Un livre qui revisite l’histoire des Vikings au travers de cinquante objets qui permettent d’appréhender leur quotidien, la prégnance de la guerre et les qualités de navigateurs des Vikings qui leur ont permis de dessiner différentes routes maritimes de l’est à l’ouest. Un effet mosaïque séduisant !

Une mosaïque iconographique plaisante et didactique

Jean Renaud est un universitaire qui fait autorité concernant l’histoire des Vikings. Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves, il a dirigé le département d’études nordiques à l’université de Caen. Sa double compétence, linguistique et historique, lui ont permis de produire des manuels de langues scandinaves mais aussi une quinzaine d’ouvrages historiques sur les Vikings. La clarification linguistique qui ponctue l’ouvrage s’avère très intéressante. L’alphabet runique gravé sur une omoplate de mouton (p.83) trouvée à Bergen (Norvège), permet de présenter la complexité de l’écriture runique. Les sources écrites, les sagas notamment, complètent donc naturellement les apports de l’archéologie. Jean Renaud suit les traces du précurseur incontesté, le regretté Régis Boyer, professeur de langues, littératures et civilisation scandinaves à l´université Paris-Sorbonne pendant plus que trente ans.

Ce livre est le nouvel opus de la collection « 50 objets racontent », aux éditions Eyrolles, après « La vie au temps des pharaons » ; « une histoire de la Bretagne » ; « Une journée au temps de la préhistoire » ; « La vie quotidienne sous l’Occupation » ; « La Révolution française ».

L’ouvrage se plie aux règles de la collection en présentant cinquante objets que Jean Renaud a choisi de regrouper autour de neuf thématiques :

-la violence guerrière

-la paix chez soi

-au quotidien

-les croyances et les rites

-les navires et la navigation

-la route de l’est

-la route de l’ouest ; le continent

-la route de l’ouest ; les îles

-la fin de l’époque viking

Le lecteur non initié doit reconstituer le puzzle de la culture Viking au fil de la découverte des cinquante objets. L’enseignant qui n’est pas familier de l’histoire des Vikings a intérêt à découvrir ce champ historique par la lecture des livres de Régis Boyer ou par la synthèse de Jean Renaud « Les Vikings » chez Perrin (Collection : Vérités et légendes ; paru en 2019).

Un index aurait permis à l’enseignant d’utiliser plus aisément l’ouvrage. Néanmoins, quatre outils sont utiles :

-le petit guide de prononciation du norrois (p.7)

-la chronologie (p. 210-214)

-le glossaire (p.215-218)

-la bibliographie sélective (p.219) qui aurait pu être étoffée

Le livre peut également se consulter comme un livre d’images qui permet d’admirer la beauté plastique de certains objets, par exemple, la clef suspendue à une chaînette, symbole de la maîtresse de maison (p. 38), la splendide girouette de navire, conservée au musée d’Oslo (p.124) ou la broche ornée d’une bête agrippeuse trouvée à Hedeby (p.59) qui permet à l’auteur de distinguer les différents styles de l’art viking (p. 57-58). Cette broche appartient au style de Borre. D’autres objets illustrent les autres styles, comme la broche de Tröllaskogur, typique du style d’Urnes (p.185). La remarquable figurine zoomorphique d’Islandbridge (fin IXe siècle -début Xe) symbolise la présence scandinave en Irlande (p.176). Les Vikings étant d’excellents artisans, le fonctionnel et l’art est souvent intimement liés. Le coffre à outils (p.53) reflète l’importance de l’artisanat. Comme le révèle la diversité des objets présentés, les Vikings étaient capables de travailler toute sorte de matériaux, et construisaient et fabriquaient eux-mêmes presque tout ce qu’ils possédaient chez eux.

Certains objets sont insolites et n’ont pas encore livrer tout leur mystère.

