Présentation de l’éditeur : ce livre est un ouvrage de référence dans l’historiographie internationale de l’esclavage. De façon argumentée, il démontre l’importance de l’esclavage dans l’histoire de l’Afrique et met en exergue un phénomène historique central qui a eu ses propres déclinaisons régionales et sa propre périodisation. Il offre une synthèse des connaissances et un cadre structurel pour penser l’esclavage en Afrique. S’appuyant sur de nombreuses archives, Paul Lovejoy montre que l’esclavage s’est transformé dans le temps sous l’effet d’influences externes à l’Afrique – principalement par la demande de la traite européenne et la traite islamique, puis par l’abolition européenne – et sous l’effet de dynamiques internes, à travers l’usage d’esclaves comme mode de production. Comment l’Afrique et ses populations furent-elles pleinement impliquées dans le système global de l’esclavage qui s’étendit dans le monde entier? Quels furent les effets sur le continent? Comment quantifier la traite, selon les époques, selon les lieux? Quelles furent les conséquences sur les relations sociales et culturelles en Afrique? Ce livre ouvre aussi des pistes pour penser les diasporas des Africains en mettant en relation l’Atlantique et le continent. Briser le silence sur les implications de l’esclavage dans l’histoire de l’Afrique mais aussi dans l’histoire du monde : tel est l’objectif de cet ouvrage, indispensable.

A l’heure où la question de l’esclavage est une question instrumentalisée par le politique et le communautarisme pour des objectifs plus ou moins constructifs, la lecture des études publiées par les éditions Khartala dans la collection « esclavages » s’impose. L’ouvrage de référence présenté ici a fait date dans l’historiographie internationale consacrée à la question. Son auteur, l’historien canadien Paul Lovejoy est Professeur distingué d’Histoire de l’Université de York, et ancien directeur de la Chaire de recherche canadienne sur l’histoire de la diaspora africaine. Il a été le fondateur et le directeur de l’Institut Harriet Tubman pour la recherche en Afrique et ses diasporas à l’Université de York. Il est l’auteur de plus de trente ouvrages et d’une centaine d’articles sur l’histoire de l’Afrique et de la diaspora africaine, dont Jihad in West Africa during the Age of Revolutions (2016) et Slavery, Memory, Citizenship (2016), avec Vanessa Oliveira.

Cette publication se présente comme un ouvrage de synthèse. Il s’agit ici, de la traduction en français de la troisième version d’une étude initialement publiée en 1982. Les préfaces ayant accompagné les rééditions successives ont été également traduites, et permettent de suivre les évolutions de cette étude très dense. Divisée en 12 chapitres qui suivent une trame à la fois une thématique régionale et chronologique, cette étude offre une vision globale du système esclavagiste qui, au cours de l’époque moderne, s’est généralisé sur le continent au point de le caractériser. En effet, comme le rappelle l’auteur, « l’Afrique est intimement liée à l’histoire de l’esclavage » (p.23).

L’ouvrage, parfois très technique, permet d’appréhender à chaque chapitre les particularités régionales, les routes de la traite, l’emploi des esclaves et l’évolution de cet ensemble du Moyen-Age jusqu’à la fin du XIXème siècle. Trois étapes dans le développement de l’esclavage sont distinguées : les années 1350 à 1600 puis de 1600 à 1800 puis, enfin, le XIXe siècle. Chaque période fait l’objet d’une analyse précise à la fois géographique et mathématique avec une quantification, prudente, des volumes d’individus concernés, et évolutive. Quelques chapitres significatifs ressortent.

Le premier chapitre intitulé « Afrique et esclavage » revient sur les caractéristiques globales de l’esclavage et la définition-même du terme qu’il convient de rappeler : il s’agit d’une forme d’exploitation où l’individu est considéré comme un bien, étranger à la communauté soit à cause de ses origines ou parce qu’il est dépossédé de son héritage (p.23). La finalité reste sa mise au travail, diverse selon sa destination. Son activité est à l’entière disposition du maître qui peut utiliser toute forme de coercition à son égard mais en même temps ce dernier est responsable de ses actes. L’absence de liberté de choix, qui va jusqu’au contrôle de sa sexualité, fait également partie de ses caractéristiques. L’esclavage a trois origines que l’on retrouve à chaque période développée par Paul Lovejoy : la violence dans le sens où l’esclavage est avant tout une conséquence de la guerre, la justice pour laquelle l’esclavage est une sanction pénale, mais aussi et de manière exceptionnelle la volonté de l’individu dans le cadre de phénomènes structurels exceptionnels.

Phénomène ancien ayant débuté durant l’Antiquité, et pratiqué par les sociétés africaines, l’esclavage mute, s’enracine et devient incontournable sous l’influence de la traite externe. Le continent africain reste isolé et jusqu’en 1450, il ne subit que l’influence du monde islamique. L’esclavage s’effectue alors le long de la côte est africaine et met en relation le Sahara, la Mer Rouge et l’Océan indien. Puis, au milieu du XVe siècle l’arrivée des Européens fait évoluer la donne et transforme. La côte ouest, non concernée, est alors intégrée aux circuits commerciaux. Tout au long de son propos et des divers chapitres, l’auteur démontre que l’esclavage fut le moyen pour le continent d’intégrer la mondialisation naissante et des circuits commerciaux où l’offre et la demande jouent un rôle non négligeable. Dans le même temps, la recherche et le commerce des esclaves s’adaptent en fonction des attentes de chaque marché. En effet, alors que le monde musulman recherche en priorité des femmes et des enfants ainsi que des eunuques, la traite s’effectuant en direction des Amériques privilégie quant à elle plutôt les hommes.

