Comment raconter la guerre d’Algérie et ses mémoires sans tomber dans le pathos ou la leçon d’histoire trop académique ? Trous de mémoires relève ce défi avec audace, mêlant comédie burlesque et réflexion historique. Nicolas Juncker y explore, avec un humour grinçant, les tensions et contradictions qui entourent la mémoire de ce conflit, en s’inspirant du projet avorté du Musée de la France et de l’Algérie initié par Georges Frêche à Montpellier. À travers une galerie de personnages hauts en couleur, il interroge notre rapport à l’histoire et à sa transmission ainsi qu’à son appropriation par certains. 

Un vaudeville politique et mémoriel

Tout commence avec la mort du photographe renommé Gérard Poaillat. Pour honorer sa mémoire, le maire de Maquerol, petite ville du sud de la France, lance un projet de musée en son hommage, avec l’ambition d’en faire un mémorial consacré à la guerre d’Algérie. L’État soutient l’initiative, qui s’annonce prometteuse. Mais très vite, le projet se heurte à une multitude de tensions et de visions opposées. L’historienne, soucieuse de rigueur scientifique, refuse que l’on mélange témoignages et histoire officielle. Le scénographe mégalomane veut transformer la maison du photographe en un décor adapté au sujet, au grand dam de la veuve de Poaillat, farouchement attachée à la préservation du patrimoine. À ces dissensions internes s’ajoutent des tensions externes : la presse s’empare du sujet, l’opinion publique se divise, et les divergences mémorielles refont surface, opposant nostalgiques de l’Algérie française et descendants d’immigrés algériens. Le musée deviendra-t-il un espace de réconciliation ou un nouveau champ de bataille mémoriel ?

Un récit intelligent à propos d’une mémoire vive

Avec Trous de mémoires, Nicolas Juncker signe une BD à la fois drôle et percutante. Loin de tout didactisme pesant, il utilise la satire et l’humour pour mettre en lumière les difficultés à construire une mémoire collective apaisée. Le récit, mené tambour battant, enchaîne quiproquos et dialogues ciselés, rappelant les mécanismes du vaudeville. Les personnages, parfois grotesques, se heurtent à leurs propres contradictions et ambitions personnelles, créant un joyeux chaos où chacun tente d’imposer sa vérité. Mais derrière cette légèreté apparente, l’auteur dresse un portrait acéré des enjeux politiques et des blessures toujours vives qui entourent la guerre d’Algérie. Il rappelle, avec finesse, que cette mémoire est toujours vive et sujette à des interprétations multiples. La postface de l’historien Tramor Quemeneur apporte tous les éléments de précision nécessaires.

Graphiquement, l’album est tout aussi percutant. Les couleurs chaudes, dominantes, évoquent à la fois les paysages de Provence et d’Algérie, soulignant le lien entre les deux rives de la Méditerranée. Le trait oscille entre caricature et sobriété selon les séquences : les scènes de comédie sont appuyées par des expressions exagérées et des mises en scène dynamiques, tandis que les passages où la parole est donnée aux habitants se démarquent par une approche plus épurée et des tons plus froids. La superbe couverture « trouée » prend tout son sens à la lecture, évoquant bien sûr le projet architectural du scénographe mégalomane mais aussi la nature fragmentée des mémoires.

 

Trous de mémoires est une réussite qui allie légèreté et profondeur. En usant de l’humour pour aborder un sujet sensible, Nicolas Juncker démontre brillamment que la mémoire n’est jamais neutre et qu’elle demeure un enjeu politique. Ce récit vif et intelligent constitue un support idéal pour illustrer le thème « Histoire et mémoires » du programme de Terminale HGGSP. Une lecture aussi enrichissante que captivante.