Dans cet ouvrage, Michaël Bourlet propose de décentrer le regard porté sur la Première Guerre mondiale, traditionnellement focalisé sur le front occidental européen. À travers cinq entrées thématiques, il étudie d’autres théâtres d’opérations et d’autres modalités d’affrontement que la guerre de position afin de restituer la dimension véritablement mondiale du conflit.
Du rythme et du mouvement
L’auteur débute en montrant que, si à l’Ouest, le conflit se bloque très tôt dans une guerre de position, il n’en va pas de même sur d’autres fronts périphériques. Trois exemples sont étudiés successivement.
Le premier est celui de la bataille de Tannenberg (26-30 août 1914). Qualifiée de « Canne moderne », l’auteur montre comment les Allemands, pourtant affaiblis et en infériorité numérique, remportent un succès retentissant face à l’armée russe et parviennent ainsi à écarter la menace d’une occupation de la Prusse orientale. Il souligne également pourquoi cette victoire ne débouche pas sur une guerre de position à l’image du front ouest, notamment en raison du manque d’hommes nécessaires pour tenir des lignes de tranchées continues sur les distances gigantesques du front oriental.
Le deuxième exemple est celui de la bataille de Romani, dans le désert égyptien, qui oppose la Grande-Bretagne à l’Empire ottoman. Les puissances centrales cherchent à exercer une pression sur la route des Indes britanniques, enjeu stratégique majeur pour l’Empire britannique. Cette bataille constitue ainsi un « tournant dans la guerre au Moyen-Orient ».
Enfin, l’auteur analyse l’offensive Broussilov, qu’il qualifie de « plus grande percée de la Grande Guerre, pour rien » (p. 54). Au début de l’année 1916, la Russie, qui a subi d’importantes pertes humaines et territoriales, défend une ligne de front gigantesque de plus de 1 300 km, allant de la Baltique à la frontière roumaine. L’offensive est conçue dans le cadre de la conférence de Chantilly de 1915 et devait constituer le pendant oriental des opérations menées à l’Ouest, notamment l’assaut prévu sur la Somme. Elle est toutefois lancée en juin 1916, en réponse aux offensives allemandes à Verdun et austro-hongroises dans le Trentin. Les Russes parviennent alors à enfoncer profondément les lignes austro-hongroises, au point que « la survie de l’Autriche-Hongrie est en jeu » (p. 71). L’offensive s’interrompt néanmoins en septembre, en raison du soutien allemand venu renforcer l’armée austro-hongroise et des dissensions au sein du commandement russe. Malgré cela, « à l’échelle de la Première Guerre mondiale, aucune armée n’avait obtenu un tel succès sur le champ de bataille » (p. 76).
Sur les sommets des dieux
Dans un deuxième temps, l’auteur étudie un théâtre d’opérations spécifique : la guerre en montagne. Si le front de l’Ouest fut peu concerné (exception faite des Vosges), plusieurs espaces le sont davantage, notamment le Caucase, les Balkans ou encore les Alpes.
L’auteur met en évidence la spécificité de ces affrontements. Les combats sont fortement conditionnés par la haute altitude, le relief et les conditions climatiques, qui posent d’importants défis logistiques (ravitaillement, équipement) et humains (fatigue des soldats, moral). Le terrain, très compartimenté, limite également les capacités de manœuvre. Si des troupes spécialisées de montagne existent, elles demeurent trop peu nombreuses pour couvrir l’ensemble de ces fronts. La guerre y prend ainsi des formes variées : escarmouches et combats de rencontre, raids de petites unités visant à s’emparer de positions stratégiques (notamment des cols), mais aussi guerre de position, comparable à celle qui se déroule dans les plaines. Trois exemples sont ensuite étudiés.
