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Un maillot pour l’Algérie

Rey, Galic, Kris,

Aire libre, 2016,136 p., 24 €

Les éditions Air libre proposent une BD originale traitant à la fois du football et de la guerre d’Algérie.
Les 13 et 14 avril 1958, douze joueurs du championnat de France de football se préparent à quitter le territoire métropolitain. Ils jouent à l’O.G.C.Nice, à l’A.S. Saint-Etienne, au SCO d’Angers… Certains sont des joueurs majeurs de leur club. Leurs noms sont : Mustapha Zitouni, Rachid Mekhloufi, Amar Rouaï et Abdelhamid Kermali. Ils sont tous d’origine algérienne. Leur objectif est de rallier l’équipe de football créée par des membres du Front de Libération Nationale. Tous ne parviennent pas à passer la frontière. Mais leur départ est d’autant plus marquant que certains sont membres de l’équipe de France qualifiée pour jouer la Coupe du Monde qui a lieu en Suède.
Les joueurs qui forment l’équipe du FLN deviennent des ambassadeurs à crampons. Leur tournée dans les pays de l’Est et au Moyen Orient, marquée par d’excellentes prestations sportives, met en lumière cette équipe et les revendications du FLN. Ils vont jouer quatre-vingt trois matches. pour la sélection d’un pays qui n’existe pas encore Ils vont être surnommés les « fellaghas du ballon rond »…
Cette BD intéressera les amateurs de football. Les portraits sont touchants. L’ambiance des matchs est bien rendue (certains apprécieront la description du stade Geoffroy Guichard), La BD intéressera également les amateurs d’histoire. Elle décrit avec précision les événements politiques, montre l’importance que le sport joue en politique et décrit les mécanismes qui permet de toucher les opinions publiques notamment internationales. Un utile dossier présente comment le football a été un des ferments de l’Algérie indépendante. Bien que présentée par ces trois auteurs comme une œuvre de fiction, cette BD peut être utilisée sans hésitation pour illustrer un cours tant elle est remarquablement scénarisée.

Jean-Marc Goglin

A propos de l'auteur

Jean-Marc GOGLIN

Agrégé, Ph D @jmgoglin72 jmgleblog.eklablog.com

Un Maillot pour l’Algérie

Javi Rey, Bertrand Galic, Kris

éd. Dupuis, coll. « Aire libre », 140 pages, 2016, 24 euros

Un nouveau partenariat vient de se nouer, entre les Clionautes et les éditions Dupuis. Il se concrétise avec la recension de la bande dessinée de Rey, Galic et Kris, dont la presse s’est déjà largement fait l’échoLe Monde en a même publié les [38 premières pages->http://www.lemonde.fr/sport/visuel/2016/03/21/bande-dessinee-un-maillot-pour-l-algerie_4887040_3242.html?xtmc=maillot_pour_l_algerie&xtcr=2#/chapters/02/pages/1]. L’exemplaire envoyé était numérique, mais le plaisir de le lire n’en a guère été gâché.

La couverture de l’album ne laisse guère de doute sur ce que sera la destinée de Rachid Mekhloufi. Le pied sur le ballon de cuir brun, revêtu d’un maillot de football vert frappé d’un croissant et d’une étoile rouges, il est au premier plan d’un groupe de mécontents : à gauche des combattants indépendantistes algériens ; à droite des militaires français (avec un drapeau tricolore sur l’avant du casque, pour que le lecteur ne s’y trompe pas). Quoi qu’il arrive, Rachid Mekhloufi doit s’apprêter à vivre des jours difficiles…
Évidemment, bon nombre d’entre nous (et moi en premier lieu) avons oublié qui est Rachid Mekhloufi. Footballeur comme on s’en doute, originaire de Sétif, il jouait dans l’équipe de Saint-Étienne depuis 1954, et avait même été sélectionné dans l’équipe de France à partir de 1956 : il était considéré comme l’un des joueurs les plus talentueux de son époque. Du 8 au 29 juin 1958, la coupe du monde de football va se dérouler en Suède. L’équipe de France est l’une des favorites : c’est la grande époque des Kopa, Fontaine, Piantoni, JonquetRobert Jonquet (Stade de Reims) se blesse lors des demi-finales face au Brésil, qui gagne face à la France ; Mustapha Zitouni occupait le poste d’arrière central avec un talent apparemment supérieur, ce qui a laissé bien des regrets aux supporteurs de l’équipe nationale d’alors.. Rachid Mekhloufi, qui a contribué à ce que la France remporte la coupe du monde militaire en 1957, est l’un des espoirs les plus importants : déjà été sélectionné à quatre reprises, comme Mustapha Zitouni, il est pressenti pour aller en Suède avec Amar Rouaï.
Pourtant, peu de temps auparavant, en avril 1958, un élément va changer sa vie. Avec d’autres joueurs professionnels originaires d’Algérie, il va rejoindre Tunis et formait l’équipe nationale de son pays, alors que celui-ci n’existe pas encore. Bien qu’elle ne soit pas reconnue par la fédération internationale de football (FIFA), elle devient l’un des symboles de l’Algérie qui lutte alors pour son indépendance.

