Grâce à 105 récits richement illustrés, ce beau livre propose une véritable « iconopolitique » des relations inter-espèces. C’est le parti-pris adopté par les quatre auteurs universitaires qui restituent l’histoire millénaire des relations entre humains et « animaux Autres qu’humains », depuis la préhistoire.
Une histoire millénaire des relations entre animaux et humains
– Une approche chronologique non conventionnelle qui sert le projet d’une « histoire avec les animaux »
Ce livre érudit est rédigé par quatre auteurs :
– Clémentine Girault, doctorante en histoire médiévale (Université Paris Cité – et EHESS)
– Violette Pouillard, chargée de recherche au CNRS, qui travaille sur les relations entre humains et animaux sauvages du XIXe siècle à nos jours.
– Pierre Serna, professeur à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, spécialiste de la Révolution française. Il devrait rejoindre un nouveau laboratoire de recherche en juin 2026, suite à une décision disciplinaire de son université qui a entaché son image d’universitaire reconnu. (Cf. « Le Monde » du 13 décembre 2025).
– Margaux Spruyt, docteure de Sorbonne Université en histoire de l’art du Proche-Orient ancien. Spécialiste de l’iconographie animale dans l’Antiquité, elle interroge la place des animaux dans la mise en scène des conflits militaires et cynégétiques.
Chacun des auteurs apportent sa pierre à ce bel édifice même si les parties rédigées à quatre, comme l’introduction, pêchent par une certaine lourdeur et manquent un peu de fluidité.
Dès les premières lignes, le lecteur découvre le postulat d’engagement des auteurs. Le choix terminologique « animaux Autres qu’humains » le révèle. Les auteurs se justifient dans une note : « En employant l’expression « animaux Autres qu’humains », nous reconnaissons d’abord que les humains sont aussi des animaux. […] « Autres qu’humains », au pluriel et avec une majuscule, invite à reconnaître la dignité des vivants dans leurs différences, là où « animaux non humains » peut induire une négation des continuités qui les lient. » (p.9). Par la suite le terme « animaux » sera utilisé par facilité.
C’est un livre scientifique très accessible (Les notices ne dépassent jamais trois pages), qui se démarque des autres histoires de la relation hommes/animaux par son originalité.
L’approche chronologique est non-conventionnelle ; en effet, les six grandes parties ne suivent pas les césures historiques classiques. Comme l’affirme Pierre Serna, dans son entretien avec Jean Petaux, à la librairie Mollat de Bordeaux, lors de la sortie du livre en octobre 2025 (accessible sur You Tube ), « la périodisation est réinventée par les animaux ». Il révèle que le bornage des six parties est le fruit d’une longue discussion entre les quatre auteurs pour respecter la philosophie du projet : animaux ET humains et « c’est la conjonction de coordination qui est déterminante. Plus que des illustrations c’est un dialogue entre des textes et des représentations, des images. Les animaux pourraient vivre sans nous. Nous voulions qu’il y ait toujours des humains avec des Autres qu’humains. […] Nous ne voulions pas que ce soit un livre sur les animaux mais une histoire avec les animaux. ».
Le livre s’articule autour de six parties :
-I Les temps préhistoriques : coexistence et partage, 40 000 – 4 000 avant notre ère
-II Sauvages ou domestiques, les animaux antiques, 3 300 -VIe siècle avant notre ère
-III Bestiaires d’empires, Ve siècle avant notre ère – XIIe siècle
-IV L’âge des bêtes, d’un hybride à l’autre, fin XIIe-XVIIe siècle
-V L’époque moderne oula révolution des rapports animaux – humains, mi XVIIe – début XIXe siècle
– VI Industrialisation et sensibilités à l’ère contemporaine, XIXe – XXe siècle
Dans l’entretien d’octobre 2025, Pierre Serna justifie la scansion du livre :
L’histoire est jalonnée de moments où les animaux sont au cœur des préoccupations humaines, de l’art rupestre de la grotte Chauvet (où les représentations animales et humaines sont superposées, témoignant d’une interaction existentielle dès la Préhistoire) aux fables d’Ésope (utilisant le bestiaire pour dénoncer les travers humains). La dimension religieuse est abordée avec les sacrifices animaux et les interdits alimentaires chrétiens, où la souillure vient de l’humain (par exemple, l’ingestion de chair humaine par l’animal le rend impur). Le Moyen Âge voit l’émergence de la catégorie exclusive de l’animal et de l’humanimalisme (selon Peter Sahlins, p.88), une période où la confusion et la proximité avec l’animal sont encore très présentes. Le XVIIIe siècle et l’ère des Lumières sont marqués par la révolution naturaliste (Linné, Buffon), qui replace l’homme dans la classification animale, bien que l’Église persiste à le distinguer par l’âme. Cette période, appelée « l’étrange étrangeté des animaux modernes » (Jacques le Fataliste), voit le développement de l’observation fine des animaux et de l’hybridation dans les élevages. La concurrence scientifique entre la France et l’Angleterre se manifeste même à travers les débats houleux sur les xénotransfusions (p.135) en 1668. Sur le plan politique, la chasse royale symbolise le privilège et la domination, ce qui explique que son abolition fut un des premiers enjeux du décret du 11 août 1789 après la nuit du 4 août, marquant une démocratisation de la chasse et une tuerie d’animaux par les paysans. Enfin, l’ère contemporaine (XIXe-XXIe siècles) est celle de l’industrialisation et de la sensibilité. Elle est paradoxale : alors que la maltraitance animale devient plus visible en ville, entraînant la création de la SPA et la Loi Grammont (1850), l’être humain n’a jamais autant tué d’animaux.
