Philippe Hugon, économiste, spécialiste du continent africain (économie du développement, géopolitique) a publié depuis 1968 une vingtaine d’ouvrages et en 2013, chez Karthala, une réflexion sur sa longue carrière : Mémoires solidaires et solitaires; Trajectoires d’un économiste du développement.
Son souhait avec ce livre que les lecteurs comprennent les Afriques contrastées du début du XXIe siècle.

L ‘introduction permet de rappeler que l’Afrique est à la fois Une et plurielle et que les regards du monde alternent entre un afro-pessimisme top down et un afro-optimisme buttom up.

Cinq grandes parties pour aller du poids de l’histoire à l’émergence de nouvelles puissances africaines.

Le poids de l’histoire

Comme bien des livres sur l’Afrique le destin historique sert de cadre premier et s’ouvre sur la restitution de l’historicité des sociétés africaines.

Le tableau des sociétés pré-coloniales rappelle à la fois les traits communs à une mosaïque de peuples (terre non aliénable, esclavage domestique, organisation communautaire) et leurs rivalités (grands empires séparés par des marges sécuritaires plus que par des frontières), le rôle du commerce y compris à longue distance. L’auteur évoque les grands mouvements migratoires et la traite esclavagiste avant même la traite atlantique qui a mis l’Afrique en contact avec le proche, le moyen Orient et l’Asie avant la « découverte » européenne.
Une longue histoire qui marque encore la mémoire des populations.

La période de la colonisation est traité à travers la question des frontières fondées sur des logiques hydrologiques plus que sur la Conférence de Berlin et une rapide description du système colonial (notamment un schéma de l’économie de traite) et de ses variantes (française, anglaise, belge). Cet héritage historique comprend aussi le temps des indépendances et la relative balkanisation de l’Afrique.

Au total que reste-t-il de cet héritage historique ?

Une histoire de longue durée en Afrique de l’Ouest qui réduit la colonisation à une parenthèse : structuration de longue durée des réseaux commerciaux, influence de l’Islam. De ce legs² l’auteur prend comme exemples les références aux califats de Sokoto par Boko Haram ou du Macina par le FLM peul au Mali.
L’auteur montre les contradictions du système colonial et s’il récuse tout jugement positif ou négatif il tente d’en apercevoir le legs : des frontières peu contestées depuis les indépendances, des interdépendances économiques et sociales entre métropoles et ex-colonies.

Les déterminants internes culturels, sociaux et politiques

Une mosaïque de cultures, fondées sur des communautés d’appartenance d’autant plus importantes qu’elles sont au centre des solidarités mais confrontées à la masse d’une jeunesse numériquement dominante et à la modernité.
Dans ce contexte l’auteur parle de métissage des pratiques. Quelques traits saillants : un monde traditionnel magico-religieux et en même temps une utilisation du portable comme facteur d’autonomisation « De nombreux Africains ont les pieds dans l’arbre à palabres et la tête dans internet et les marchés financiers » page 53, une fragmentation ethno-linguistique et l’usage de langues véhiculaires internationales, la remise cause par la jeunesse urbaine et connectée d’une société gérontocratique rurale et collective. L’auteur montre aussi le poids du religieux : place des cultes animistes, un Islam pluriel voire tenté par l’intégrisme, des christianismes en expansion dans l’Afrique forestière, des religions comme lieu de socialisation, courtisées ou instrumentalisées par les hommes politiques.

Se pose aussi la question des règles, du rapport au droit (droit coutumier, étatique, droit international) et leur nécessaire hybridation.

Quels rapports existent entre le citoyen et la communauté entre tradition et post-modernité ?

La « grande famille » reste la base des solidarités (famille élargie, lignagère) et donc un frein à l’initiative individuelle notamment des jeunes urbanisés. L’ethnicisation des crises es plus politique que la référence identitaire qui compte moins que certaines hiérarchies sociales anciennes (nobles, forgerons, esclaves de case) dont les statuts bien que disparus restent perçus (comme chez les wolofs).

L’auteur part d’un constat : des inégalités sociales croissantes malgré un recul de la pauvreté pour tenter une approche de la vulnérabilité et des classes moyennes.

Fragilité de l’État : Des États peu institutionnalisés dont les dérives sont présentées : rôle régalien et privé des armées, (Au sahel on peut être soldat le jour et rebelle la nuit), un jeu politique fondé sur le clientélisme, un difficile dialogue entre un État hérité du modèle occidental et des pouvoirs traditionnels (chefferies, sultanats) dont les chefs coutumiers actuels ont souvent su s’adapter(participation aux négociations politiques, contrôle social des projets de développement). La recherche de la légitimité est souvent double : démocratique pour l’extérieur, fondée sur une clientèle ethno-régionale pour l’intérieur. L’auteur évoque brièvement les rapports du politique et de l’économie. On notera l’intéressant tableau de synthèse : Régimes politiques/économie/violence p. 87-88.

L’insertion internationale et les enjeux géopolitiques

Avec cette troisième partie l’auteur aborde le cœur de sa spécialité.

De la marginalisation à la mondialisation : Il décrit une mondialisation en quatre temps.
De la politique volontariste post-indépendance (1960-1974) où l’état joue un rôle majeur à la spirale de l’endettement (1975-1985) puis le traitement par la sphère financière : consensus de Washington, politique d’ajustement structurel (1980-2000) soit la victoire d’un modèle libéral. Enfin depuis les années 2000 c’est le temps de la lutte contre la pauvreté et pour une bonne gouvernance.