Les motivations des esclavagistes sont abordées et en premier lieu le poids et le rôle des religions musulmanes et africaines avec leur lot de contradictions et d’instrumentalisation qui sont exposées dès les chapitres 1 et 2. D’un côté, l’Islam justifie l’esclavage dans le sens où il est permis dès qu’il s’agit de païens et l’esclavage est perçu comme un moyen de convertir des non-musulmans. Mais cette conversion ne mène pas à l’émancipation mais plutôt à une forme d’assimilation où le nouveau musulman conserve néanmoins un statut d’infériorité et de soumission à son maître. En théorie, les musulmans libres et plus largement les gens du Livre sont censés être épargnés mais en pratique ces derniers sont également réduits en esclavage selon les occasions. A la fin du XIVe siècle, le Roi Uthman ibn Idris du Bornou proteste officiellement auprès de l’Egypte mamelouk après des raids ayant réduit en esclavage des musulmans libres et des membres de la famille royale (p.66). Du côté africain, Paul Lovejoy relève par exemple dans le chapitre 4, intitulé « la réduction en esclavage des africains 1600-1800 », la responsabilité des Aro qui, au XVIIIe siècle, instrumentalisèrent les institutions religieuses. Leur oracle, porte-parole du dieu suprême, prononce, dans une mise en scène terrifiante pour le visiteur, la mise en esclavage comme une sanction ou un moyen de paiement.
Les Européens quant à eux, ne sont pas à l’origine intéressés par les esclaves mais par l’or, le poivre ou l’ivoire, tout en cherchant un moyen de contourner les intermédiaires musulmans donc en recherchant un autre point d’accès géographique en passant par la côte ouest. Mais finalement, pour parvenir à ces fins commerciales, les Portugais intègrent les mêmes pratiques que le monde musulman tandis qu’une demande en main d’œuvre, en provenance des Amériques, émerge. Un commerce d’esclaves lié au royaume du Kongo se développe. Ce dernier, alors principal Etat installé sur la côte de l’Afrique Centrale s’allie avec le Portugal et renforce sa capacité à acquérir des esclaves et s’en sert pour asseoir localement son autorité politique.

Le chapitre 7 intitulé « la traite des esclaves au XIXe siècle » revient sur les spécificités de l’esclavage au XIXe siècle. Alors que ce dernier a atteint des proportions jamais vues, le mouvement d’abolition de la traite commence à faire entendre sa voix et les premières lois sont votées dès 1791 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne en 1807. Mais les premières années sont marquées par des difficultés à faire interdire la traite, et il faut attendre les années 1840 pour que les premiers effets se fassent sentir. Mais le raisonnement abolitionniste se heurte vite à une réalité : son idée selon laquelle que le développement du commerce légitime basé sur des produits exotiques tels que l’or, le cuir ou la gomme arabique devait provoquer une baisse et à terme l’élimination de la traite s’est avérée fausse dans la mesure où le commerce de ces produits repose de fait sur un système commercial où l’esclavage est une partie intégrante de ce système (p. 215). Cependant, si les exportations d’esclaves diminuent du fait de la fermeture du marché américain, les esclaves restent sur place. Le chapitre présente également la manière dont certains européens les français et les portugais en tête, contournent dans un premier temps l’abolition à travers le statut contractuel, hypocrite, d’engagés à temps pour les premiers et de libertos pour les seconds.
Les tentatives d’abolition débutent en Afrique de l’ouest, elles sont plus tardives en Afrique du Nord et de l’Est tandis que la demande interne. L’auteur revient sur le poids et le rôle des Etats djihad comme le Califat Sokotou ou l’Etat Mahdiste dans le chapitre 9, intitulé « l’esclavage dans la savane à l’ère des Djihads ». En effet, à partir de 1804, de la Sénégambie à la Mer Rouge, débute une série de guerres saintes dans lesquelles l’esclavage joua un rôle majeur en participant à la transformation profonde de cet espace, comme l’illustre une fourchette : 30 à 50% de la population du Soudan occidental était composée d’esclaves à la fin du XIXe siècle (p. 282)

Le chapitre 11 intitulé « l’élan abolitionniste » revient sur la fin du XIXème siècle et l’adaptation du marché au mouvement abolitionniste et aux tentatives parfois contradictoires des Européens de stopper ce commerce. Au début du XXème siècle, l’esclavage mute et décroit d’abord par l’action des Africains eux-mêmes mais aussi sous les effets de plusieurs facteurs : les mutations du marché du travail, le système colonial et les dénonciations des abolitionnistes, dont les analyses et les actions sont parfois en contradiction avec leurs volontés comme le montre l’exemple de l’Eglise Ecossaise, installée à l’ouest du lac Malawi dans le village de Blantyre. Ce dernier devient un asile pour anciens esclaves en fuite mais en 1880, la mission renonce car elle s’attire de nombreux ennemis locaux susceptibles d’entraver ses actions à terme.
Le chapitre 12 « l’esclavage dans l’économie politique de l’Afrique » est une synthèse globale qui revient sur l’héritage de l’esclavage en Afrique et la manière dont il est devenu une composante essentielle du système économique jusqu’à sa disparition officielle en 1930.

Si aujourd’hui il existe toujours, il n’est plus une institution. Illégal mais toujours présent, l’esclavage est redevenu brutalement un sujet actuel depuis la diffusion d’images clandestines tournées en Libye et diffusées par CNN en novembre 2017. Ces images ont pour point commun de rappeler brutalement une réalité oubliée : l’esclavage continue d’être la conséquence de la guerre et de son cortège de violences. Ces images ont le mérite de rappeler comme le rappelle Paul Lovejoy que la connaissance et la condamnation de l’esclavage ne sauraient être réduites à sa seule dimension historique américaine (et européenne) passée mais doit également être appréhendée dans sa dimension africaine pour être combattu.