davantage à sa spécialisation dans des secteurs recherchés (les machines-outils et l’automobile haut de gamme) qu’à la modération des coûts salariaux largement gommée par l’augmentation de la valeur de l’euro.

Ce livre est donc une lecture très stimulante qui entend relativiser le succès que connaît l’Allemagne actuellement et mettre en garde face au handicap que généreront la baisse démographique et les diminutions des pensions de retraite.

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