La collection « Autrement mêmes », conçue et dirigée aux éditions de L’Harmattan par le professeur Roger Little, réédite des textes introuvables dans le commerce traitant, « dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs, ou plus généralement, de l’Autre. » Plus d’une centaine de titres ont été à ce jour publiés, d’auteurs célèbres, comme Condorcet (« Réflexions sur l’esclavage des nègres et autres textes abolitionnistes »), ou peu connus, comme Joseph Lavallée (« Le Nègre comme il y a peu de Blancs »). Des auteurs que l’on retrouve dans l’anthologie réalisée et commentée par Carminella Biondi, professeur de littérature française à l’université de Bologne, spécialiste entre autres de la littérature de la traite et de l’esclavage.

Cette anthologie en deux volumes est centrée, comme son titre l’indique, sur l’année 1789, que l’historien Yves Benot avait très justement qualifiée d’ « année des déceptions et des contradictions » (revue Dix-huitième siècle, 1988), et propose un florilège d’extraits, plus ou moins copieux, de textes qui permettent de prendre connaissance des débats ayant eu lieu alors autour des colonies françaises et de leurs habitants, acteurs et victimes de la traite et de l’esclavage.

L’anthologie est structurée en quatre thèmes artificiellement séparés tant les questions en débat sont liées les unes aux autres : colonies, « Gens de couleur », traite et esclavage.

Le débat à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale constituante s’est organisé essentiellement autour des problèmes des colonies des Antilles, et principalement de Saint-Domingue. Il ne faut donc guère s’étonner que l’anthologie reflète ce tropisme. On cherchera ainsi en vain une allusion aux colonies des Mascareignes par exemple. Seul le Sénégal fait exception.

Les colonies étant intrinsèquement dépendantes de la métropole, elles n’avaient pas vocation à être conviées aux Etats généraux ni, a fortiori, à bénéficier d’une députation à l’Assemblée nationale qui en fut issue. Les colons de Saint-Domingue prirent les devants et se choisirent une députation… sur des bases qui prêtèrent vivement à controverse et virent les « Gens de couleur » s’en émouvoir auprès de l’Assemblée nationale constituante. Le député Dominique-Joseph Garat prononça alors un important discours dans lequel il rejetait les arguments des colons  : comment ces derniers pouvaient-ils prétendre vouloir représenter les libres de couleur alors que ceux-ci « vivent toujours dans nos colonies sous ce mépris qui écrase les esclaves » (vol. 1, p. 80) ? Garat n’entendait pas se prononcer sur le nombre de députés à accorder aux colons tant qu’ils n’auraient pas, entre autres, dénoncé « l’esclavage des Noirs comme un crime des nations, qu’aucun intérêt politique ne peut justifier » (p. 82).

Les Blancs des Antilles percevaient les « Gens de couleur » ou libres de couleur, affranchis issus « du croisement entre un Blanc et une Noire (le cas inverse est presque inexistant à l’époque), et de tous les croisements successifs » (C. Biondi, Introduction, p. XXV), comme une menace : au cours du XVIIIè siècle, leur nombre avait grandi et leur richesse s’était accrue. L’abbé Grégoire condamnait avec véhémence les Blancs de Saint-Domingue : « Enorgueillis de leur teint, ils ont élevé un mur séparatif entre eux et une classe d’hommes libres, qu’improprement on nomme gens de couleur ou sang-mêlés. » (vol. 1, p. 162) Quant à l‘abbé Cournand, il constatait que « les Blancs, avec ce fantôme de sang mêlé, ont fondé, sous le tropique, une aristocratie aussi dangereuse, et bien moins spécieuse, que celle d’Europe : en Europe, c’est la noblesse du nom ; en Amérique c’est celle de la peau. » (vol. 1, p. 200) Pour lui, pas de doute : « Les Blancs travaillent contre eux-mêmes en entretenant ce pitoyable préjugé. » (p. 201)

Un « préjugé de couleur » qui n’était toutefois pas l’apanage des Blancs : Carminella Biondi signale à juste titre que les «Gens de couleur » étaient, en majeure partie, des « esclavagistes, partisans de la séparation des Mulâtres et Noirs et très soucieux de souligner et de faire respecter le pourcentage de sang blanc qui coul[ait] dans leurs veines. » (Introduction, p. XXIX)

Quoi qu’il en soit, comme ils n’acceptaient en aucun cas d’être représentés par les députés blancs, ils intervinrent eux-mêmes auprès de l’Assemblée pour réclamer une représentation propre. Ainsi, le mulâtre Julien Raimond revendiquait l’égalité : « Les colons blancs ont une députation en raison de leur population et de leur propriété. Les colons américains, ou les citoyens libres de couleur, doivent aussi en avoir une comme citoyens libres, possesseurs et contribuables ; et avec d’autant plus de raison, que tous les citoyens libres de couleur tiennent au sol, par cela même qu’ils y sont nés. » (vol. 1, p. 125) Ses compagnons et lui-même souhaitaient siéger à l’Assemblée pour « y défendre leurs intérêts, contre les prétentions tyranniques des Blancs. » (p. 142)