Rachid Mekhloufi est donc le personnage par lequel le lecteur entre dans l’histoire qui est racontée.

L’album s’ouvre sur le 8 mai 1945 et la célébration de la victoire sur l’Allemagne, mais aussi sur un partie de football entre garçons (pieds-noirs — comme on les appellera en 1962 — et musulmans, dont le petit Rachid, 9 ans) qui se déroule à Sétif, occasion de sentir les rapports entre colons et indigènes. Au même moment, la manifestation autorisée par les autorités est en train de se dérouler, dont on connaît les conséquences.
Un saut dans le temps, et on retrouve Rachid Mekhloufi, attaquant, au stade Geoffroy-Guichard le 13 avril 1958. C’est la 30e journée du championnat de France de 1ère division : Saint-Étienne joue contre Béziers, match que l’ASSE perd par 2 buts à 1, marqué par Mekhloufi à la 80e minute. Le joueur sort sur blessure : on ne le reverra plus dans le « chaudron vert » avant le 2 décembre 1962L’ASSE est alors redescendue en deuxième division. S’il continue à porter un maillot vert, c’est désormais celui de l’équipe d’Algérie, ou plutôt de l’équipe « du FLN » : car l’acte des joueurs est bien un acte politique. Le lendemain, il quitte la France avec Hamid Kermali (Olympique lyonnais), Mustapha Zitouni, Abdelaziz Ben Tifour (AS Monaco)Le premier à avoir joué dans l’équipe de France dans une coupe du Monde (Suisse, 1954)., Amar Rouaï (SCO Angers), etc. Au total, ce sont douze joueursHacène Chabri (AS Monaco) et Mohamed Maouche (Stade de Reims) se font arrêter à la frontière ; ils rejoignent l’équipe d’Algérie quelques mois plus tard qui évoluent en métropole qui prennent la route de la Tunisie. L’équipe, qui va se renforcer progressivement, va jouer 83 matches entre 1958 et 1961, en Tunisie, en Yougoslavie, au Nord-Vietnam, effectuer une tournée au Proche-Orient (Jordanie, Irak…), en Europe de l’Est (Bulgarie, URSS…).

Un personnage sert de lien avec les « événements » d’Algérie. Il s’agit de Mohammed Allam, commissaire politique FLN. C’est par lui que les auteurs ont choisi de montrer l’action symbolique qui portée par l’équipe. Le FLN subit des difficultés importantes sur le terrain militaire face à l’armée française. S’il veut vaincre, il lui faut agir sur d’autres terrains. Le football de Mekhloufi, Zitouni et de leurs compagnons est donc bien un football militant : ils jouent pour servir une cause politique.

