Revue Conflits, N°5. Trimestriel–avril–mai–juin 2015
À quoi servent les frontières ?
Société d’édition et de presse Antélio. 9,90 euros.

Ceux qui n’ont pas pu participer au festival de géopolitique en mars 2015 pourront trouver dans cette dernière livraison de la revue Conflits qui est désormais traitée à chaque parution par la Cliothèque, une occasion de se rattraper.
Festival de géopolitique de Grenoble

Bien des intervenants de ce festival de géopolitique comme Frédéric Munier, Olivier Hanne, Frédéric Pichon, Jean-Marc Huissoud, et bien entendu le rédacteur en chef de la revue, Pascal Gauchon signent des articles dans ce numéro. Le rédacteur en chef de la Cliothèque éprouve d’ailleurs une certaine satisfaction en constatant que les deux ouvrages récompensés par le prix « EDF–conflits du jeune auteur de géopolitique, celui de Sylvie Brunel
L’Afrique est-elle si bien partie ?
et celui de Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville
L’État islamique, anatomie d’un nouveau Califat
ont déjà été présentés dans les pages de notre site.

Le dossier de ce numéro est consacré aux frontières, et nous évoquerons le premier article de Pascal Gauchon qui les qualifie, assorties d’un point d’exclamation, d’Indestructibles ! Ce modèle de la frontière, comme ligne matérialisée s’est exporté dans le reste du monde à partir de l’Europe mais elles sont devenues peut-être plus poreuses du fait de la mondialisation et des regroupements régionaux. Leur légitimité peut être remise en cause et pourtant, selon Michel Foucher, elles n’ont jamais été aussi nombreuses. À l’échelle de la planète elle représenterait plus de 250 000 km avec 90 000 km de nouvelles frontières depuis 1991. Peut-être d’autres frontières se tracent quelque part à l’Est de l’Europe sous les coups des séparatistes russophones contre l’Ukraine. La frontière se décline aujourd’hui de différentes façons, à la fois comme lieu de passage et comme barrière, parfois qualifiée d’intelligente après les attentats du 11 septembre, et permettant de distinguer l’ami de l’ennemi. Elles sont surtout de plus en plus sophistiquées, à l’exemple de ce que l’Arabie Saoudite constitue à grands frais, avec des capteurs et des senseurs, des caméras de surveillance, des drones d’observation, des caméras. Mais le bon vieux mur hérissé de barbelés, encore de beaux jours devant lui.

La grande muraille de Chine, qui serait la seule frontière visible depuis l’espace, conserve toujours sa portée symbolique, gardienne de l’empire et délimitation entre le monde des éleveurs nomades et celui des agriculteurs sédentaires. Elle a été une barrière, loin d’être étanche d’ailleurs, mais surtout un lieu de contact et d’échanges où les cultures s’enrichissaient.

Florian Louis, auteur de l’ouvrage paru en 2014 sur les grands théoriciens de la géopolitique revient dans un article très pédagogique sur les différentes notions de frontières vu par les penseurs de la géopolitique. La géopolitique allemande a très largement repris cette notion mais en lui donnant une définition dynamique. Les frontières se définissent par les mouvements des peuples qui s’installent sur les territoires. La frontière est une réalité mouvante et il semblerait que cette définition soit difficilement contestable aujourd’hui.
On trouvera dans ce dossier un inventaire des frontières les plus significatives, y compris des frontières qui ne sont pas directement matérialisées par une ligne puisqu’elle se situent dans le Pacifique Sud au large de l’Australie, dans le cadre de la politique de déploiement de la marine australienne pour empêcher l’immigration illégale.
L’actualité récente en Méditerranée, avec les tragédies quotidiennes de ses noyades de masse de migrants, montre d’ailleurs que ces opérations ne sont pas toutes des réussites brillantes.

Guillaume Bernard et David Colle rappellent d’ailleurs que les frontières sont à la fois juridiques et marqueurs des limites de souveraineté. David Colle, historien de l’économie s’intéresse d’ailleurs à cette schizophrénie que les frontières économiques peuvent générer. Si l’on se réjouit de l’implantation d’entreprises étrangères à l’intérieur des frontières nationales, en espérant des créations d’emplois, on se désole d’une délocalisation. Mais celle-ci peut susciter quelques réjouissances ailleurs ! Difficile également de se plaindre des délocalisations tout en appréciant que les pays à bas salaires permettent de consommer des biens durables et semi durable à bas prix.

Maria Hernández, chercheur en géopolitique au Pérou propose un encadré très précieux sur la frontière entre le nord du Mexique le sud des États-Unis avec une carte que l’on pourra très largement réutiliser. On y trouve aussi la localisation des zones d’influence des cartels de la drogue, les villes frontalières de plus d’un million d’habitants, le tout sur 3140 km de long.

