Fidèles à leur marque de fabrique, les éditions Autrement proposent un nouvel opus original. Plus de trois ans après le début de l’épidémie de Coronavirus, L’Atlas historique des épidémies nous familiarise avec une thématique plus complexe qu’il n’y paraît .

L’ouvrage est l’oeuvre conjointe de Guillaume Lachenal, historien des sciences , professeur à Science Po, Gaëtan Thomas, historien spécialiste de l’histoire de l’épidémiologie et de la vaccination , tous deux membres du Médialab et du cartographe Fabrice le Goff. De cette collaboration est né un ouvrage abordant le sujet selon une multitude d’entrées  : historique sur les grands épidémies, spatiale et statistique , politique et géopolitique ; sociale et environnementale, tout en ne les cloisonnant pas.

Des épidémies actrices de l’Histoire

Dans la partie historique, les auteurs s’appuient sur les grandes épidémies depuis la Révolution Néolithique jusqu’au SIDA, et les emblématiques périodes de peste et de choléra et font apparaitre de grandes tendances : L’apparition des épidémies a été favorisée par la transformation profonde des modes de vie et surtout de la relation de l’homme avec son environnement . «  cadeau létal du bétail «, les premières épidémies sont liées à la domestication des animaux . L’analyse de squelettes a permis de comprendre la détérioration de l’état de santé. A l’époque moderne, la découverte de l’Amérique aurait joué un rôle majeur dans une sorte « d’unification microbienne du monde » , mettant en contact les continents européens et américains avec les conséquences dramatiques sur la démographie des populations indigènes. Le Choléra et les moustiques auraient contribué à déstabiliser la décolonisation. Enfin , une épidémie chassant l’autre , le Sida, «  scandale moral » du XXe siècle, fit prendre conscience au monde que nous n’en avions pas terminé avec les épidémies.

Objets de représentations scientifiques variées

Passée la perspective historique, se pose la question de la représentation de ces épidémies .. Plus « technique « et ardue, cette deuxième partie s’appuie sur des courbes, des statistiques, des équations. Comment compter les cas ? les répertorier ? La réalisation de réseaux et de clusters permet de figurer la transmission des pathogènes d’un patient à l’autre comme cela a été expérimenté dans les études réalisées sur le VIH . Si les tableaux et courbes sont des outils essentiels, la carte se révèle parfaitement adaptée . Elle a par exemple permis de faire le lien entre la proximité des habitations de pompes à eaux et la présence de Choléra dans certains quartiers de Londres au milieu du XVIIIe siècle . Ce travail de cartographie d’un certain John Snow, doublée d’une enquête sociale poussée, reste un modèle du genre.

Créatrices de territoires spécifiques

Partant du « lazaret de la quarantaine » dont furent dotés les ports de Méditerranée pour se protéger de la peste, la partie plus « géopolitique » nous invite à lier territoire et épidémie ou comment circonscrire les épidémies sur un territoire à l’échelle régionale comme la Méditerranée, ou urbaine comme la ville de Dakar. Cela participe à une forme de « ségrégation sanitaire » , la lutte contre les épidémies justifiant ainsi une base légale à l’appropriation de l’espace par les autorités : qu’elles soient coloniales ou encore nazies. Après la Seconde Guerre mondiale, la communauté internationale s’empare du sujet et la lutte contre les épidémies devient un levier d’influence dans les pays nouvellement indépendants. Mais ces derniers, considérés comme plus vulnérables, ont montré une bien meilleure adaptabilité lors de la crise sanitaire liée au covid 19. Vu sous ce prisme, force est de constater que l’ordre mondial a été particulièrement chamboulé en 2020.

Au rôle social, politique et identitaire fort

D’un point de social, l’épidémie on le sait isole les individus. Le Sanatorium, inventé en Silésie en 1854 en est un symbole fort. L’utopie hygiéniste et ses excès le sont également. Toujours au XIXe siècle, la lèpre justifie l’utilisation d’îles, sortes de « prisons naturelles » , prétexte pris par les puissances coloniales pour « civiliser » des populations indigènes. Mais l’isolement ne concerne pas uniquement les personnes malades .Au tournant du XXe s , on découvre que des personnes saines peuvent transmettre la maladie, à l’instar de la célèbre Mary Mallon, cuisinière travaillant à New-York et mise à plusieurs reprises en quarantaine car soupçonnée par son métier de transmettre la typhoïde.

Des hôpitaux sont construits pour assurer la prise en charge de la contagion. , Leur architecture , leur plan, et les matériaux utilisés pour la construction répondent aux idées médicales de l’époque , idées vite rattrapées par des impératifs budgétaires. Autre icône d’une volonté de l’Etat de circonscrire une épidémie, le «bordel » s’érige aussi en bâtiment officiel : véritable « clef de voûte » du dispositif de lutte contre la syphilis , il remplit de multiples fonctions : cacher le commerce du sexe des yeux les plus prudes, contrôler, dans le cadre d’un « réglementarisme «  que l’historien Alain Corbin a minutieusement décrit1 . Si l’épidémie isole, elle relie aussi les individus . Ainsi, des épidémies contemporaines telles le sida créent un sentiment fort d’appartenance à un groupe .  Des  villes deviennent le berceau de cette identité.. En 1987, est créée à New-York l’association Act Up. La carte de Manhattan dans les années 1980 traduit spatialement la réponse communautaire à la politique discriminatoire des autorités municipales.

Signes des temps et du rapport de l’homme à son environnement

L’ouvrage laisse enfin une large place à l’histoire environnementale. On peut par exemple lier l’apparition et la propagation du VIH en Afrique à des facteurs résultant de l’Anthropocène : urbanisation , aménagements…créant des conditions favorables à une transmission rapide. Le bouleversement induit par le changement climatique sur certaines espèces animales explique l’apparition récente d’épidémies .

Un lien intéressant est établi entre l’urbanisation ou encore l’essor des loisirs dans la nature qui ont pu favoriser la présence de petits mammifères porteurs de tiques : principaux transmetteurs de la maladie de Lyme dont les cas ont considérablement augmenté ces dernières décennies. Ce sont également des facteurs plus environnementaux que comportementaux qui ont pu expliquer que le covid fasse plus de victimes au nord qu’au sud ou à l’ouest de l’Ile de France . L’ouvrage clôture cette entrée environnementale par la toponymie : les noms de lieux en France, portent les traces d’épidémies passées : « lazaret », « malaudière ». Certaines traditions orales africaines gardent également les traces de ces épidémies liées à l’histoire coloniale.

Récit passionnant , cet atlas nous permet de sortir des sempiternelles courbes et cartes sans nuances auxquelles l’épidémie de covid 19 nous a habitués, en faisant parler les lieux, les territoires, les expériences par une mise en perspective utile , faisant de l’épidémie un objet géographique et historique à part entière.

 

1 Alain Corbin, Les filles de noce, misère sexuelle et prostitution aux XIXe et XXe siècles, Flammarion, Champs histoire, 2010