Un livre, érudit et limpide, qui analyse les relations humain-animal de l’apparition d’Homo sapiens à aujourd’hui. Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, interroge, avec finesse, l’éloignement et la fin du compagnonnage long de plusieurs millénaires, basculement récent à l’échelle de l’humanité, qui s’avère crucial pour le devenir de notre espèce et des autres vivants.

Une démarche scientifique qui déconstruit les idées reçues

Une préhistorienne engagée et pédagogue

De prime abord, quand on feuillette l’ouvrage, on s’interroge sur la place imposante des notes qui occupent cinquante-six pages (pp.221 à 277). Ce parti-pris déroutant est, en fait, au service de la démonstration et permet au lecteur un approfondissement scientifique en explorant le foisonnement des sources et références dans le domaine historique mais aussi pour l’histoire des idées. Le corps du texte, allégé de ses riches références, s’offre alors au lecteur, clair et passionnant.

L’autrice, Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche (Histoire Naturelle des Humanités Préhistoriques – UMR 7194 ) est une préhistorienne reconnue, engagée ; elle le revendique dans sa fiche de présentation, sur le site de son laboratoire de recherche https://hnhp.mnhn.fr/fr/annuaire/marylene-patou-mathis-6951) : « La diffusion des connaissances auprès du public est un acte citoyen, ainsi, depuis de nombreuses années je participe à la valorisation des recherches en préhistoire : conseillère scientifique de films (dont AO le dernier Néandertal de Jacques Malaterre) et de documentaires, création d’outils pédagogiques, commissaire d’expositions (dont Au temps des mammouths au MNHN en 2005), conférencière, participation à des émissions de télévision ou radio et rédaction d’articles dans des revue grand public ». Elle a partagé le quotidien des San (Bushmen) du Kalahari au Botswana, pour mettre en lumière le danger encouru par ce peuple chasseur-cueilleur en cours d’acculturation. Marylène Patou-Mathis est donc une « partenaire » indispensable de l’enseignant mais aussi de tout citoyen, car ses écrits nous interpellent sur notre espèce, son histoire et son devenir.

La scientifique s’attache à déconstruire les hiérarchies et les idées reçues établies. Ses précédents travaux ont permis de dépasser les clichés, colportés notamment par les savants du XIXe siècle, concernant l’homme de Néandertal, dont elle est une spécialiste reconnue (Neandertal, une autre humanité, 2008), et la femme préhistorique (L’homme préhistorique est aussi une femme, Une histoire de l’invisibilité des femmes, 2020). Elle a montré le « délit de sale gueule » subi par l’homme de Néandertal, victime d’un profond mépris scientifique, parce qu’il a été « trouvé trop tôt, en 1856, en plein XIXᵉ siècle », une époque où le créationnisme rendait inconcevable l’existence d’ancêtres humains. Alors que Cro-Magnon, jugé plus « moderne » bénéficiait d’une image flatteuse. La chercheure a convoqué la génétique pour prouver notre proximité avec l’homme de Néandertal : « Les Néandertaliens ne sont pas des Homo sapiens dans leur comportement. Ce sont des humains, c’est une autre humanité », dont nous portons encore les gènes aujourd’hui. Pour la paléontologue, il est évident que « nos origines préhistoriques sont buissonnantes et interdépendantes ».

Le compagnonnage humain-animal, une approche scientifique pluridisciplinaire

La préhistorienne adopte la même démarche scientifique rigoureuse et décapante pour revisiter la fascinante histoire de nos origines, au prisme de nos relations avec les animaux.

Dans l’ouvrage, les sources relèvent de la paléontologie, de l’histoire, de l’ethnologie, de l’éthologie, de l’anthropologie, de la biologie (exemple, la description du mammouth, p.97), de la philosophie, de la littérature, de l’art mais aussi des sciences politiques (exemple, le passage sur l’écoféminisme p.158). Les dernières recherches archéologiques sont mobilisées, mais aussi les nouvelles méthodes d’investigation et d’analyse, notamment biogéochimiques sur les restes fossiles humains, décrites précisément dans la note 39, page 239. A cette occasion, l’autrice souligne, à nouveau, l’importance de l’approche scientifique pluridisciplinaire : « C’est en effet la confrontation des résultats obtenus dans les différentes spécialités concernées (archéologie, palynologie, archéozoologie, anthropologie, ethnologie, géologie) qui mène aux hypothèses les plus plausibles » (p.239).

