Christian Grataloup, professeur émérite à l’université Paris Diderot et ancien professeur de sciences politique Paris, approfondit dans cet ouvrage sa réflexion sur la géohistoire, sur l’histoire des construits et des découpages spatiaux, son domaine d’étude privilégié, la métagéographie, son observation sur la géographie sémantique des continents depuis son ouvrage en 2009 en croisant toutes les données transdisciplinaires après avoir abordé dans son précédent livre, Le Monde Dans nos tasses. Trois siècles de petit déjeuner, la question de la division Nord-Sud du Monde et sur le repérage de nouvelles zonalités. C’est à nouveau un bel ouvrage de synthèse accessible à tout public que nous offre encore ce brillant géographe qui comblera les lecteurs .

L’ouvrage est décomposé en huit chapitres, chacun analysant une ou des notions géographiques, Occident, Pacifique, Océan Indien, nord/sud, zonalité, parallèle, méridien, continent, autant de métagéographies, qui sont le reflet d’une vision du monde perçue par des contemporains selon les périodes historiques et les espaces habités, obsolètes pour certaines perceptions et qui perdurent pour d’autres. Des expressions géographiques que regorgent nos manuels scolaires de géographie qui sont autant des représentations mentales, des constructions historiques forgées sur des espaces géographiques mythiques ou réels, des représentations de l’humanité qui segmentent les uns des autres ; « vision(s) du monde » à l’heure d’un monde qui se veut global, une lecture critique historique revigorante que nous propose une nouvelle fois sous un angle nouveau avec brio Christian Grataloup.

Un premier chapitre est consacré sur une réflexion sur la zonalité du monde pour poser ensuite la pertinence de la zonalité du Sud. C’est à partir du troisième chapitre que le géographe universitaire aborde le cœur de son questionnement sur la pertinence du couplage Nord/Sud, de son historique, de son passage en particulier de la notion de sous-développement et du concept de Sud. Il poursuit son analyse sur la validité du couple centre/périphérie avec une réflexion centrée sur l’évolution de l’expression de tiers-mondisme en corollaire avec le post colonialisme, concept apparu en opposition avec la critique du colonialisme.

Dans un quatrième chapitre intitulé joliment « Quand l’autre franchit la ligne », un des chapitres les plus captivants, Christian Grataloup aborde l’historique de l’expression « hémisphère », une métaphore, une construction élémentaire mais efficace dans la représentation mentale de cette partition binaire du monde. Ce fut souvent une formule reprise dans les manuels scolaires accompagnée depuis le début des années quatre-vingt de dessins caricaturaux divisant l’humanité en deux hémisphères, un Nord développé et un Sud sous développé. Or le Sud est davantage représenté dans la cartographie et ceci depuis le XIIIe siècle, si on prend l’exemple des cartes marines des Arabes ou celles des Chinois, des cartes représentant le Sud en « haut », une partie du globe parcourue et intégrée dans leur représentation mentale du monde connu de l’époque médiévale. Le paradoxe aujourd’hui est de constater que le Sud dont la « fabrique du Sud » pour les Européens remontant au début du XVIIIe siècle, devient de plus en plus obsolète aujourd’hui car sa zonalité évolue.

Dans ce même chapitre l’auteur aborde le thème de « la zonalité du racisme », l’histoire du racisme anti noir à l’origine de la traite négrière avec l’association d’une zone géographique circonscrite de la « peau sombre », la zone des tropiques. Avec la découverte à partir du XVIe siècle d’un autre nouveau monde au-delà de l’Atlantique, l’intérêt pour les régions de climats tropicaux est apparu avec la naissance d’une géographie anthropologique qui a cherché à identifier des zonalités selon les différents niveaux de pigmentation de la couleur de la peau, qui n’est plus la différenciation dans la géographie antique entre le barbare et le sauvage puis au Moyen Age avec « l’Infidèle, mais celui de distinguer selon la couleur de la peau qui a renforcé cette opposition Nord/sud et à jouer un rôle dans l’histoire de l’esclavage et du racisme à partir du XIXe siècle. Mais on peut faire remonter au VIIIe siècle une zonalité du racisme dans le Monde arabe selon l’auteur ainsi que sur les « marges persanes et européennes », l’association entre peau noire et captivité. Le trafic d’Africains se fit du Sud vers le Nord mais aussi dans l’Océan indien jusqu’en Chine. Une traite négrière très ancienne et la justification de l’esclavage des Noirs lié à la couleur de leur peau, remonterait à plusieurs sources selon Christian Grataloup.