On peut regretter que l’accent ne soit pas davantage mis sur ce caractère. L’évocation de l’après-indépendance, racontée dans les dernièes pages, tourne exclusivement autour du retour de Rachid Mekhloufi à Saint-Étienne (le club est redescendu en deuxième division), notamment avec le match du 9 décembre 1962 à domicile, contre Limoges FC. Les auteurs montrent les interrogations du joueur, qui se demande quelle va être la réaction du public. Après une passe décisive à Robert Herbin (3-1) et s’être dépensé sur le terrain, Rachid Mekhloufi est à nouveau accepté L’article de France Football du 11 décembre l’évoque très bien : « Il y a une semaine, Mekhloufi avait passé à Cannes son premier test de retour sous les couleurs stéphanoises. Mais dimanche, l’examen était autrement difficile pour le petit Rachid. IL lui fallait faire oublier à certains spectateurs foréziens son départ précipité et aussi démontrer qu’il n’avait rien perdu des qualités qu’il affichait il y a quatre ans dans la fameuse équipe alors sacrée champion de France. Sur tous les tableaux, Rachid a été gagnant. […] L’action de Mekhloufi [a] été déterminante dans la victoire sur Limoges (3-1). Enfin la belle ovation populaire qui a salué la rentrée aux vestiaires du nouveau Stéphanois a dû aller droit au cœur de Rachid ». Source : http://www.asse-stats.com/file/ff-11-12-1962.jpg[/footnote].

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L’album est long (plus de cent pages), mais le style est assez vif et l’action est constamment et soigneusement entretenue. Des retours dans le passé permettent aux lecteurs de mieux comprendre le parcours de certains joueurs : celui de Rachid Mekhloufi, bien entendu, mais aussi celui d’Hamid Kermali, en 1950, alors qu’il quitte l’Algérie pour rejoindre le club de Mulhouse comme semi-professionnel[footnote]Il travaille dans une usine d’automobiles).
L’historien (et l’amateur de football qu’il peut être) appréciera le sérieux avec lequel le travail de documentation a été. Pour les avoir soigneusement vérifiés, les dates des matches, les adversaires, les résultats, etc. sont tous exacts. En regard, les quelques erreurs factuelles ne pèsent pas très lourd. Ainsi, en page 45, l’avion d’Air France porte sa livrée actuelle, depuis 2009, au lieu de la « crevette » utilisée jusqu’en 1976 ; de plus, il semble que la silhouette soit celle d’un Airbus A 340 (mis en service en 1993). On note quelques rares approximations langagières assez anachroniques : « j’vous mets la misère » (p. 83), « coach » (p. 99, 100). Mais c’est bien tout, et cela ne doit pas gâcher le plaisir que l’on prend à lire l’album.

Saluons enfin la dernière vingtaine de pages, qui est constituée de « Le Football, ferment de l’indépendance », un dossier documentaire très complet avec des documents de Rachid Mekhloufi et d’un entretien avec lui, réalisé par Gilles Rof[footnote]Journaliste au Monde, il est l’auteur, avec Gilles Perez, du documentaire « Les Rebelles du football », 90’, 2012, qui s’appuie sur l’histoire de cinq footballeurs : Didier Drogba, Carlos Caszely, Predrag Pasic, Socrates, et donc Rachid Mekhloufi. On y trouvera des éléments pour mieux saisir le contexte historique qui entoure la naissance de cette équipe hors du commun : un rappel sur l’histoire coloniale de l’Algérie, le mouvement de la décolonisation et l’émergence de l’indépendantisme algérien ; un historique du football en Algérie depuis les années trente, et l’importance des joueurs qui ont été recrutés en métropoleAvec notamment Abdelkader Ben Bouali, le premier à avoir été sélectionné dans l’équipe de France, sans pouvoir jouer lors de la coupe du Monde de 1938.. On y apprend qu’une sélection nord-africaine a affronté l’équipe de France le 7 octobre 1954, lors d’un match amical organisé à l’occasion du séisme d’Orléansville : certains joueurs de l’équipe du FLN y figuraient (et gagnent). Enfin, on trouvera un article sur le football algérien après 1962, une chronologie, et une bibliographie forcément sélective, mais qui permettra à ceux qui veulent en savoir davantage d’y trouver leur bonheur. Il ne manque que l’ouvrage tiré de la thèse d’Histoire contemporaine de mon ami Marc Barreaud, Dictionnaire des footballeurs étrangers du championnat professionnel français (1932-1997), l’Harmattan, 1997.

Photo de Rachid Mekhloufi : http://www.asse-stats.com/rachid-mekloufi

A propos de l'auteur

Frédéric Stevenot

Professeur agrégé au lycée lycée François-Arago, Reims. Membre du comité éditorial des Clionautes, chargé de la Cliothèque (partie bandes dessinées et environnement...). Correspondant départemental pour le {Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français} (Maitron) et l’IHTP.

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