Malgré cette densité des sources et des références, le livre se lit avec délice d’un bout à l’autre. Et les notes dessinent de fructueuses lectures à venir, pour l’enseignant en particulier, et de possibles projets pédagogiques pluridisciplinaires.

Marylène Patou-Mathis cite un extrait de La Méthode d’Edgar Morin (p.214) : « Nous portons tous l’héritage de notre passé animal dans notre jouer, dans notre jouir, dans notre aimer, dans notre chercher -pas seulement dans la territorialité et l’agression ». Elle aurait pu aussi faire référence à la pensée complexe, concept fécond défini par le philosophe sociologue, dans lequel s’inscrit, avec bonheur, son livre.

Un savoir scientifique dense et fouillé, indispensable pour relever les défis de notre humanité

Un savoir académique présenté avec clarté

Le livre s’articule autour de quatre parties. La première, à la fois historique et philosophique, définit le concept d’animal et ses variations au fil de l’histoire. La seconde, « Entre les animaux et nous, une très longue histoire » rappelle ce que nous devons aux animaux et définit nos rapports avec eux, s’inscrivant dans un spectre fluctuant de rapports entre ennemis ou alliés. La troisième décrit les « nouvelles menaces, nouveaux comportements » et se conclut sur l’extinction de masse annoncée. Enfin, la quatrième pose la question cruciale et existentielle : « Avons-nous un avenir commun ? ».

Marylène Patou-Mathis n’occulte pas les débats et en définit les termes magistralement. Elle démonte les fausses bonnes idées ; ainsi, dans le paragraphe sur le « syndrome de Noé », qui qualifie la détresse psychologique de ne pouvoir sauver tous les animaux, elle montre qu’en « voulant défendre le bien-être des animaux, certaines actions risquent de les condamner à disparaître ou à perdre leur identité » (p.206).

Le constat actuel, étayé par les recherches scientifiques jusqu’aux plus récentes, est sans appel : l’animal a déserté nos vies. Les animaux sauvages sont relégués au zoo ou en voie d’extinction du fait de nos activités humaines. Les animaux d’élevage, dont les conditions de vie dans les élevages industriels sont déplorables, sont, pour la plupart, soustraits à notre regard. Les seuls dont nous demeurons proches sont les bêtes de compagnie, dont nous gommons la part sauvage et qui sont parfois remplacés par des robots ou des avatars.

En revisitant scientifiquement notre propre histoire, Marylène Patou-Mathis nous rappelle des faits historiques que notre époque tend à oublier et les apports indéniables des animaux pour l’homme. Elle rappelle pourtant que l’animal a été le moteur de notre civilisation et des recherches qui permettent de mieux connaitre qui étaient nos ancêtres : « S’il n’y avait pas eu cette relation avec ces animaux, ça aurait été encore plus difficile pour les humains, parce qu’ils en tiraient tout », de la nourriture aux outils, sans oublier leur rôle spirituel et artistique. (Émission sur France Inter « Le Grand portrait » du 11 février 2026, « Marylène Patou-Mathis -La Préhistoire est plurielle, ce sont des sociétés préhistoriques- »)

Depuis plusieurs millénaires, les animaux sont des partenaires des agriculteurs, utilisés d’abord pour le labour. Cela a commencé par des bœufs, il y a 6.000 ans, au Proche-Orient. Ensuite, selon les régions du monde, d’autres animaux ont été sollicités : des chevaux, des ânes, des mules, des yacks, des buffles, des dromadaires, des chameaux, mais aussi des éléphants ou même des rennes dans le Grand Nord. Les évolutions techniques ont rompu ce lien ; ainsi avec la motorisation, la traction animale a pratiquement disparu dans les pays occidentaux.