D’abord avec le mythe de la malédiction des descendants de Cham et un texte apocryphe, La caverne des trésors, écrit en Mésopotamie à la fin du Ve siècle, traduit en arabe dès le VIIe siècle. La première justification connue de l’esclavage des Noirs par la malédiction de Canaan est un texte d’une communauté juive de Mésopotamie du VIIe siècle qui possédait des esclaves harratins. C’est l’historien arabe Muhammad ibn Djarir al-Tabari au IXe siècle qui a fait circuler ce texte en Europe sans pour autant justifier l’esclavage en l’encontre des populations à la peau noire mais en le pratiquant toutefois. L’autre source, la Genèse raconte l’histoire des trois fils (Sem, Japhet et Cham) de Noé qui seraient partis dans trois directions différentes que la théologie chrétienne considéra comme étant les trois parties du monde et qui les désigna en empruntant des toponymes grecs anciens, Asié pour désigner « le Levant », territoire de Sem, Europé « le couchant », pays de Japhet et Africa, nom latin d’une ancienne province romaine, domaine de Cham. Ce découpage apparaît avec Jérôme au Ve siècle ap.J.C. puis formalisé par Isidore de Séville au début du VIIe siècle. Cham et son fils Canaan, celui-ci selon la bible condamné par Noé à être « esclave des esclaves », symbolisent en fait les paganismes antérieurs au Déluge. C’est donc du péché, de l’interdit qu’ils sont esclaves. C’est au XVe siècle que s’affirme la justification de rendre en esclavage les Noirs. C’est au cours du XIXe siècle avec la colonisation que les Européens ont associé l’esclave à la couleur de sa peau. Au XVe siècle, les Portugais puis les Espagnols furent les premiers à utiliser une main d’œuvre servile noire pour travailler dans les plantations sucrières bien avant la découverte de l’Amérique. Avec l’installation des Européens sur les nouvelles terres américaines conquises entraînant la quasi disparition des populations autochtones soit décimées par les maladies ou soit par les massacres, le manque de main-d’œuvre ouvrit la porte à l’esclavage.

Le spécialiste de la géohistoire de la mondialisation Christian Grataloup, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du Monde, Armand Colin, 2015, (3e éd.) rappelle que c’est le roi Ferdinand d’Espagne qui autorisa le 22 janvier 1510, l’envoi de cinquante esclaves Noirs à Saint-Domingue (Hispaniola), date quasi officielle du début de la traite atlantique. « Dans le système de plantations mis en place dans le monde atlantique par les européens, seuls des noirs étaient esclaves. C’est donc dans le contexte de plantations tropicales que l’équivalence Noir = esclaves se cristallisa » (p.105) renforçant le caractère zonal de la répartition des populations. La plantation est devenue « la matrice » du racisme fondé sur la couleur de la peau foncée. C’est aussi dans ce contexte d’exploitation des esclaves Noirs dans les Caraïbes, à la fin du XVIIIe siècle dans la colonie française de Haïti, que s’est développée une idéologie de sous-humanisation des esclaves. La fabrication d’un racisme anti-Noirs particulièrement violent et induré serait le fait d’une combinaison de plusieurs facteurs, la zone des tropiques associée à l’idée d’un monde sauvage et l’incompréhension face à des populations perçues comme insociables ; les Etats-Unis n’ont pas la spécificité. Pour Christian Grataloup on peut comprendre l’afrocentrisme ou l’afrocentricité, né de cette douleur mémorielle, le temps de l’esclavage, qui est selon lui légitime et nécessaire de cultiver l’apport de l’héritage africain à la culture mondiale en particulier de rappeler l’histoire des sociétés d’Afrique subsaharienne, « des sociétés riches d’innovations et de productions originales ». Il y a une dimension raciste de la fabrique du Sud dont l’Afrique fait partie mais l’Afrique tropicale, foyer des traites esclavagistes, en liaison avec les plantations transatlantiques, cristallisant l’opposition Blanc/Noir l’opposition Nord/Sud dont la limite souligne le géographe est devenue meurtrière en Méditerranée.