Le premier est celui de Sarikamish, affrontement russo-ottoman qualifié par l’auteur de « l’un des pires désastres de l’histoire militaire ottomane » (p. 86). Profitant d’un front russe relativement dégarni dans le Caucase, l’Empire ottoman lance une offensive en novembre 1914 avec une forte supériorité numérique. Toutefois, les troupes, mal équipées et épuisées par les marches dans un relief difficile, doivent également affronter la rigueur de l’hiver et les erreurs du commandement. Les forces ottomanes atteignent Sarikamish sans parvenir à prendre la ville, qui devient le point de fixation de l’affrontement : « les vagues d’assaut se fracassent sur les positions russes » (p. 95), rendant toute prise de la ville impossible et entraînant une retraite catastrophique. L’auteur souligne également les conséquences politiques de cette défaite, notamment son lien avec le génocide des Arméniens, du fait de son instrumentalisation par Enver Pacha qui l’attribue à une supposée trahison arménienne.
Le deuxième exemple est celui de Caporetto, défaite italienne face à une offensive austro-allemande sur le front de l’Isonzo en octobre 1917. Depuis 1915, ce secteur est le théâtre d’affrontements répétés sans évolution notable du front. Cependant, l’offensive conjointe austro-allemande bénéficie de la surprise, d’une supériorité numérique et de nouvelles tactiques d’infiltration menées par les Sturmtruppen. La percée est spectaculaire : l’armée italienne recule jusqu’au Piave et la ligne de front se déplace de près de 150 kilomètres vers l’ouest, avec l’occupation d’environ 40 000 km² de territoire italien et près de deux millions de civils concernés. La stabilisation du front tient notamment aux conditions climatiques, à l’arrivée de renforts franco-britanniques et à la réorganisation de la défense italienne.
Enfin, l’auteur évoque l’offensive du Vardar menée en 1918 sur le front d’Orient. Les forces alliées y percent le front bulgaro-allemand, provoquant son effondrement et une progression rapide vers le nord. Bien que souvent éclipsée par les offensives du front occidental, cette opération constitue l’une des plus importantes offensives en terrain montagneux du conflit et contribue à précipiter l’effondrement des puissances centrales, participant à la décision allemande d’engager des négociations.
La ville en guerre
L’auteur étudie ensuite la guerre en ville. Si la ville constitue un objectif stratégique, elle n’est généralement pas ciblée au début du conflit, car les combats urbains nécessitent souvent des sièges, impliquant un armement important et surtout du temps. Cela contrevient à la doctrine militaire initiale fondée sur la vitesse et l’offensive. Ainsi, les centres urbains restent relativement en marge des combats sur le front Ouest. Outre quelques sièges rapides (Liège, Namur), de rares combats de rue (Charleroi) ou certaines destructions (le sac de Louvain), « la ville en guerre se résume à des tirs d’artillerie (…) sur Paris (…) à des bombardements et des destructions comme à Reims, et à des raids aériens sans grandes conséquences, comme ceux menés par les Allemands sur Londres » (p. 143). En revanche, sur les théâtres périphériques, la ville est davantage impliquée dans les opérations militaires. Quatre exemples sont étudiés.
Le premier est celui de Kut al-Amara, située sur le Tigre et enjeu stratégique des opérations britanniques en Mésopotamie contre l’Empire ottoman. Située dans une région importante pour ses ressources, notamment pétrolières, et pour sa position entre les possessions égyptiennes et indiennes de l’Empire britannique, elle devient le point d’arrêt de l’offensive britannique partie de Bassora. Les forces britanniques y sont encerclées et le siège dure de décembre 1915 à avril 1916, jusqu’à la reddition de la garnison. Il s’agit d’« une des pires défaites britanniques » (p. 159).
Le deuxième exemple est celui de Przemyśl, théâtre du plus long siège du conflit. Après les défaites de Tannenberg et des lacs de Mazurie, les Russes choisissent de concentrer leurs efforts contre l’Autriche-Hongrie, jugée plus fragile. Sur la route menant aux plaines hongroises se trouve la ville fortifiée de Przemyśl. Après l’échec d’un premier siège en septembre 1914, les Russes adoptent une stratégie d’encerclement. La garnison austro-hongroise capitule finalement en mars 1915, après 133 jours de siège, sans que cette victoire ne permette toutefois l’effondrement espéré du front austro-hongrois.