L’auteur s’attache à montrer la valeur symbolique des objets. Ainsi, le haut-siège, pièce maîtresse du mobilier de la ferme, « représente l’autorité du maître de la maison et la prospérité de sa famille. L’importance symbolique des montants d’un haut-siège est illustrée dans plusieurs sagas islandaises qui racontent comment les premiers Norvégiens partis s’établir en Islande, au IXe siècle, les emportent à bord de leurs navires et les jettent à la mer en abordant l’île : là où ces montants s’échouent, ils construiront leur nouvelle demeure. » (p.41)

Un savoir sur l’histoire des Vikings qui dépasse les clichés

Les apports sur l’histoire et la culture des Vikings sont indéniables mais c’est au lecteur de rassembler les informations glanées au fil de la présentation des objets.

Tous les objets permettent de dévoiler la réalité historique et de dépasser les clichés, nombreux et tenaces, concernant les Vikings. Le cinquantième objet reflète la pérennité du mythe viking. Tout voyageur en Scandinavie en fait l’expérience. Les objets souvenirs pour les touristes colportent une image des Vikings erronée, dont l’élément le plus emblématique est le casque à cornes. Jean Renaud revisite le mythe et son histoire, dans les représentations littéraires, iconographiques et cinématographiques (p.206-209). Il souligne : « Aujourd’hui, dans le monde entier, le mythe viking conserve quelque chose d’excessif et d’erroné, et les supports continuent de se diversifier. »

Le livre rétablit la vérité historique au prisme des objets et en confrontant différentes sources : le primat de l’archéologie bien sûr, mais aussi les sources écrites (textes norrois, poésie scaldique, sagas, pierres runiques, manuscrits, Chroniques, « Livre de la colonisation », etc.).

Deux clichés toujours prégnants sont pulvérisés :

-le heaume norvégien (sans cornes !), premier objet présenté (p.17) permet de décrire l’équipement des Vikings et d’exposer leurs pratiques guerrières. Lorsqu’ils combattent, ils sont tête nue ou portent un simple casque en cuir. Seuls les plus riches pouvaient s’offrir un casque en métal. « Leur rareté, tout comme celle des cottes de mailles, est non seulement due à leur coût, mais aussi au fait que les Vikings privilégient la mobilité. » (p.17)

– la diversité des navires vikings qui dépasse l’imagerie populaire du drakkar

En effet, le chapitre 5 consacré aux navires et à la navigation révèle la richesse des navires et les qualités de navigateurs des Vikings. La maîtrise des techniques de construction navale et de navigation constitue un véritable atout. « Bien que des conception identique (coque à clin non pontée, quille, mât, voile carrée, gouvernail latéral), leurs navires sont de tailles différentes, prévus pour remplir des fonctions spécifiques -transport des hommes ou des marchandises – et pour s’adapter à leur environnement ou à leurs futures conditions de navigation – longer les côtes et remonter les fleuves ou bien se rendre […] à l’ouest par-delà la mer » (p.113). Les termes sont donc nombreux pour désigner les types de bateaux (p.119) et le barbarisme français « drakkar » issu de « dreki », qui animalise le bateau viking métaphoriquement ou par métonymie, ne correspond à aucun type de bateau (p.119).

Les navires sont indispensables aux Vikings, pour lesquels la mer est l’élément de prédilection. Le livre permet de suivre leurs différentes routes émaillées de mises à sac mais aussi de négoce, de commerce des esclaves (collier d’esclaves, p.20), de tributs ou mercenariat, d’expansions et de colonisations. Les petites cartes permettent de localiser les lieux emblématiques, comme le monastère de Lindisfarne (p.180) dont l’attaque en 793 scelle pour certains historiens le début de l’ère viking. Deux grandes cartes claires décrivent l’expansion viking et la Scandinavie à l’ère viking (p.12-13)

L’enseignant peut aussi retrouver le détail des différentes pérégrinations, notamment à Rouen (p.154, 161-163), Quentovic et Paris (156-157) où leurs exploits sont racontés par les ecclésiastiques au prisme de leur propre peur. En Europe de l’Ouest, l’Empire carolingien, fragilisé (divisé entre les trois fils de Louis Ie, lors du traité de Verdun de 843), subit les assauts des navigateurs scandinaves. Les Vikings écument les côtes de l’Europe, remontent les fleuves russes, franchissent Gibraltar et découvrent l’Islande.