« Test migratoire » clôt ce chapitre sur une réflexion sur le franchissement de la ligne du Sud vers le Nord. Or les chiffres des migrations internationales difficilement recensés par le HCR et de nombreuses ONG montrent que les migrations « Sud-Sud » sont plus importantes car la plus grande partie des migrants sont déplacés à l’intérieur des pays du « Sud », des migrants pauvres se déplacent vers les pays pauvres. Or le Sud/Nord longtemps associé à l’image Noir/Blanc est le flux migratoire qui marque le plus l’imaginaire des Occidentaux, des Européens en particulier. Le franchissement de cet interface, autre ligne fabriquée par le Nord, inquiète une partie des habitants des vieux pays riches même la Chine actuellement refuse toute perspective d’immigration.

L’auteur aborde ensuite le fantasme du « Grand remplacement », par des populations venues du Sud. Certes l’Europe connaît depuis les années soixante une immigration forte en provenance de sa périphérie, que la plupart des pays ont tenté de freiner par la suite en conséquence des difficultés économiques à la fin des années soixante dix. Cependant l’aire de la périphérie d’émigration s’est étendue vers l’Est de l’Europe et vers les rives sud de la Méditerranée, avec des migrants venus du Maghreb et depuis 2010, des pays bordiers des rives orientales de la Méditerranée comme la Syrie et du Moyen-Orient comme l’Irak. La tendance actuelle des sociétés européennes oscille entre le rejet des migrants et le souhait de restreindre les flux migratoires. L’Europe veut devenir une forteresse à l’instar des Etats-Unis qui dresse un mur et l’Europe une frontière maritime. L’opposition Nord/Sud est marquée cependant matériellement en Europe car il existe des barrières sud-Européens autour de Ceuta et Melilla, le long de la frontière turco-grecque, sur le cours aval du fleuve Maritza-Evros et de la frontière turco-bulgare. Depuis 2016 après le pic de 2015, Christian Grataloup consacre un passage sur les chiffres exacts sur l’arrivée des migrants en Europe : 172 000 migrants sont entrés en Europe en 2017, 3119 migrants se sont noyés en Méditerranée. Un chapitre de transition « L’Altérité du Sud au Nord » avant d’évoquer une autre représentation géographique du monde, concerne la parenté souvent faite entre migration et racisme à partir de laquelle il montre qu’il n’y a pas une spécifité européenne. Les Japonais comme les Chinois à l’arrivée des européens aux XVIe et XVIIe siècles ont longtemps eu de la méfiance à l’égard des étrangers. Par contre ce qui frappe aujourd’hui dans le regard des Européens envers l’Autre, l’ailleurs, le lointain « Sud, » ce n’est plus l’exotisme qui est moqué ou fascine mais un Sud qui se rapproche avec « des sociétés plus proches, intermédiaires entre Nord et Sud », si bien que « la ligne de séparation hémisphérique bascule », (p.114) . Mais souligne le géographe la « crise migratoire » en Europe a donné « une visibilité douloureuse à la limite Nord/Sud » (p.114).

Dans le cinquième chapitre, « des parallèles aux méridiens », un autre métagéographie, Christian Grataloup poursuit son analyse sur quel sens géographique à donner à un « Sud » qui semble à long terme devoir disparaitre ou tout au moins l’expression « Sud » ne sert qu’à désigner aujourd’hui l’Afrique subsaharienne. Ce que semble suggérer l’auteur à travers la perspective de la disparition du couple systémique Nord/Sud, les métagéographies construites à partir de l’époque moderne, l’apparition de nouvelles discontinuités que sont les frontières. Pour l’auteur elles ne disparaissent pas avec la mondialisation, bien au contraire les barrières et la police aux frontières, l’idée de les faire ressurgir comme en Europe, apparaissent dans les discours politiques. De nouvelles frontières se dessinent cependant avec la mondialisation comme les frontières de regroupements régionaux. Le couple Nord/Sud existe encore mais centré sur une zonalité plus étroite, « allant du milieu de l’Afrique jusqu’au milieu du Pacifique ». En revanche il semble se dessiner une autre zonalité, celle du Monde de l’océan indien et du Pacifique occidental, un autre « hémisphère », Ouest-/Est.