Le troisième exemple est celui du camp retranché de Salonique, aujourd’hui Thessalonique en Grèce, que l’auteur qualifie de « meilleure idée de la Première Guerre mondiale ». La ville accueille en octobre 1915 les forces alliées évacuées des Dardanelles et de Gallipoli, initialement destinées à soutenir la Serbie. Installées dans les plaines insalubres autour de la ville, elles développent progressivement un vaste camp retranché et un port logistique majeur. Fin 1916, plus de 400 000 hommes y sont stationnés. Cette base sert ensuite de point de départ aux offensives alliées de 1917 et 1918 contre les positions austro-germano-bulgares.
Enfin, l’auteur étudie le siège de Tsingtao, actuelle Qingdao en Chine, centre des possessions allemandes en Extrême-Orient. L’opération s’inscrit dans la guerre menée en Asie contre les possessions allemandes, parallèlement aux affrontements navals tels que Coronel, qualifiée d’« une des plus grandes défaites britanniques depuis le début du XIXᵉ siècle » (p. 200), ou les Falklands durant laquelle les britanniques prennent leur revanche. Le siège de Tsingtao débute en août 1914 avec le blocus japonais et le débarquement de troupes. Après plusieurs semaines d’opérations d’artillerie et de sape, la garnison allemande capitule le 7 novembre 1914.
L’ouragan vient de la mer
La mer complète ensuite l’étude. En 1914, toutes les grandes puissances disposent de marines de guerre modernes, qui ont connu d’importantes avancées technologiques au début du XXᵉ siècle. L’espace maritime est d’autant plus stratégique que les puissances européennes dépendent largement des approvisionnements venus d’outre-mer : le contrôle des routes maritimes se révèle donc vital. Pourtant, paradoxalement, il n’y eut qu’une seule grande bataille navale durant tout le conflit : la bataille du Jutland. Cela ne signifie pas pour autant que les marines restèrent inactives ou à l’écart du conflit. Quatre exemples sont étudiés.
Le premier est donc celui de la bataille du Jutland, le 31 mai 1916 en mer du Nord. Il s’agit du seul engagement naval majeur de la guerre. Dès 1914, des affrontements ont bien lieu – notamment Coronel ou les îles Falkland – mais sans engagement direct des principales flottes. La bataille du Jutland constitue en revanche une confrontation d’ampleur, opposant plus de 250 navires et près de 100 000 marins. L’affrontement est initié par l’Allemagne, qui cherche à desserrer le blocus britannique. Le résultat constitue un succès tactique allemand, les Britanniques perdant davantage de navires et d’hommes. Toutefois, « la bataille ne modifie que peu le rapport de force en mer du Nord » (p. 258). Et à partir de 1916, la flotte allemande reste largement cantonnée dans ses ports ; l’auteur cite un journaliste de l’époque : « la marine allemande attaque son geôlier mais retourne en prison » (p. 258).
Le deuxième exemple concerne les opérations des Dardanelles et de Gallipoli, qui constituent la plus grande opération amphibie du conflit. Face à l’impossibilité de manœuvrer sur le front français fin 1914, la question de l’ouverture de nouveaux fronts périphériques se pose. La prise des détroits turcs permettrait à la fois de contraindre l’Empire ottoman à la reddition et de rétablir les liaisons avec la Russie. L’opération, voulue par Winston Churchill, débute en février 1915 par une attaque navale contre les défenses turques du détroit, sans succès. Face à cet échec, une opération terrestre est lancée avec le débarquement du 25 avril 1915 sur la péninsule de Gallipoli. Les forces alliées ne parviennent toutefois qu’à établir des têtes de pont limitées. Comme sur le front occidental, le conflit se transforme en guerre de position, les combats se multipliant sans évolution des lignes. L’opération se conclut finalement par un échec et l’évacuation des troupes alliées en décembre 1915 et janvier 1916.
Enfin, deux autres engagements sont étudiés. Le premier est l’opération de Zeebruges, en avril 1918, au cours de laquelle des commandos britanniques tentent d’obstruer l’accès au port belge afin d’empêcher les sous-marins allemands d’y sortir. Le second concerne la « bataille de l’Atlantique », c’est-à-dire la guerre sous-marine menée par l’Allemagne contre les lignes de ravitaillement alliées. Celle-ci connaît deux phases : une première entre 1914 et 1915, interrompue notamment après le torpillage du Lusitania, puis une seconde à partir de janvier 1917, lorsque l’Allemagne adopte la guerre sous-marine à outrance. Les dirigeants allemands espèrent alors contraindre la Grande-Bretagne à capituler avant l’arrivée effective des forces américaines sur le théâtre européen, calcul qui se révélera finalement erroné.