– La richesse iconographique, atout indéniable du livre
Chaque partie comporte une introduction qui en dessine les lignes de force. Un index aurait été utile pour utiliser le livre comme ressource pour les enseignants, et éviter l’effet catalogue. Le récent ouvrage Nous étions si proches – Les relations humain-animal de la préhistoire à nos jours de Marylène Patou-Mathis (2026, Allary Éditions -Cf. Recension sur le site des Clionautes), qui traite de la même thématique, interroge, avec finesse, l’éloignement et la fin du compagnonnage long de plusieurs millénaires, basculement récent à l’échelle de l’humanité, qui s’avère crucial pour le devenir de notre espèce et des autres vivants. L’autrice livre un savoir historique scientifique, avec limpidité. L’ouvrage de Clémentine Girault et al., lui, impose au lecteur de reconstituer les pièces du puzzle historique. Mais c’est le revers de la médaille de la richesse iconographique, atout indéniable du présent ouvrage. Tous les supports sont investis : art pariétal, sculpture, bas-reliefs, chapiteaux, mosaïques, vitraux, parchemin, manuscrits, documents d’archives, journaux, affiches, photographies, extraits de livres, peinture, pièces de monnaie etc.
Le bestiaire convoqué, réel ou fantastique, s’avère aussi très riche. Des épisodes sont connus comme, par exemple, la bête du Gévaudan (p.154), la girafe Zarafa (p.196), le massacre des bisons américains (p.212), le vol spatial de la chienne Laïka (p.260), les relations tissées entre Jane Goodall et les chimpanzés (p.272) etc., d’autres constituent de belles découvertes, comme « un chien soigné par ses humains », 14 200 ans avant notre ère (p.21). C’est l’intérêt d’une lecture linéaire de l’ouvrage.
La perspective diachronique sur la longue durée met au jour les continuités, ruptures, résurgences et récurrences de cette histoire millénaire et éclaire « la profondeur des affections, compagnonnages et attentions réciproques, des soins préhistoriques portés à un chien au développement marqué des sensibilités envers les animaux à partir de l’époque moderne » (p. 10).
Pour chacune des notices qui dialogue avec la représentation, il s’agit d’« éviter l’anecdote et l’érudition plaisante, pour éclairer les lignes de fond des relations animaux-humains du point de vue de l’histoire sociale, économique, politique, culturelle, environnementale et animale ». Cet objectif, défini dans l’introduction (p. 10), est atteint. Les parallèles entre l’histoire des animaux, des femmes (p.225), des populations vulnérables ou des peuples colonisés s’avèrent particulièrement convaincants. Citons, par exemple, « les destructions d’animaux [qui] sont étroitement liés aux inégalités sociales, et les renforcent, comme l’exemplifient l’abattage des bisons d’Amérique et l’éclatement des sociétés amérindiennes natives devenues dépendantes du bovidé, ou les déprédations des poissons superprédateurs introduits dans les lacs d’Afrique centrale pour développer des industries aux bénéfices inégalement répartis. De surcroît les animaux, derniers subalternes, servent de supports à toutes les instrumentalisations, y compris la bestialisation d’humains qui prospère en contexte colonial et martial. » (p.189).
Un manifeste visuel d’une histoire avec les animaux
Ce positionnement s’inscrit dans la volonté des auteurs de rédiger « un manifeste visuel d’une histoire avec les animaux », comme l’a spécifié Pierre Serna, dans un entretien pour Ouest France, le 21 décembre 2025. L’universitaire ne croit pas à une neutralité présupposée du savant. Il affirme : « Le savoir scientifique n’empêche pas l’historien, le sociologue, le philosophe d’être citoyen. Être engagé, c’est mettre notre savoir au service de la Cité pour éclairer nos concitoyens. Ce livre l’est car il tente de créer une prise de conscience ». Cette posture rejoint celle de Marylène Patou-Mathis. Pierre Serna rappelle que « chaque année, 60 milliards d’animaux sont surexploités et tués pour notre nourriture » et que les processus destructeurs d’écosystèmes sont patents.
L’universitaire souligne que l’objectif n’est pas de faire une histoire sur les animaux, mais une histoire avec eux, en reconnaissant leur rôle fondamental dans l’évolution humaine.
L’ouvrage déconstruit, en effet, la simplification des rapports humains-animaux, refusant de les réduire à une opposition manichéenne. Il explore des concepts clés comme la porosité des frontières entre l’humain et l’animal, citant les travaux de James Scott sur l’« Homo domesticus » et « l’indissociabilité du sort des humains et des Autres qu’humains » (p.190).
Il s’agit, en exposant ses images, de « comprendre l’impact qu’elles provoquent en nous, pour interroger l’histoire d’une communication ancienne, de coexistences pacifiques ou conflictuelles, et tenter d’imaginer une convivance apaisée -même si le niveau inédit d’exploitation des animaux et la catastrophe écologique en cours semblent réduire le spectre des possibilités. » (p.282).
L’ouvrage s’achève sur la nécessité de l’écologie morale et de la responsabilité humaine face à l’écocide. « En restituant la trame enchevêtrée des existences animales et humaines, ce livre est donc aussi un levier pour inventer des convivances futures : à condition de savoir écouter, observer, et reconnaître, dans les gestes, les formes de vie et les résistances des animaux, les signes d’une autre manière d’habiter le monde. » (p.287).
Ce livre qui retrace 40 000 ans d’histoire partagée entre animaux et humains et qui nous rappelle, judicieusement, que la survie de l’humanité est intrinsèquement liée à celle des autres espèces, devrait prendre place dans tous les CDI des collèges et lycées.