C’est dans ce nouveau contexte que la place de l’Asie devient prépondérante. Ainsi au début des années quatre-vingt, « le pacifique, nouveau centre du Monde » devient à la mode. Le Japon, nouveau « centre » du Monde capte toutes les attentions des géographes, une « nippomania » se développe du management entrepreneurial à la restauration rapide (les sushis) jusqu’aux années quatre-vingt, où le dynamisme japonais s’essouffle, la Chine ayant pris le relais. On assiste depuis à un basculement d’un couplage zonal nouveau, Oust/Est, précisément Atlantique/Pacifique. Si la notion Nord/sud fut facile à nommer, cette nouvelle zonalité est plus délicate, un temps nommé Asie, remplacé par Asie-Pacifique, une formule qui ne plaît guère à l’auteur car il la juge une expression trop englobante.

L’auteur préfère l’emploi d’Asie pour désigner la Chine, la Corée, le Japon et l’Asean, correspondant mieux à l’idée de région du monde, une « Asie » qui prend de plus en plus de distance vis-à-vis du « continent » tel que les Européens l’ont découpé au XVIIIe siècle. Cette Asie orientale (ou pacifique) possède trois marges, autant de fronts pionniers de son extension comme la zone Océanie (Australie et la Nouvelle-Zélande), puis une zone englobant une Asie dite « centrale » (Iran, Turquie) et l’Inde, un « Etat-Continent), destinée à avoir un rôle sûrement plus central. « Asie nouveau centre du Monde » ? pose la question de la centralité en géographie.

L’auteur évoque rapidement l’évolution dans le temps des divers « centres » qui ont marqué la géographie des espaces à l’échelle du monde. Le temps de l’Europe occidentale, à l’origine du lieu initiateur de la centralité, à la fin du XVIIIe siècle, lorsque s’ébauchent les premiers éléments de la mondialisation, puis l’Amérique septentrionale prends le relais en concurrence devant l’émergence du pôle asiatique. Depuis la fin des années 1980 et au lendemain des attentats des tours jumelles, le 11 septembre 2001, le doute s’installe parmi les grandes puissances, de garder leur primauté au « centre » de l’économie. Les Occidentaux ont appris depuis la fin des années 1970, qu’ils ne sont plus l’unique référence, l’unique moteur du monde ; la « Triade », mot inventé par un économiste Japonais Kenichi Ohmae, vint bousculer les anciennes représentations mondialisées du Monde, terme à son tour confronté aux « BRICS », une expression née en 2001, sous la plume de Jim O’Neill, économiste chez Goldman Sachs, pour désigner la montée des puissances émergentes. L’auteur s’attarde ensuite sur un autre couple métagéographique, Occident/Asie, une association dissymétrique sur le plan géographique. Le terme Occidentaux ou Occident comprend l’ensemble occidentalisé incluant l’Amérique du Nord. Asie et non Orient car l’expression n’est plus utilisée en géographie. L’analyse à partir de ces deux pôles de puissance, Occident et Asie, est pertinente car ils sont plus complémentaires que opposés même si les codes culturels restent différents, le monde de « l’Asie » par la seule lecture du Monde quantitative (PIB) se rapproche de celui de l’Ancien Monde.

En liaison avec cette métagéographie zonale, l’auteur pose la question de son cadrage en mappemonde ou en planisphère dans un paragraphe suivant « l’impossible méridien ». La représentation de la surface de la terre sous forme de mappemondes, cartes composées représentant chacun un hémisphère terrestre, est passée de mode. Les cartes d’aujourd’hui coupent plus les mers que les terres or si on souhaite représenter le Monde fait observer l’auteur, il est davantage tissé par les routes maritimes. La question du méridien a connu une résolution récente, c’est au cours de la conférence de Washington de 1884, que le méridien de l’observatoire de Londres fut adopté comme celui d’origine afin de coordonner toutes les horloges du Monde même si la France a tenté d’imposer le méridien de Paris adoptée par la cartographie depuis Louis XIII. Le méridien 0° passait par le centre du Monde situé en Europe occidentale, partageant de fait le milieu de la plupart des planisphères. ET l’antiméridien, le méridien 180° qui passe à l’ouest du Pacifique, en 1884, guide la ligne de changement de dates. Autre limite, autre représentation mentale la limite Est/Ouest, celle divisant le monde en deux blocs pendant la guerre froide, discours de Fulton par Winston Churchill le 5 mars 1946 qui donne naissance à la célèbre expression le « rideau de fer », une frontière physique et mentale qui a marqué durablement les Européens.