Sylvain Gouguenheim signe aussi un article sur les frontières culturelles, cicatrices au cœur de l’Europe. Il fait référence au schisme entre l’église d’Orient et l’église d’Occident. Curieusement, mais nous les poserons la question, l’auteur ne cite pas comme date de rupture le grand schisme de 1054 (Grand schisme d’Orient (1054)).

Julien Damon, professeur associé à Sciences-po, s’interroge sur les frontières sociales, frontières de demain ? Il évoque d’ailleurs les communautés fermées, qui sont de véritables frontières intérieures qui marquent clairement des discriminants à caractère économique. On trouve même un certain degré d’auto administration dans ces territoires, puisqu’ils peuvent recruter, entre copropriétaires, leur propre service de sécurité, y développer leurs activités de services réservées. L’étape ultime serait qu’ils puissent créer leur propre monnaie locale, un peu comme dans les villages du Club Méditerranée.

Nous évoquerons particulièrement l’entretien de Yves Lacoste, un ami de longue date des Clionautes, qui explique le concept de frontières chaudes et de frontières froides. Il rappelle tout d’abord une définition, essentielle, de la frontière comme expression à un moment donné d’un rapport de force entre deux états. Les frontières chaudes sont celles qui sont contestées qui font l’objet de conflits tandis que les froides sont acceptées par les deux camps. Mais comme les volcans éteints qui peuvent se réveiller, les frontières froides peuvent se mettre à flamber. On rappellera d’ailleurs que les conquêtes de Catherine II lors de la guerre russo-turque de 1787, sur cette périphérie qui se traduit par le nom de l’Ukraine, s’est soudainement réveillée. Et il y aurait bien d’autres exemples. Yves Lacoste rappelle aussi que la frontière du Kurdistan qui n’a plus véritablement aujourd’hui une existence seulement virtuelle amène à redéfinir la frontière avec la Turquie, ce qui reste de l’Irak et de la Syrie, sans parler de l’Iran. Pour le père de la géopolitique française la question des nationalismes demeure centrale dans le caractère mouvant de ces frontières.

En matière de frontières, si l’on prend l’article de Didier Giordini, l’Italie devrait être à l’abri de ces questions puisque l’ensemble alpin permet de délimiter clairement la grande plaine du nord de l’Italie des territoires des états voisins. Rien n’est véritablement aussi simple. La question des frontières italiennes à l’est a été posée à plusieurs reprises au XXe siècle, et même les frontières du relief alpin ont été modifiées en 1992.

Et puis, l’actualité dramatique au large des îles du sud de l’Italie, Lampedusa est la plus connue, montre que la question de ces frontières poreuses ou liquides, est toujours posée. Et puis on parle toujours, même si l’immigration de masse que subit l’Italie semble avoir mit le phénomène de côté, d’une frontière intérieure, une frontière socio-économique persistante entre le nord et sud.

Thierry Buron rappelle que les frontières allemandes ont fluctué de façon remarquable, mais que celles-ci n’ont pas véritablement joué un rôle majeur dans la fabrication du sentiment d’identité nationale. C’est plutôt la notion de communauté de destin, de nation ethnique qui a permis de délimiter les frontières de l’Allemagne à différentes époques de son histoire. L’hymne national allemand comporte d’ailleurs une strophe, aujourd’hui censurée, qui étendait l’Allemagne de la Meuse au Niemen, de l’Adige au Belt, « aussi loin que l’on entend la langue allemande ». Aujourd’hui ce Drang nach Osten, cette marche vers l’est se réalise par l’influence économique.

Si l’on doit travailler aujourd’hui sur les questions touchant à la géopolitique du Moyen-Orient, on lira avec beaucoup d’intérêt l’article de Emmanuelle Veuillet sur les frontières concurrentes à propos du Kurdistan. La carte qui illustre cet article permet de voir en un coup d’œil les données du problème, et au passage on a souvent tendance à oublier, cette représentation graphique a l’immense mérite de le rappeler qu’il existe aussi une zone de peuplement kurde au nord de l’Iran à l’est de la mer Caspienne. Encore une zone potentielle de conflits de délimitations.

On notera d’ailleurs que cette revue a l’immense avantage de permettre de jeunes chercheurs de publier en direction d’un public qui ne soit pas seulement celui des colloques universitaires souvent refermés sur eux-mêmes les Clionautes en ont fait l’expérience en février dernier avec l’ESPE d’Aix-Marseille !, avec la réactivité d’une revue parution régulière.
L’émergence de l’État islamique peut apparaître comme une opportunité pour les kurdes même si des pays comme l’Iran ou la Turquie se méfie fortement de la création d’une entité étatique qui amènerait à une redéfinition de leurs propres frontières.

