Lorsque Yvonne Jean-Haffen s’éteint à l’âge de 98 ans à Dinan, le XXe siècle s’achève aussi. Artiste reconnue par ses pairs et les musées qui exposent ses œuvres, sa vie est d’une richesse insoupçonnée. Épouse et amante, elle est demeurée fidèle jusqu’au bout aux deux hommes qu’elle accompagne avec passion et admiration. Geneviève Haroche-Bouzinac ouvre les portes de la maison de Dinan et des souvenirs de cette artiste bien plus moderne que ce que l’histoire avait retenu auparavant.
Dissimuler et se taire
La jeune Yvonne naît en 1895 dans une famille bourgeoise d’origine alsacienne. Fille aînée d’une fratrie de trois enfants, elle sera toujours proche de sa sœur Lydie et de son petit frère Gérard. La famille accorde de l’importance à l’éducation et au sport, y compris pour les filles. Yvonne se passionne très tôt pour l’art. Son fort caractère se manifeste lorsqu’elle coupe ses cheveux pour les vendre. Ce revenu lui sert à intégrer l’Académie de la Grande Chaumière à Montparnasse. En effet, les jeunes filles peuvent y suivre des cours d’après modèles vivants. Son destin est dans ses mains.
Durant la Grande Guerre, elle est la marraine de guerre d’Édouard Jean. Dès 1920, elle épouse le polytechnicien devenu enseignant à Sup’ Aéro et fondateur de l’École préparatoire. Le couple s’installe dans le logement de fonction et la jeune épouse assure la publicité et prend les inscriptions pour l’école. Leur voisin est artiste reconnu à l’époque : Mathurin Méheut. De 13 ans son aîné, marié à Marguerite et père de Maryvonne âgée de 11 ans, le peintre donne des cours et rapidement tombe amoureux d’Yvonne. Un quatuor d’amitié se crée. Le couple illégitime s’invente des stratagèmes pour protéger leur secret, préserver l’autre. Mathurin reçoit de nombreuses commandes et associe Yvonne à son travail. Les deux amants s’échappent chez Maurice Genevoix en Sologne, à Cap Martin chez Albert Khan, mais surtout, parcourt la Bretagne pour de vastes projets.
Un tournant
Si la crise économique de 1930 ruine l’école d’Édouard, elle permet au couple de s’installer dans les vastes espaces laissés vide alors. Mathurin Méheut, au contraire, profite de sa renommée pour négocier des contrats de plus en plus importants. Il fait venir Yvonne comme assistante à Pittsburgh où il décore le siège de la société Heinz. Le travail est énorme, la jeune femme s’acquitte de sa tâche avec persévérance. Il en est de même pour les décorations des immenses paquebots de la Messagerie maritime. C’est l’occasion de se rendre en Crête pour s’inspirer du Palais de Cnossos. Loin de Paris, les amants vivent comme un couple légitime alors que Marguerite ne supporte plus la situation. Édouard, amoureux et admiratif de son épouse, ne veut que son bonheur même s’il est seul lorsqu’il reçoit la Légion d’honneur.
Une rupture s’opère à partir de 1930 pour Yvonne. L’artiste expose de plus en plus seule et rencontre le succès aussi bien à Brest que Faubourg Saint-Honoré. Elle se libère de l’empreinte du peintre de la marine de plus en plus tenu à distance par Marguerite. Si Yvonne est moins payée que Mathurin Méheut pour la décoration du pavillon Bretagne de l’Exposition Internationale, sa renommée explose. Désormais, ses petites pièces s’exportent jusqu’aux États-Unis. Yvonne décide alors d’acheter La Grande Vigne à Dinan. La jeune femme, enfin, telle Virginia Woolf qui avait « Une chambre à soi « , enfonce définitivement ses racines dans cette propriété surplombant la Rance. Elle devient un havre familial en attendant la fin de la Seconde Guerre mondiale et le retour d’Édouard.
L’écriture de soi
Alors qu’ Yvonne Jean-Haffen voit son succès et sa renommée s’accroître, Mathurin Méheut vieillit et se plaint. Il continue d’accumuler les commandes et d’avoir de plus en plus de difficultés à les honorer. Cela le pousse même à demander à celle qui l’aime dans la clandestinité de lui donner quelques-unes des 1470 lettres ornées qu’il lui a envoyées afin de les exposer. En vain. Il s’éteint le 22 février 1958, isolé par Marguerite et Maryvonne. Yvonne ne peut assister aux obsèques et récupérer les illustrations promises. Il faut attendre 1972 et la création du musée Méheut, destiné à « lutter contre l’oubli « , pour que les trois femmes se rapprochent. L’autre vie d’Yvonne s’effrite au fil du temps, Édouard décède en janvier 1960 et Yvonne entame, à 65 ans une nouvelle carrière.
Plus que jamais, l’artiste déploie la multitude de ses talents. L’entreprise américaine pour qui travaillait Édouard lui confie les rênes de leur bureau à Paris. Yvonne prend des cours d’anglais, dessine la carte de vœux de la société, voyage à l’étranger. Elle signe un ultime contrat d’engagement à 76 ans et conserve son poste jusqu’à la fermeture en 1977. Elle peut désormais, à 82 ans et pourvue d’une rente, se consacrer pleinement à ses projets. Après l’inauguration du musée Méheut, le temps est venu de penser à laisser une trace : ce sera La Grande Vigne donnée à la ville de Dinan. Elle réalise l’inventaire de ses œuvres pour sa maison-musée. La municipalité doit y organiser des expositions publiques pendant 200 ans après sa mort : une éternité pour celle qui s’éteint le 24 novembre 1993, apaisée et reconnue.
Yvonne Jean-Haffen se révèle une femme puissante et inspirante dans cette biographie signée par Geneviève Haroche-Bouzinac. Sortie de l’ombre de Mathurin Méheut, elle a aujourd’hui, enfin, la place qui doit être la sienne. Les illustrations qui accompagnent le livre offrent un aperçu de l’œuvre et de la vie de l’artiste : magnifiques.