Dans un sixième chapitre intitulé « faire les héritages » Christian Grataloup explore un nouveau champs de lecture induit par la mondialisation qui apporte son lot de nouvelles zonalités , celles des fractures, des disparités, de nouvelles discontinuités qui fractionnent l’humanité. Or toutes ces métagéographies sont toutes d’origine européenne car « le Monde a été tissé d’abord par l’Europe, puis occidentalisé » (p.139). Donc penser le Monde aujourd’hui, c’est le voir sous la forme des planisphères imaginés par les Européens, il y a cinq siècles. Sous l’intitulé « la fabrique de la trilogie européenne », l’auteur rappelle quelques traits de cette géographie millénaire des aires sociétales jusqu’aux explorations du XVe siècle : l’Eufrasie, les sociétés d’Amérique et du pacifique. L’Eufrasie, une zone qui prends en écharpe les mers de Chine jusqu’à la Méditerranée, regroupait les trois quarts de l’humanité. Un vaste espace habité et connecté. Au-delà de l’Eufrasie, les sociétés d’Amérique et du Pacifique étaient des mondes peu reliés entre eux. Même si deux ensembles linguistiques, celui des Amérindiens et celui des Malayo-Polynésiens témoignent d’anciennes origines communes mais sans que cela interfère dans la constitution d’un héritage historique commun. Lorsque les Européens traversèrent les océans aux XVe et XVIe siècles, ils entrèrent directement en contact avec des peuples très différents de ceux qu’ils connaissaient, les Mondes arabe, perse, turc et chinois, ces derniers tout récemment et les société d’Afrique noire. La « découverte » des Amérindiens et plus tard des Polynésiens a été un choc considérable. C’est dans ce contexte que la vision du Monde qu’avaient les Européens dut être adaptée.

Le couple traditionnel les Chrétiens/les infidèles, évolue vers une vision ternaire, la trilogie Civilisés/Barbares/Sauvages, formalisée par Lewis Henry Morgan, le fondateur de l’anthropologie. La notion du sauvage, de l’Autre lointain, émerge dès le XVIe siècle en liaison avec la découverte des peuples amérindiens et du cannibalisme, une étrangeté culturelle évoquée dans le célèbre chapitre du Livre I des Essais de Montaigne, « Des cannibales ». Le terme de « sauvage » réservé jusqu’à la fin du Moyen Age pour les animaux, devient un substantif pour classer un type d’être humain, alimentant un débat célèbre, la controverse de Valladolid, s’interrogeant sur sa nature humaine. Par extension cette vision ternaire se prolongea au XIXe siècle avec la colonisation pour se cristalliser entre civilisation et sauvagerie.

L’orientalisme, ou « l’Orient de l’Occident », joua selon l’auteur ce rôle de l’entre-deux, un intermédiaire entre civilisation et sauvagerie. Avant tout l’orientalisme se définit par un mouvement artistique, pictural et littéraire. La fascination exercée par l’Empire ottoman par les Européens, conséquence à de nombreux voyages en Orient par toute une élite intellectuelle, savante et d’artistes depuis le XVIIe siècle, a conduit à une certaine « fabrique des Orients ». L’expression « Moyen-Orient » ou « Middle-East », une invention britannique face au « Proche-Orient » une terminologie préférée des Français de l’époque, correspondait en fait à une vision géopolitique et militaire ou stratégique commune des Européens, face à l’Empire ottoman, « l’Homme malade » du XIXe siècle. Christian Grataloup évoque ensuite à travers la littérature contemporaine la fascination pour l’Orient mais aux contours flous et aux frontières fluctuantes selon les époques. Ainsi au XVIIe siècle les limites de l’Orient commençait à Vienne, des références littéraires récentes le rappellent encore comme « le célèbre récit de voyage de Nicolas Bouvier, L’usage du monde (1963), décrivant son périple vers l’Orient sitôt l’entrée en Yougoslavie » ou le roman de Mathias Enard, Boussole (2015) décrivant à travers le personnage et musicien Franz Ritter vivant à Vienne, un « orientalisme savant contemporain » (p.144). Cette notion aussi spatiale que celle de l’Orient n’ait pas été plus cartographiée s’étonne l’auteur comme le singulier pluriel de cette création métagéographique occidentale. L’auteur pose la question cartographique des limites de l’Orient.