Ce rôle, joué par les animaux dans l’agriculture, n’est que l’un des aspects de la place qu’ils ont occupée aux côtés des humains, comme le rappelle le livre : c’est d’abord en observant les animaux que nos lointains ancêtres ont appris à chasser (p.78) et à repérer les végétaux essentiels à leur survie. Et ce sont eux aussi qui leur ont inspiré leurs premières œuvres d’art. La domestication des animaux a ensuite modifié notre organisation sociale, notre habitat mais aussi nos comportements. C’est notamment en côtoyant les animaux qui les humains ont appris à faire preuve d’empathie.

L’autrice décrit la proximité durant la préhistoire. Les sociétés préhistoriques vivaient dans la nature et de la nature. Les animaux leur permettaient de subvenir à leurs besoins vitaux en leur fournissant nourriture ou matières premières. Les bêtes tenaient aussi une place centrale dans la perception du monde et les mythes de ces premières sociétés.

L’apparition de la chasse avec des armes à la Préhistoire commence à modifier cette proximité et la domestication des animaux au Néolithique modifie également la perception du vivant.

L’histoire de cette relation s’avère complexe, émaillée d’aller-retours ; néanmoins, la préhistorienne définit les grandes étapes de ce processus de distanciation des animaux. Durant l’Antiquité, on passe d’une vision continue du vivant à une différenciation entre les êtres vivants. Le judéo-christianisme est empreint d’une conception de supériorité humaine sur des animaux, subordonnés à son service. A partir du XVIIe siècle, l’animal est assimilé à une machine. On considère que les animaux n’ont ni âme, ni sensibilité. Puis la taxinomie positionne l’homme comme supérieur, tout en haut de l’échelle. Enfin, l’âge industriel et l’élevage intensif développé par les lobbys de l’agroalimentaire, entraînent ensuite une exploitation du bétail. Les défenseurs de la cause animale (p.159 à 175) luttent contre la souffrance animale et revendiquent, pour certains, un statut juridique protecteur.

Marylène Patou-Mathis bouscule nos certitudes et nuance la frontière humain/non humain ; « La paléontologie nous a appris qu’il existe un continuum des êtres vivants et la phylogénétique que leur filiation n’est ni linéaire ni hiérarchisée. De plus, les études en éthologie mettent en évidence des pratiques et comportements culturels chez les animaux. Ils sont capables par exemple de confectionner des objets, mais aussi de souffrir, d’aimer, de se défendre, de se révolter, voire de se venger. Même les sentiments d’altruisme et de supériorité ne seraient plus exclusifs aux humains. » (p.146).

L’autrice dépeint les techniques mobilisées par les grands singes et brosse de beaux portraits d’animaux et de leurs représentations, mythologiques et historiques : l’ours (p.68), le loup (p.72), le mammouth laineux (p.94) mais aussi les animaux sauvages devenus familiers (pp. 105-11), le chien, le chat et le cheval. Le lecteur reste un peu sur sa faim concernant le chat dont le portrait reste cantonné au statut de « premier allié des rongeurs » (p.109). Le passage sur les variations du statut de ce félin dans le temps, à peine esquissé, gagnerait à être développé.

Ce savoir scientifique nous interpelle et questionne notre avenir et notre devenir

On peut s’étonner que Marylène Patou-Mathis n’utilise jamais le terme d’« anthropocène » – « L’Anthropocène est une nouvelle époque géologique qui se caractérise par l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques. C’est l’âge des humains ! Celui d’un désordre planétaire inédit. », Gemenne et Denis  (2019)- à mes yeux concept fécond (Cf. Ma conférence « Reconnaître l’anthropocène, enjeux écologiques, politiques et sociétaux », du 27 septembre 2025). L’autrice souhaite, peut-être, contourner le débat qu’a suscité ce terme dans la communauté scientifique, en particulier chez les géologues. En effet, la Commission internationale de stratigraphie, qui détermine, nomme les époques géologiques et décide de la chronostratigraphie, a débattu de la preuve de l’existence de l’Anthropocène et, en mars 2024 a rendu un verdict contesté, le refus de créer une nouvelle période géologique. Néanmoins, le concept d’anthropocène offre un cadre de travail commun pour les scientifiques de toutes disciplines académiques étudiant le « système Terre » et ses habitants. C’est une matrice pour penser le monde de façon renouvelée, pour envisager de nouvelles méthodes de faire de la science, de l’art et des politiques publiques. Et la démarche de Marylène Patou-Mathis y répond totalement en montrant, scientifiquement, le compagnonnage humain-animal, long de plusieurs millénaires et sa rupture actuelle, et en posant des questions cruciales : « Qu’est ce qui se joue dans cette relation ? Qu’est-ce que cet éloignement dit de nous ? Quel serait l’avenir de l’espèce humaine sans les animaux ? »

