Depuis 1998, les éditions Autrement ont développé une collection « Atlas » qui confie aux meilleurs spécialistes du moment la tâche de faire le point des recherches tant en histoire qu’en géographie ou en économie sur un pays ou une région du globe. L’Atlas du Maghreb est le 167ème projet. Il a été confié à l’historien Benjamin Badier (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux (Université Jean-Moulin de Lyon 3). L’ouvrage est préfacé par Benjamin Stora.

            L’Atlas est découpé en quatre grandes parties : la longue genèse du Maghreb, des Etats autoritaires et les revendications populaires, des sociétés et des territoires recomposés, le Maghreb et le monde. Dans leur introduction, les auteurs mettent l’accent sur le paradoxe de cet ensemble régional qui partage des liens historiques, géographiques, économiques et culturels avec la France mais qui reste cependant mal connu des hexagonaux. De fait, la définition des contours mêmes de cette région voit se confronter deux visions : celle des Européens pour qui le Maghreb correspond à l’ancienne Afrique du nord française ; celle des spécialistes qui parlent de « Grand Maghreb » qui intègre la Libye et la Mauritanie. C’est ce dernier ensemble qui a été choisi dans le présent atlas. Il s’agit alors d’un espace géographique de 6 millions de km2 et de 112 millions d’habitants. Cinq Etats le constituent : Libye, Tunisie, Algérie, Maroc et Mauritanie, auxquels les auteurs ajoutent la question sensible de la République arabe sahraouie démocratique et du Sahara occidental (p.34-35 et 82-83). L’ouvrage est particulièrement réussi, essayant de couvrir une vaste étendue des problèmes rencontrés dans cette région d’Afrique. Le travail cartographique est toujours remarquable.

            La première partie revient sur la longue genèse du Maghreb et son histoire depuis la découverte, au Maroc, du plus ancien fossile d’Homo sapiens (entre 2,4 et 1,8 millions d’années). Carthage, dont la date de fondation légendaire est 814, est présentée comme la capitale du premier empire nord-africain, d’abord rival des Grecs puis de Rome. Les auteurs rappellent l’importance des guerres puniques au IIIe siècle avant J.-C. La romanisation s’avère au Maghreb être un parfait exemple de diffusion et d’adoption par les provinces conquises d’une culture latine et d’une identité romaine. En 647, la victoire musulmane à Sufetula provoque l’effondrement de la domination byzantine et le début de l’islamisation dans la région. Dès le XVe siècle, le Maghreb suscite la convoitise des Portugais et des Espagnols qui installent des comptoirs sur les littoraux. Entre 1830 et 1912, le Maghreb passe sous domination des Français, des Espagnols et des Italiens. La conquête conduit ainsi au découpage en territoires distincts, colonies et protectorats. Après la Seconde Guerre mondiale, les luttes pour l’indépendance sont portées par les mouvements nationalistes apparus dans l’entre-deux-guerres. Les auteurs montrent combien les échelles nationales, régionales et internationales sont liées pendant les décolonisations et que ces dernières constituent les creusets pour les nations et les Etats contemporains.

            Depuis les indépendances, la vie politique des États maghrébins est dominée par des régimes autoritaires, qui laissent peu de place à l’expression démocratique et encadrent les libertés individuelles. Bien que bénéficiant d’un certain soutien populaire, ils font face depuis les années 1980 à des revendications croissantes, qui débouchent sur des contestations massives et récurrentes. La deuxième partie montre que les « Printemps arabes » et leurs suites ont eu des effets très contrastés selon les pays : entraînant la chute du régime ici, des réformes politiques et sociales ailleurs ou encore des répressions violentes. L’Atlas met en évidence les fragilités internes du Maghreb, avec des débats sur les identités nationales et la place de l’Islam, débouchant parfois sur des guerres civiles. Les tensions sont également régionales, autour d’enjeux sécuritaires comme le djihadisme ou de conflictualités géopolitiques comme entre l’Algérie et le Maroc.

            La troisième partie se veut plus sociologique et géographique. Les auteurs présentent les profondes reconfigurations qua subi le Maghreb depuis les dernières décennies. Les années 1960-1970 ont été marquées par le recul de la pauvreté, l’accès à l’éducation et à la santé. Les années 1980-1990 ont consacré la néolibéralisation des économies. Le désengagement des États et la privatisation des entreprises ont eu pour corollaire la massification du chômage et l’appauvrissement des classes les plus fragiles, dont beaucoup se sont tournées vers la migration. La mondialisation creuse les inégalités en s’ancrant dans les territoires de manière discontinue. Les auteurs démontrent qu’à toutes les échelles les inégalités sociospatiales restent structurantes et alimentent des hiérarchies anciennes entre urbains et ruraux, entre femmes et hommes, entre jeunes et anciens, entre classes populaires et élites.

            Enfin, dans la dernière partie, Badier et Lascaux dressent un tableau géostratégique du Maghreb. Ils montrent combien les anciennes métropoles peuvent encore représenter des horizons structurants, concentrant diasporas, échanges commerciaux, flux financiers, mobilités résidentielles et touristiques mais aussi influence culturelle. A l’échelle mondiale, les États cherchent à diversifier leurs partenaires internationaux, en particulier avec les Suds, les États du Golfe et l’Afrique de l’Ouest.