L’esclavagiste Moreau de Saint-Méry, membre éminent du Conseil supérieur de Saint-Domingue et député de la Martinique à la Constituante, s’opposait bien entendu aux revendications des « Gens de couleur » : selon lui, le « préjugé de couleur » était « le ressort caché de toute la machine coloniale » (vol. 1, p. 193) et on ne pouvait, de ce fait, l’anéantir. Il lui paraissait inconcevable que « des êtres, qui étaient hier dans l’esclavage, soient aujourd’hui dans les premiers rangs de la société, chargés d’emplois, qui supposent l’éducation, les mœurs, et la confiance générale. » (p. 192)

Si les colons, blancs, des Antilles obtinrent une dizaine de députés à l’Assemblée nationale, le sort des « Gens de couleur » ne fut pas tranché en 1789. Il fallut attendre une loi de 1792, énonçant : « L’Assemblée nationale reconnaît et déclare que les hommes de couleur et nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l’égalité des droits politiques. » Mais il y a loin, comme on sait, de la théorie à la pratique…

Les colons exprimèrent leurs craintes à l’égard d’autres problèmes qu’ils jugeaient bien plus cruciaux que celui de la représentation des affranchis et sur lesquels ils n’hésitaient pas à croiser le fer. D’abord, celui qui concernait la liberté de commerce et d’approvisionnement : or, l’Assemblée nationale maintint le régime de l’Exclusif, c’est-à-dire le monopole du commerce colonial au seul profit de la métropole. Ensuite, celui du « despotisme ministériel », prétendu pouvoir absolu des administrateurs coloniaux qui aurait empêché les colons d’intervenir dans la gestion du territoire qu’ils habitaient. Cela faisait longtemps que Moreau de Saint-Méry en faisait la critique. Pour lui : « Les emplois des colonies ont presque toujours été préférablement donnés à des Européens, qui n’ont cessé de se succéder avec l’invariable désir d’amasser des richesses. » (vol. 1, p. 107) Les « Gens de couleur » ne partageaient pas ce point de vue et préféraient pointer, comme source des maux des colonies, « la tyrannie des Blancs, […] leur despotisme, […] leur cruauté. » (p. 151)

Une obsession habitait par dessus tout les colons : que l’Assemblée se saisisse de la question de l’exploitation de la main-d’œuvre servile noire pour la mettre en cause par le biais d’une requête d’abolition de la traite et de l’esclavage. C’est en particulier dans ce but que fut constituée la « Société correspondante des colons français », ou Club Massiac, du nom de l’hôtel où elle se réunit à partir du 20 août.

Dans un certain nombre de cahiers de doléances, on souhaitait l’abolition de la traite. Toutefois, l’Assemblée n’était pas prête à s’emparer de la question et les plus ardents abolitionnistes faisaient preuve de la plus grande prudence. Ainsi, la motion de Mirabeau à ce sujet, qui suscita tant de craintes dans le parti esclavagiste, ne fut même pas présentée devant l’Assemblée.

Les colons n’étaient pas les seuls à prétendre que l’abolition de la traite serait néfaste à l’économie de la France. Dans une adresse à l’Assemblée, des députés extraordinaires des manufactures et du commerce de France la suppliaient ainsi de prendre « toutes les mesures convenables pour maintenir l’ordre et la tranquillité dans nos colonies ; et de décréter que l’Assemblée nationale, considérant que ces colonies ne peuvent être cultivées que par les Noirs, la traite continuera[it] d’en être faite par les armateurs français. » (vol. 2, p. 25) Sinon, ce serait la ruine des ports français… A l’opposé, le pasteur suisse Benjamin Frossard affirmait : « Si l’on désire sincèrement de détruire l’esclavage en Amérique, il faut donc commencer par prohiber la traite qui le vivifie. » (p. 43)

Les défenseurs de l’esclavage n’hésitaient pas non plus à le présenter sous un jour favorable pour les esclaves et à promettre de terribles lendemains s’il était aboli. Ainsi, d’aucuns prédisaient : « En un jour la race des Blancs va disparaître de ces tristes contrées » et « tous ces Noirs vont devenir les rois de nos riches colonies où ils se trouvaient heureux de vivre dans l’esclavage. » (vol. 2, p. 146) Un point de vue à l’opposé évidemment des idées et de la rhétorique d’un Condorcet, éminent représentant de la Société des Amis des Noirs : « Un homme libre qui a des esclaves, ou qui approuve que ses concitoyens en aient, s’avoue coupable d’une injustice, ou est forcé d’ériger, en principe, que la liberté est un avantage, saisi par la force, et non un droit donné par la nature. » (p. 173) Il demandait par conséquent qu’on abolisse la traite et qu’on prépare celle de l’esclavage.

Mais l’heure n’était, à ce sujet, pas encore aux grandes avancées : le décret du 8 mars 1790 maintenait la traite sans le dire et la première abolition de l’esclavage édictée en 1794 fut de courte durée…

Les quelques éléments que nous avons livrés ici permettent de saisir l’atmosphère dans laquelle baignaient les débats autour des colonies en 1789 et montrent à la fois le poids et la vigueur du parti esclavagiste et la relative prudence des abolitionnistes. Carminelli Biondi a réalisé un travail de qualité qui ne prétend pas innover dans le champ des études coloniales : si les commentaires des documents choisis sont dans l’ensemble assez succincts, ils s’appuient toutefois sur une solide bibliographie qui indique les principales orientations de la recherche des trente dernières années. Tout au plus pourra-t-on regretter l’absence de telle ou telle référence. Mais on a au total un outil de travail fort bien fait, avec des annexes pertinentes (chronologie, biographies des personnalités impliquées, extraits suggestifs de cahiers de doléances, index onomastique).