Frédéric Pichon, que nous avons eu le plaisir de rencontrer au festival de géopolitique de Grenoble, insiste sur les frontières rêvées de cet État islamique, encore une fois à partir d’un croquis sur les frontières définies par les accords entre occidentaux en 1916, les accords Sikes-Picot, et la façon eschatologique dont le calife Ibrahim Abû Bakr Al Bagdadi, définit les limites de cet État islamique qui en réalité n’ont a pas, puisque les frontières de l’Islam se fixent partout où se trouvent des fidèles.

Bernard Lugan, professeur à l’École de guerre et aux écoles de Saint-Cyr Coetquidan revient sur les frontières de l’Afrique et sur les multiples conflits frontaliers qui sont les héritiers de ces tracés coloniaux que l’organisation de l’unité africaine a repris à son compte. Le problème, et l’auteur semble convenir, c’est une redéfinition des frontières de plusieurs états africains serait génératrice de chaos tant les enchevêtrements ethniques sont complexes. Les regroupements par transferts de population, le plus important de l’histoire étend celui qui a suivi l’indépendance de l’empire des Indes et sa partition, n’ayant pas véritablement laissé d’excellents souvenirs, et ont généré d’ailleurs des situations conflictuelles comme au Cachemire.

En dehors de ce dossier sur les frontières, nous citerons plusieurs articles d’intervenants du festival de géopolitique de Grenoble, comme Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville qui reviennent sur l’État islamique actuel.

Frédéric Munier présente les différents visages de l’islamisme rappelle l’importance dans son développement du wahhabisme et au XVIIIe siècle dans la péninsule arabique tout en rappelant qu’un Égyptien, Mohamed Abdhu, disparu en 1905 à chercher à développer un islam moderne ouvert l’interprétation. Mais c’est la confrérie des Frères musulmans fondée en 1928 par Ali Hassan al Banna, assassiné sur ordre du roi Farouk en 1949, qui a été la matrice originelle de l’islamisme moderne.
La troisième étape a été franchie avec Sayyd Qotb, issu des Frères musulmans et exécuté sur ordre de Nasser en 1966. Il fait la synthèse entre le wahhabisme et la doctrine politique des Frères musulmans en y rajoutant une méthode de prise de pouvoir basée sur le djihad armé. Tous les mouvements islamistes radicaux s’inspirent de sa pensée. Le salafisme en constitue la synthèse.

Jean-Marc Huissoud, directeur du centre de géopolitique de gouvernance à l’école de management de Grenoble a été l’interlocuteur privilégié des Clionautes pendant cette manifestation. Il signe un article important, empreint d’un pessimisme lucide, « l’islamisme n’est pas d’hier et ne mourra pas demain ».

L’islamisme s’inscrit dans une continuité qui remonte aux premiers temps de l’Islam et il faut bien distinguer le message religieux marqué par une spiritualité qui s’inscrit dans la continuité des deux grands monothéismes précédents de la pratique de la conquête. Le djihadisme est historiquement lié à un millénarisme musulman, en référence à un projet politique qui est celui de la renaissance d’un monde arabe riche et respecté. Avec beaucoup de lucidité l’auteur de l’article rappelle les différents cycles qui ont affecté les tentatives de renaissance d’un équivalent du califat des premiers temps de l’Islam. La disparition d’un leader charismatique entraîne le déclin, mais l’émergence d’un nouveau leader réactive le mouvement. Les divisions religieuses de l’islam favorisent un discours sur la « pureté », le takfir, étant la dénonciation des musulmans déviants ou apostats. Ceux-ci subissent alors une épuration impitoyable. Comme la révolution, Jean-Marc Huissoud le rappelle, le djihadisme dévore ses propres enfants.

Bien d’autres articles sont à découvrir dans ce cinquième numéro, sans doute le plus riche de cette revue. L’exercice de présentation régulière de publications de référence est d’ailleurs très familier à notre rédaction. Il présente l’intérêt pour les lecteurs d’aller très au-delà de la simple publication d’un sommaire, et par voie de conséquence de susciter l’envie d’approfondir en s’abonnant à la revue ou en faisant l’acquisition au numéro.Parmi nos regrets, nous constatons que la revue Sécurité globale que nous avons régulièrement traitée pendant de nombreuses années, lorsqu’elle était propriété de l’institut Choiseul, n’a pas donné suite a deux relances successives. Son rédacteur en chef fait pourtant partie des contributeurs de la Revue Conflits