L’auteur expose dans « Où est l’Orient ? » les ambigüités de ses marges situées à l’est et au nord. Le Larousse en donne une définition désormais classique « les pays situés à l’est de la partie occidentale de l’Europe » comprenant l’Asie une partie de l’Afrique du nord avec l’Egypte et anciennement une partie des Balkans au moment de la publication du dictionnaire à la fin du XIXe siècle. Mais de cette définition simple le géographe s’en amuse pour en décomposer tous les termes qui posent à leur tour un problème de définition, à commencer par le vocable Asie. L’Orient historique en Europe correspondait avec la période Ottomane et en 1683 avec le recul des Ottomans à Vienne et surtout avec la prise de la Hongrie par les Habsbourg en 1686 jusqu’au traité de Lausanne en 1923 redessinant les limites actuelles de la Turquie. L’Orient est alors repoussé au-delà d’Istanbul. Mais il existe un orient méditerranéen pour les Occidentaux en liaison avec le début de la colonisation au XIXe siècle avec l’attirance pour des sociétés arabo musulmanes dont l’Andalousie était déjà le miroir d’un Orient médiéval fantasmé. Qu’en est-il de l’Asie centrale ? Est-elle orientale ? Région qualifiée d’asiatique alors que la Russie y a laissé une forte empreinte, poursuit l’auteur. Il relève deux cas selon lui problématiques, la Russie, européenne ou asiatique, européenne pour le retour d’un christianisme vigoureux et orientale par son regard tourné de plus en plus vers l’Asie extrême orientale, et le cas du Japon. Le Japon qualifié « d’Extrême -Occident » au moment de son industrialisation sous l’ère Meiji, fut présenté un temps comme un pont, un intermédiaire entre l’Est et l’Ouest, entre l’Orient et l’Occident, par l’écrivain Uchimura Kanzô (1861-1930) dans considérations géographiques (1894), en bouleversant la représentation géographique traditionnelle, les Etats- !unis à l’est , devenant l’Orient, et la Chine à l’ouest, donc l’Occident (p.150).

Quelques pages ensuite terminent cet avant dernier chapitre sur « la fausse neutralité continentale » très pertinentes également comme sur la polysémie du terme « Europe » souvent associée à Union européenne or la Norvège ou la Suisse n’en font pas partie. L’Islande, le Groenland, la Géorgie, l’Arménie, la Russie, la Turquie, autant de pays qui dérangent ce découpage artificiel. Somme tout le géographe constate que « les termes continentaux et la représentation mondiale, qu’ils véhiculent, représentent aujourd’hui le vocabulaire métagéographique le plus banal » (p.155). En définitive, ces notions de Nord/Sud, de continents, sont progressivement remplacées sous les effets de la mondialisation, avec l’interconnexion et l’interdépendance des Etats, par des sous-ensembles continentaux et des représentations géographiques, marquant le retour des continents mais sous des formes nouvelles dans le cadre d’un processus de régionalisation, de regroupement en ensembles supranationaux es pays voisins.

Dans l’avant dernier chapitre intitulé « le choc des hémisphères » Christian Grataloup aborde la complexité de la représentation cartographique des deux hémisphères. Depuis la projection de Mercator qui surestime les hautes latitudes au détriment de la zone intertropicale, le « Nord » surestimé et le « Sud » minoré, Arno Peters proposa une projection en réponse, à partir d’une projection inventée en 1855 par James Gall, une projection qui respectait les surfaces mais qui étiraient les formes continentales vers les basses latitudes, à la mode durant les années quatre vingt. Pour contourner le géocentrisme européen, des projections centrées sur le pôle Nord ou semi-polaires ont fait leur apparition au cours des années 90. C’est dans ce contexte de besoin de quête d’une meilleure représentation du Monde que Samuel Huntington publia le Choc des civilisations (1996) proposant une lecture d’une division du Monde par « aires de civilisations » qui fut à l’origine d’un débat sur une opposition polémique entre Islam/Occident. La question de la représentation de l’humanité demeure.