L’autrice recense les activités humaines qui ont des effets délétères sur le vivant et note « l’accélération actuelle des hécatombes » (p.179) et l’imminence d’une sixième extinction de masse. : « Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le temps géologique mais dans celui de l’histoire. Enclenché depuis la fin du Paléolithique, il y a environ 14 000 ans, le rythme actuel d’extinction serait 10 à 100 fois plus important que pendant n’importe laquelle des cinq extinctions massives. La plus grande partie des indices pointe les activités humaines comme cause directe ou indirecte de cette nouvelle vague d’extinction. » (pp.178-179). Nombre d’écrits scientifiques documentent cette « Grande accélération », marquée par un rythme et un changement d’échelle inédits, depuis ces soixante dernières années. Dix mille espèces disparaissent annuellement, selon le Fonds mondial pour la nature.

La chercheuse nous alerte sur le basculement inédit de notre relation avec le règne animal. Lors d’une interview pour la parution de cet ouvrage (Émission sur France Inter « Le Grand portrait » du 11 février 2026). Elle fait part de son inquiétude de voir « une humanité qui peut vivre sans le règne animal », alors que nous nous sommes construits, pendant des millénaires, à travers ce compagnonnage essentiel. Si nous avons longtemps vécu dans une interdépendance totale, l’animal a aujourd’hui « déserté nos vies. Entre les espèces sauvages en voie d’extinction, les animaux d’élevage dont nous sommes coupés et les animaux de compagnie dont nous avons gommé la part animale, le lien semble rompu ».

Le rapport de proximité, tissé depuis des millénaires, se distend et cette rupture avec le reste du monde animal dessine un avenir incertain. La quatrième partie du livre « Avons-nous encore un avenir en commun ? » décrit deux scénarios possibles. Le premier, de plus en plus prégnant actuellement est porté, notamment, par les milliardaires de la Silicon Valley comme Elon Musk, chantres du transhumanisme. Les derniers animaux présents à nos côtés, les animaux domestiques, y sont concurrencés par des clones et des robots censés nous aider à dépasser nos limites mentales et physiques. À l’ère du numérique, Marylène Patou-Mathis dénonce, avec conviction, les fausses bonnes « solutions » technologiques.

Elle défend le scénario d’une reconnexion avec les animaux, dans laquelle on ne les considère plus comme une ressource mais comme une altérité nécessaire. Non pas pour revenir aux temps des chasseurs-cueilleurs, mais simplement à une relation équilibrée, par respect pour eux et pour notre bien.

Comme le promettait la quatrième de couverture, le livre montre brillamment que « depuis 300000 ans, les animaux subviennent à nos besoins vitaux, forgent nos mythes et croyances, et participent à notre développement. Nous avons écrit une histoire commune avec eux, jusqu’au XIXe siècle. C’est ce basculement, incroyablement récent à l’échelle de l’humanité, que raconte cet essai. Un éclairage indispensable pour comprendre ce qui se joue entre eux et nous, et quel serait l’avenir de l’espèce humaine sans les animaux. » L’éclairage s’avère effectivement indispensable pour « rappeler la dépendance des humains au vivant, montrer son utilité vitale à notre survie » comme le souligne Sandra Lavorel, écologue au CNRS (Citation, page 212). Le rôle de l’enseignant est majeur pour le rappeler aux jeunes générations et leur permettre de relever les défis actuels. Ce livre passionnant, que je recommande chaudement, les y aidera.