L’auteur présente le jeu des pouvoirs africains dans un monde interdépendant mais asymétrique. L’analyse économique des Afriques du XXIe siècle se définit comme : des économies peu compétitives, une financiarisation qui s’accompagne de disparités sociales et territoriales accrues, des investissements étrangers en plein essor et un risque sévère par les accaparements de terres. Il existe aussi des risques en matière de fracture numérique malgré l’effort des diasporas et une insertion croissante dans les transactions financières illicites et les réseaux criminels (drogue, armes, organes, êtres humains).

L’auteur s’interroge sur la capacité de l’Afrique à affronter la concurrence dans un monde multipolaire.

Les tentations de regroupements économiques vers des ensembles régionaux (CDAO..) carte p. 111. L’auteur aborde ici à la fois le panafricanisme, l’OUA et son évolution vers l’Unité Africaine, la participation à des opérations de maintien de l’ordre (G5 des pays riverains du Lac Tchad) et l’ébauche d’une intégration plus économique échange interrégionaux, infrastructures, unions monétaires officielle face à une intégration souterraine transfrontalièrede la contrebande locale aux réseaux de la diaspora.

Entre dépendance et coopération: Tout un chapitre est consacré à la coopération internationale (États, ONU, ONG), une approche très classique de la question: levier de développement ou facteur de dépendance? Sont évoquées la place de la France, des USA et des nouveaux pays donateurs (Chine, Brésil, Venezuela, Inde, Japon 1er donateur sur le continent) et la notion de biens publics mondiaux.

Des défis multiples actuels et futurs

L’explosion démographique malgré une transition tardive et surtout non généralisée débouche sur un tableau connu : taux de croissance, écarts de densité, pyramides des ages et mise en perspective des aléas environnementaux, des défis sociaux (assurance vieillesse, chômage), urbanisation. Les phénomènes migratoires sont plus longuement analysés. L’auteur rappelle que c’est un phénomène majoritairement intra-africain (carte p. 159).

Si les objectifs des OMD Objectifs du Millénaire du Développement de l’ONU ont été atteints voire dépassés accès à l’au potable en moyenne, les évolutions sont divergentes selon les pays. Aujourd’hui on parle des ODD Objectifs du Développement Durable qui intègrent les Droits de l’Homme, la sécurité, la lutte contre le changement climatique. Les différents aspects sont décrits : éducation et santé en progrès quantitatifs, sécurité alimentaire mise à mal dans les zones de conflit, l’eau enjeu de coopération régionale.

Le chapitre sur les questions environnementales met l’accent sur la vulnérabilité : menace aride et élévation du niveau des mers mais aussi dégradation des sols et baisse de la biodiversité liée en grande partie à la déforestation (carte p.178).

Les conflits et le terrorisme : voilà un sujet auquel on ne peut échapper (carte p. 185). De nature variée, les conflits sont marqués par les violences sur les populations civiles, la présence d’acteurs privés et de mercenaires et un emboîtement d’échelles. Une analyse des facteurs explicatifs fait une place aux causes économiques.
Le tableau rapide des terrorismes ne peut qu’inciter le lecteur à se reporter à des études plus spécialisées.

L’Afrique au pluriel ; entre croissance, crises et conflits.

Les économies demeurent largement fondées sur la rente mais avec des taux de croissance d’environ 5%. Les secteurs de la distribution et des télécommunications sont en pleine expansion, la capitalisation boursière a été multipliée par 9 entre 2000 et 2014. Mais ces économies sont sensibles aux chocs extérieurs. Le tour d’horizon des facteurs internes et externes du développement économique en Afrique met en évidence la faible culture industrielle, l’importance sociale comme économique du secteur informel et le développement de la micro-finance sur ce sujet voir le CR d’une conférence au Festival de Géopolitique de Grenoble en 2016 : [https://www.clionautes.org/ecrire/?exec=article&id_article=3634->https://www.clionautes.org/ecrire/?exec=article&id_article=3634].

Ce qui domine : l’existence de trajectoires contrastées : des économies en guerre difficile s à connaître : Somalie, « Sahélistan » sociétés enclavées du Sahel au Nord-Mali, au Niger, En Libye, en Centrafrique, au Sud-Soudan, des sociétés marquées par ce que l’auteur nomme trappes de pauvreté (dictature, économie fermée malgré des potentiels) comme à Madagascar, au Zimbawe, au Burundi. Un paragraphe est consacré à « ma malédiction des ressources naturelles » du Botswana à la Guinée en passant par la Zambie ou la RDC République démocratique du Congo.

Après le tableau des pays en crise vient ensuite un panorama des puissances africaines, l’auteur dénonce les bons élèves, peut-être fragiles malgré tout : Afrique du Sud, Nigeria et plus récemment la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, le Cameroun, le Kenya ou l’Angola. Une présentation rapide de chaque état que le format même du livre ne permettait pas d’étoffer. Des développements qui s’appuient tantôt sur des économies agro-exportatrices en voie de diversification tantôt sur des économies semi-industrielles ouvertes.
L’auteur conclut sur la nécessité de définir des voies de développement propre à chaque région, chaque pays selon sa situation.

En conclusion

Cinq scénarios d’avenir face aux défis internes (croissance de la population, reconstitution des écosystèmes, développement des services publics, positionnement dans la division internationale du travail, nécessaires gains de productivité) et mondiaux (insertion dans l’éco-monde, régulation de la demande en matières premières, régulation du capitalisme financier, reclassement géopolitique) :

Désynchronisation du temps mondial
Rattrapage grâce aux progrès de productivité
Recentrage sur ses atouts spécifiques et sur les marchés locaux
Nouveaux arrimages au couplage Sud/Sud
Décalages, accentuation des fractures territoriales

Il s’agit d’un enjeu global face à la montée des peurs et des replis identitaires.