« Plusieurs facteurs font de la Chine un cadre fascinant pour l’étude de la surveillance » déclare l’auteure dans son introduction. Tout cela se produit dans un contexte de changements économiques et sociaux rapides. Ce livre examine comment les habitants perçoivent la surveillance numérique et comment ils vivent avec. Chaque chapitre est introduit par un résumé très pratique. On trouve également de larges extraits des entretiens qui constituent une matière première importante du livre.
Cadre et méthode d’analyse
L’autrice a effectué un travail de terrain en Chine tout en ayant l’étiquette d’étrangère. Elle a conduit 58 entretiens et dans cet avant-propos méthodologique, elle recense les points de vigilance à avoir : l ‘eurocentrisme ou encore le relativisme culturel. Les médias occidentaux ont, par ailleurs, tendance à présenter l’Internet chinois comme censuré et l’Internet occidental comme libre, sans examiner sous un angle critique la surveillance dans leurs propres sociétés. Grâce aux entretiens, elle a pu dégager des tendances fortes que l’on pourrait résumer ainsi : « la surveillance est bonne pour la Chine, cependant je ne l’aime pas et j’essaie de l’oublier ». L’ouvrage est composé en trois parties : une définition des concepts de vie privée et de surveillance, une sur les récits et leurs aspects plutôt négatifs, tandis que la troisième se concentre sur ce que l’autrice appelle les récits rédempteurs.
Vie privée, surveillance et systèmes de crédit social
Les chercheurs chinois et occidentaux notent qu’il n’existe pas d’équivalent chinois aux conceptions occidentales de la vie privée fondées sur la primauté de l’autonomie individuelle et de l’intimité. Quant à la surveillance étatique, elle est une réalité mondiale bien qu’à des degrés divers et dans des contextes bien différents. Conformément à l’environnement juridique instrumental et téléologique de la Chine, la loi n’institue pas de droit fondamental et subordonne la vie privée au pouvoir du Parti communiste chinois. Le deuxième chapitre s’intéresse plus spécifiquement à la surveillance dans le contexte chinois. La gouvernance sociale en Chine fonctionne selon deux approches complémentaires. La première est ascendante avec le quadrillage policier des quartiers. La seconde est une architecture centrale impliquant des systèmes Big Data. Par ailleurs, les systèmes de crédit social actuels sont beaucoup plus fragmentés et disparates que les médias occidentaux ne l’ont d’abord rapporté. La numérisation et la centralisation des données se sont accélérées du fait de la nécessité de contrôler la propagation de la pandémie.
Des récits angoissants de failles morales
L’autrice s’appuie sur les entretiens menés pour constater que, alors que ses questions portaient sur les caméras dans les lieux publics, les participants n’ont pas cessé d’évoquer la question des règles et des punitions. Le principal problème évoqué était le risque de sanctions arbitraires en raison de règles peu claires ou appliquées de manière imprévisible. Les règles, le contrôle et la punition étaient associés dans le discours des participants aux idées de progrès et de civilisation. Par ailleurs, les interviewés souhaitent que la Chine soit reconnue comme moderne et estiment que le développement économique et la sécurité publique constituent des progrès d’ordre moral. La surveillance est présentée par le gouvernement comme moderne. Cette caractéristique compense les déficits technologiques du passé lorsque la Chine a raté la deuxième révolution industrielle. Le troisième point saillant est la conception de la vie privée. Elle apparait comme une dissimulation suspecte d’informations et de sentiments honteux afin de sauver la face et de maintenir la respectabilité sociale.
Des récits rédempteurs de protection numérique
Dans les entretiens, deux faces positives apparaissent. La Chine, en raison de son histoire, de sa culture et de sa taille est unique et de ce fait le système de parti unique est le seul moyen de lutter contre le chaos. L’évocation du gouvernement comme figure parentale et des caméras de surveillance comme protection est présente dans de nombreux entretiens de milieux économiques très différents. Les Chinois se tournent vers le gouvernement pour obtenir une protection alors que de nombreux Occidentaux recherchent une protection contre le regard de leur gouvernement. La technologie est perçue souvent comme un moyen de réaliser le « Rêve chinois » en développant une activité commerciale par exemple.
Le poids mental et émotionnel de la surveillance
L’autrice s’attache à distinguer les tactiques mentales d’autoprotection auxquelles les participants ont recours pour se dissocier de leur exposition à la surveillance. « Il n’y aurait pas de risque associé à la surveillance, la cible serait les autres, jusqu’ici ça ne m’a pas concerné et enfin je ne peux rien y faire de toute façon ». De larges extraits permettent de se rendre compte de ces quatre variantes. Les participants expriment aussi des réserves. Il y a une acceptation relative de la surveillance généralisée qui s’applique à tous et un refus de la surveillance individualisée qui singularise. Enfin, l’autrice note dans un chapitre que la question de l’autocensure est omniprésente pour quiconque recueille des données en Chine. Elle expose quelques éléments de sa méthode en montrant, par exemple, qu’elle a parfois changé rapidement l’ordre des questions pour s’adapter à la réponse du participant. Elle a aussi observé le langage corporel des interviewés. Les experts s’accordent à dire que de nombreux Chinois adhèrent au Parti principalement pour bénéficier de son réseau et d’opportunités de carrière.
En conclusion, l’autrice revient sur plusieurs apports de son travail. Dans ce qu’on appelle parfois « l’énigme de la vie privée en Chine », le gouvernement est à la fois engagé dans une surveillance massive de ses citoyens et responsable de leur protection contre les violations de la vie privée par des entreprises privées. Elle constate aussi que les imaginaires chinois de la surveillance partagent certaines similitudes mais pas toutes avec ceux que les recherches occidentales identifient. Elle a donc proposé de comprendre les imaginaires de la surveillance comme des systèmes moraux façonnés par des contextes historiques, socio-économiques et politiques. Ce travail invite le lecteur à procéder à un examen critique des récits en Occident.