Petite guerre et guerre coloniale
Dans ce dernier chapitre, l’auteur s’intéresse au continent africain, qui « a une place à part dans l’histoire de la Première Guerre mondiale » (p. 289). Le continent, alors largement dominé par les puissances européennes via leurs colonies et protectorats, est impliqué de deux manières : il contribue à l’effort de guerre européen en fournissant ressources, combattants et main-d’œuvre, mais il constitue aussi un véritable théâtre d’opérations. L’auteur rappelle ainsi que « les premiers coups de feu de la Première Guerre mondiale sont tirés en Afrique » (p. 289). Les combats y prennent cependant une forme spécifique : il n’y a pas de grandes batailles comparables à celles du front européen, mais plutôt des affrontements dispersés dans le temps et l’espace, ponctués d’escarmouches et de quelques batailles rangées. L’auteur insiste également sur les conséquences géopolitiques de ces opérations ainsi que sur le sort des populations civiles africaines prises dans les combats. Quatre exemples sont étudiés.
Le premier concerne l’offensive franco-britannique au Togoland et au Cameroun. La conquête du Togo est rapide et relativement aisée, mais l’auteur souligne les tensions entre alliés également puissances coloniales concurrentes françaises et britanniques quant au devenir de ces territoires après leur conquête. La campagne du Cameroun, en revanche, se révèle plus longue et plus difficile.
Le deuxième exemple porte sur les affrontements entre l’Union sud-africaine – dominion britannique devenu État autonome au sein de l’Empire – et l’Allemagne. Les forces sud-africaines parviennent à chasser les Allemands et à prendre le Sud-Ouest africain allemand, territoire qui sera ensuite intégré à l’Afrique du Sud.
Le troisième exemple est celui de la bataille de Tanga, en Afrique orientale allemande. Cette bataille rangée oppose Britanniques et Allemands et se solde par l’une des premières défaites britanniques outre-mer. Les Britanniques cherchent alors à s’emparer des colonies allemandes de la région (actuels Rwanda et Burundi) et à réaliser leur projet de continuité territoriale entre Bonne Espérance et la Méditerranée. Malgré leur infériorité numérique, les troupes allemandes parviennent toutefois à repousser l’offensive britannique.
Enfin, l’auteur étudie la guerre de raids menée par le général allemand Paul von Lettow-Vorbeck, qui reste invaincu à la fin du conflit. Ses troupes mobiles mènent une guerre de mouvement contre des forces alliées pourtant largement supérieures en nombre, opérant notamment en Rhodésie et au Mozambique. L’auteur souligne également les conséquences de ces opérations pour les populations locales : violences, réquisitions et désorganisation durable des sociétés africaines, dont les structures économiques et sociales sont profondément affectées.
Conclusion
La Grande Guerre hors des tranchées de Michaël BOURLET constitue une très bonne synthèse qui intéressera aussi bien les enseignants que les étudiants et les lecteurs curieux de renouveler leur regard sur la Première Guerre mondiale. En déplaçant l’attention vers des théâtres d’opérations souvent moins étudiés, l’auteur contribue à élargir la compréhension du conflit.
L’ouvrage peut parfois sembler dense lorsqu’il entre dans le détail des opérations militaires, ce qui pourra dérouter certains lecteurs, mais la précision participe de la démonstration globale. La structure du livre adopte par ailleurs une dimension pédagogique : chaque chapitre s’ouvre sur une mise en perspective générale avant de proposer une étude de cas détaillée, puis de se conclure par une synthèse qui replace les événements dans la dynamique plus large du conflit et ses prolongements. Une cartographie présente au début de la plupart des chapitres constitue également un apport précieux.
Enfin, l’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans l’effort constant de l’auteur pour relier les différents théâtres d’opérations entre eux, montrant ainsi comment les dynamiques propres à certains fronts peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble du conflit