D’autres espaces géographiques sont investis, comme l’Espagne où le seul objet viking retrouvé, le délicat coffret du Leon est présenté (page 167).

L’auteur n’oublie pas les expéditions vers l’ouest où les Vikings colonisent les îles Féroé, l’Islande, le Groenland, puis repoussent les limites du monde connu en découvrant l’Amérique (chapitre 8).

La fin de l’ère viking est marquée par le développement d’une véritable autorité royale et l’établissement du christianisme. Il semble étonnant de ne pas retrouver, dans le dernier chapitre, l’emblématique Croix de Dagmar (Danemark). La grande pierre de Jelling (p.197), qui marque l’acte de naissance du Danemark, permet, elle, d’illustrer les différents rythmes de passage au christianisme, en Scandinavie.

Le livre est plus convaincant pour la connaissance du mode de vie des Vikings et de l’organisation sociale. Comme le souligne la quatrième de couverture, « à la fois paysans, marins, commerçants et guerriers, les Vikings sont avant tout des hommes libres ».

La famille, au sens large du terme, joue un rôle essentiel. « Ses membres sont extrêmement solidaires et veillent jalousement sur leur honneur. » (p.45) Le droit est la clé de voûte de l’organisation sociale et est élaboré par le seul organe législatif et juridique, le Þing. L’ensemble des hommes libres d’un district siègent au Þing local. Le chapitre 2, « la paix chez soi », expose l’organisation de la sociale et les différentes classes présentées, en particulier, dans le « Chant de Rigr » : Le bóndi (bændr en vieux norrois) un paysan libre, cœur de la communauté, les esclaves, et les princes et rois.

Le florilège des objets permet d’appréhender les différentes activités des Vikings : navigation, guerre, chasse, commerce (balance pliable, p.60), culture, mais aussi leurs loisirs. Le plateau de jeu (p.79), datant de la fin IXe ou début du Xe siècle, témoigne du « hnefatafl », un des jeux de stratégie préféré des Vikings. Les récits des héros et des dieux, la déclamation de poésies, les joutes verbales occupent les longues soirées d’hiver à la ferme et ponctuent aussi les banquets et cérémonies. Les activités de plein air sont illustrées par une paire de ski datant du VIIIe siècle (p.81).

L’habitat est décrit (p.41-43) ; « le climat, les matériaux de constructions disponibles et la tradition déterminent le style des maisons dont les fouilles archéologiques nous donnent une idée assez précise de la disposition et de l’évolution au fil des siècles. » (p.41). Les vêtements des hommes et des femmes sont exposés dans la présentation (p.70) de l’épingle à cape (fibule pénanulaire) trouvée dans une sépulture sur l’île de Gotland (Suède). La description du peigne (p.66), trouvé dans la même sépulture, permet de montrer que l’hygiène n’est pas un vain mot.

Le chapitre 4 (p.86) regroupe les objets autour des croyances et des rites. La « religion » des Vikings n’existe que par ses pratiques rituelles, parfaitement intégrées à leur vie sociale. « Les sacrifices (blót), la magie (seiðr)et la solidarité avec les ancêtres sont pour eux autant de moyens de tenir en échec l’univers menaçant. » (p.87). Le bâton de magicienne (p.106) permet à Jean Renaud d’exposer la puissance de la magie.

Les objets 16 et 17 permettent d’exposer la nourriture et les boissons prisées des Vikings.

Les objets présentés se font écho sur le plan thématique. Par exemple, le crâne d’une femme blessée (p.30), la clé (p.47) et le bâton (p.106) de magicienne permettent de dessiner la place de la femme dans le monde viking.

 

Ce type de liens peut orienter la lecture de ce livre plaisant qui complète agréablement les livres de Régis Boyer et de Jean Renaud, pour l’enseignant ou l’amateur curieux d’approfondir sa connaissance de l’histoire passionnante des Vikings, en dépassant les clichés habituels et pérennes.