L’auteur s’interroge alors sur la pertinence d’analyser l’humanité par le biais de l’observation des civilisations, terme ambigüe car il peut signifier un processus historique, désignant l’évolution de l’humanité ou bien le terme prend à partir du XIXe siècle un autre sens, pour désigner « les ensembles sociaux de très grandes tailles, au dessus desquels il n’y a que l’humanité tout entière » (p.172). Le géographe rappelle que c’est Fernand Braudel, l’inventeur de la géohistoire et son mentor, qui intègre cette notion de civilisation dans sa représentation géographique du Monde en distinguant les civilisations des sociétés les moins avancées qu’il qualifiait de simples « cultures », et pour les autres selon leur inscription dans le progrès technique de « civilisation matérielle » (p.173).

Néanmoins selon l’auteur la notion de Civilisation qui semblait disparaître avec la mondialisation contemporaine, induisant une certaine universalité des sociétés, les grands ensembles culturels font un retour en phase avec les processus d’émergence d’aires économiques, vers un processus de régionalisation du Monde.

Dans le huitième et dernier chapitre intitulé « entre Etats et Monde », Christian Grataloup propose une dernière métagéographie à analyser, la notion d’ « Etats-continents », intermédiaire entre l’échelle mondiale et celle des Etats. Y a-t-il une différence entre l’Australie perçue par ses habitants comme une île-continent et la Chine ou le Brésil associés à des continents alors que les Etats-Unis, le Canada ayant sensiblement la même superficie, ne sont pas vus comme tel ? Cela montre la difficulté à conceptualiser le niveau macro-régional, le sous-ensemble, exemple avec les découpages supranationaux des statistiques des grands organismes comme la Banque mondiale qui classe les Etats d’Afrique du Nord dans la même groupe que ceux du Moyen-Orient. Dans le contexte de la mondialisation, ces sous-ensembles continentaux tendent à se regrouper en des aires régionales, pour freiner ou accélérer le processus du libre-échange à l’échelle du Monde ? Pour le géographe les défenseurs du renforcement de ces grands espaces régionaux le sont au profit du renforcement de la puissance locale, c’est le cas pour D. Trump rediscutant les traités avec l’Alena. L’auteur semble entrevoir alors plusieurs scénarios dans la reconfiguration géographique du Monde, un écoumène multipolaire du fait des regroupements régionaux d’une part et un fractionnement étatique libérant « encore plus le niveau mondial financier et économique » (p.191). Dans cette recomposition géographique du Monde, de la régionalisation poussée, les organismes internationaux sont marginalisés (exemple l’ONU) ainsi que ceux regroupant des ensembles thématiques (les Non-alignés, les G10,G33 etc). L’auteur parle alors de logique de puzzle pour évoquer le fractionnement des Etats, qui semble se poursuivre.

L’auteur termine son ouvrage sur l’idée que « la fabrique des identités régionales paraît moins stéréotypée que celle des identités nationales européennes » (p.196), construites aux XVIIIe et XXe siècles pour conclure que cette vision plurielle du monde ne peut se passer des métagéographies, des représentations mentales de l’humanité construites par les Européens pour les Européens. Puis ces grilles de lecture successives appropriées par l’ensemble de l’humanité servent une vision du Monde qui arrange chacun. Tous ces couples métagéographiques, Nord/Sud, centre/Périphérie, Est/ouest, etc. sont autant de visions qui contribuent à « formater le réel géopolitique et culturel » que des peuples ont finalement adopté alors que d’autres métagéographies ont disparu comme la fracture Est/Ouest. Christian Grataloup au terme de cette ouvrage érudit et de haute tenue sur la déconstruction des noms et des notions permettant de parler du Monde, termine par une note plus optimiste en nous invitant à penser à d’autres métagéographies pour dire l’écoumène, c’est pour lui une question de citoyen du Monde.

Cet ouvrage, est vivement recommandé aux enseignants, aux candidats aux concours et pour tous ceux qui s’interrogent sur l’histoire critique des stéréotypes sur la représentation du monde tant il offre des clés de lecture épistémologique accessible et dense à la fois permettant de mieux saisir la complexité de la dénomination du Monde, un espace pluriel, en recomposition, dont l’auteur nous invite à accepter les changements avec un regard citoyen.