François Trébosc, professeur d’histoire géographie au lycée Jean Vigo, Millau
La guerre est un phénomène qui a fait l’objet de nombreuses conceptualisations tout au long de l’histoire. Delphine Thivet, docteur en philosophie et spécialiste de Hobbes nous livre ici une étude de la définition qu’en donne le philosophe anglais. Une étude détaillée, qui pend appui sur les différents ouvrages de Hobbes et qui laisse peu de zones d’ombre.

 

Quel rôle a pu jouer la guerre civile anglaise dans l’élaboration de la pensée de Hobbes ?

Hobbes a vécu une des époques les plus troublées de l’histoire britannique, celle de la guerre civile et la première révolution qui vit l’exécution de Charles 1er. Le destin de Hobbes est lié à celui de la monarchie, et il ne rentra en Angleterre qu’une fois celle-ci rétablie.

Les passions déchaînées par la guerre civile l’amenèrent à considérer ce type de conflit comme celui de « chacun contre son voisin ». Conflit interne, entre proches et non contre un ennemi extérieur, ce qui en fait le pire de tous les conflits, le mal suprême. Un mal révélateur de toutes les imperfections des sociétés humaines mais non une malédiction divine comme la perçoivent certains de ses contemporains.

Une guerre dont la violence n’est pas seulement physique, elle est également verbale et dans les écrits. Une « guerre de plume » qui vient renforcer la violence des combats réels. C’est parce qu’Hobbes est conscient des effets des écrits et qu’il a la volonté de ne pas attiser cet affrontement, qu’il reste modéré dans ses écrits au moment de la guerre civile, préférant mettre en avant sa recherche de la rationalité.

Etat de nature et état de guerre.

Certains philosophes ont mis en avant l’idée d’une évolution cyclique des sociétés qui fait revenir périodiquement la guerre, comme résultat d’une transition nécessaire d’un état à l’autre ou de revers de fortune inévitables. Hobbes, lui, cherche à identifier les causes rationnelles des conflits pour mieux les éviter. S’inscrivant tout à fait dans la lignée des auteurs de la Renaissance, il fait de l’homme un acteur à part entière du monde et non un simple objet d’une destinée divine. Sa philosophie politique vise ici à agir sur le réel par une meilleure connaissance des causes.

C’est ainsi qu’Hobbes formule que l’état de nature de l’homme correspond à l’état de guerre. Affirmation qui fait l’objet de polémique, Delphine Thivet nous explique ici le sens réel donné par Hobbes à ces deux expressions, bien différent du raccourci simplificateur que l’on retrouve souvent. L’état de nature correspond ici à l’état de l’homme qui vient d’être créé, un homme libre, sans aucune contrainte morale ou philosophique, dont les désirs ne sont limités que par sa capacité les réaliser, même si cela doit se faire au détriment des autres : « une guerre de chacun contre chacun ». Ce qui lie état de nature et état de guerre. Un constat, et non un jugement moral.

Etat de guerre et causes de la guerre.

Hobbes renouvelle la définition de la guerre. Il ne se préoccupe pas de savoir si celle-ci est juste, légitime, privée ou publique. La guerre ne se limite pas aux combats (actes de guerre) c’est un état, un « temps de guerre », qui comprend également la volonté d’en découdre par la force. C’est le résultat de volontés, d’appétits contradictoires, ce qui rend difficile la définition d’une guerre comme juste.
Une volonté de combattre qui doit être suffisamment forte et qui est associée à des signes répétés (actes, discours), il y a une posture de guerre.

Alors que chez Grotius la recherche des causes de guerre veut surtout distinguer les guerres justes de celles qui ne le sont pas. Hobbes recherche les raisons qui l’engendrent, les causes anthropologiques de celle-ci, l’homme n’est pas guidé que par le seul désir de justice. Désir, vanité (gloire), défiance sont autant de motivations possibles. L’auteur les analyse et montre comment la pensée de Hobbes a pu évoluer dans l’importance respective de chacune.
Hobbes considère cependant certaines guerres plus rationnelles et légitimes que d’autres : la nécessité de subvenir à ses besoins, et la guerre défensive.

Pour Hobbes le droit et la guerre sont antinomiques. La recherche de la survie des individus ou des états, l’absence de pouvoir supérieur, expliquent que tous les moyens nécessaires puissent être employés pour y parvenir. La seule limite possible est celle que pourraient imposer des forces supérieures, la crainte d’un châtiment (matériel ou spirituel). Une vision de la guerre qui peut s’expliquer par l’expérience de la guerre civile anglaise où furent commises de nombreuses atrocités.
Hobbes reconnaît cependant la force des contraintes morales, de la conscience humaine, qui peuvent limiter les excès des combats mais n’en constituent pas pour autant des lois de la guerre.

Et Clausewitz ?

Présent dans le sous-titre de l’ouvrage, Clausewitz n’apparaît cependant que dans le dernier chapitre de celui-ci. L’auteur rappelle que celui-ci vit la transformation de la « guerre en dentelles » à une « guerre des peuples ». Clausewitz essaya de théoriser celle-ci, en faisant un art de la guerre et non une science, reconnaissant ainsi la part des passions humaines et de l’irrationalité dans le déroulement des conflits. Mais Clausewitz fait aussi le lien entre guerre et politique, la première étant la continuation de la seconde. La démarche d’étude de Clausewitz est ainsi proche de celle de Hobbes

En conclusion

Un ouvrage court mais extrêmement dense qui permet d’appréhender ce qu’est la guerre selon Hobbes. La part réservée à Clausewitz est, par contre, extrêmement réduite. Mais l’analyse de nombreux extraits des œuvres de Hobbes dans leurs différentes versions, la mise en relation systématique avec des écrits contemporains, rendent aisée la compréhension de l’étude et la démonstration de l’auteur.

L’ouvrage est cependant accompagné d’une abondante bibliographie qui permet d’approfondir le sujet

François Trebosc ©