La géographie culturelle a connu en effacement à la fin du XXe siècle, dans cet ouvrage Géographie des mondes à venir, Damien Deville, géographe et anthropologue de l’environnement, dialogue avec Augustin Berque, géographe et philosophe, il fait suite à un premier entretien Entendre la terre, à l’écoute des milieux humainsPublié, aux éditions Le Pommier en 2022. La réflexion sur ce qu’est la géographie ne peut laisser indifférent l’enseignant de la discipline tout comme le citoyen.

« La géographie ne peut embrasser la diversité des mondes ni répondre aux défis brûlants de notre temps qu’en plongeant dans cette relation vivante entre humains et milieux. Elle doit sentir, écouter, confronter, se laisser bousculer. Elle doit devenir un outil pour habiter autrement la terre. »  (p.12)

La géographie culturelle et ses promesses d’avenir

Peut-on parler de renouveau de la géographie culturelle ?

La géographie est la science des lieux et des liens, cette définition explique le regain d’intérêt pour la géographie culturelle, après son recul devant la géographie marxiste puis la mondialisation qui gomme les échelles locales.

Augustin Berque est invité à retracer son parcours de chercheur. Il rappelle ses travaux sur le Japon qui sera comme un fil conducteur de l’ouvrage.

Damien Deville revient sur l’influence de l’expérience vécue, du terrain d’étude sur le chercheur.

Cette citation de Jean Delvert « Un géographe ça pense avec ses pieds »p.20 – Jean Delvert a été le directeur de thèse d’Augustin Berque propose une maxime qui pourrait être revisitée par l’enseignant de géographie, en secondaire comme en élémentaire.

Le dialogue met en évidence le déracinement, la « déterrestration » des hommes d’aujourd’hui. L’impérialisme est mis en relation avec la rupture du lien de l’homme avec un lieu intime. Le questionnement sur la cartographie et les imaginaires Sur ce thème voir la table ronde du FIG 2025, Les cartes, témoins de notre monde qui présentait notamment l’ouvrage La France des mille lieux. porte sur les représentations possible de l’écoumène : à la fois un espace mesurable et un tissu de relations dans un espace vécu. Il faut sortir de la seule approche quantitative. C’est l’occasion de redire en quelques mots ce qu’est la notion de « mésologieLe mot sera repris plus loin. On peut se reporter à l’ouvrage d’Augustin Berque : La mésologie pourquoi et pour quoi faire ? présenté dans les Annales de Géographie 2015/5 N° 705 et à l’article de Géoconfluences ». 

Des exemples de spécialisation économique régionale montrent l’absence de rapport réel à l’espace et le dialogue entre les échelles.

Regarder là-bas, pour mieux ressentir ici

Augustin Berque rappelle les concepts japonais qui n’opposent pas nature et culture. L’étude d’un monde différent est porteuse de bonnes questions , car elle relativise nos schémas de pensée.

Les auteurs discutent de la « trajectionCette notion est explicitée dans l’ouvrage d’Augustin Berque : La mésologie pourquoi et pour quoi faire ?, Chapitre IV, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2014, publication sur OpenEdition Books : 1 septembre 2021. », ou le rapport entre la technique et le symbole, entre les pratiques matérielles et les significations culturelles. La réalité concrète des milieux humains n’est ni purement objective ni purement subjective. Cette approche est peut-être une piste pour la pensée écologique

« Penser l’écologie à partir des milieux, c’est aussi penser la citoyenneté autrement : comme une capacité collective à se laisser modeler par la terre que l’on habite, à traduire ses contraintes en règles de vie et ses dons en formes de culture. » (p. 52)

Toujours à propos du Japon, il est question de l’imaginaire japonisant dans la culture occidentale et des relations que les Japonais tissent avec leur environnement, notamment à travers le cinémaAnalyse du film de Hayao Miyasaki, Princesse Mononoké.Augustin Berque retrace l’histoire du Japon, entre fermeture et impérialisme.

Détruire les murs qui enferment les territoires

Damien Deville propose de réfléchir sur l’échelle locale, lieu de « réconciliation » , à notre époque de fractures sociales et d’urgence écologique.

Augustin Berque reprenant l’exemple du Japon, montre comment, depuis 1945, les paysages urbains comme ruraux ont été détruits, pourtant certains sont célébrés comme éléments de la mémoire collective. Cette situation existe aussi en France.

Damien Deville présente trois écoles en Europe.

Les « territorialistes », notamment en Italie qui font le lien entre culture et nature au cœur d’un modèle de développement local fondé sur la patrimonialisation des paysages avec une mobilisation des acteurs locaux.

Les « bio-régions », aux États-Unis et en France, reposent une décentralisation à partir des espaces vécus, des relations des habitants à leur environnement.

La « mésologie », au Japon et en France, met au centre la relation au milieu sans occulter la dimension historique.

Augustin Berque revient sur la définition de « mésologie » dont il est un des penseurs, comme héritier de Vidal de la Blache, mais aussi du japonais Watsuji et de l’Allemand Uexküll.

Damien Deville, partant de quelques exemples, pose la question de la « fixité ». Il évoque la mise en valeur du patrimoine, mais pour les visiteurs, pas les habitants (Amboise). D’autre part on voit des territoires qui cherchent à développer une attractivité économique qui ne profite pas directement aux habitants (Alès). Enfin, le développement des zones périurbaines entraîne à une uniformisation sociale.

Augustin Berque développe l’exemple chinois du Xinjiang. Le pouvoir autoritaire a choisi, pour résoudre un problème écologique, de planter des peupliers dans la vallée moyenne du Tarim, avec pour conséquence le déplacement des agriculteurs ouïghours.

Un autre exemple d’exclusion est proposé par Damien Deville, celui du Var (Fayence). Pour résoudre le problème de pénurie d’eau, notamment avec les sécheresses estivales, le Conseil municipal a décidé d’interdire toute nouvelle habitation, excluant de fait d’autres habitants.

Ces exemples posent la question : Comment concilier la question écologique et la capacité d’accueil d’un territoire ?

Peut-on imaginer « un droit à l’expérimentation territoriale permettant à chaque commune de concevoir ses propres dynamiques d’évolution, en fonction de ses ressources, de ses contraintes et de ses aspirations » (p. 83) ? Une idée séduisante, mais l’échelle communale est-elle pertinente, quand on revient sur l’expérience des ZAC qui maillent certains territoires semi-ruraux ?

Partant de l’ouvrage d’Henri Lefebvre Le droit à la villeparu chez Éditions Anthropos en 1968 [compte-rendu], Augustin Berque élargit le propos avec la notion de « droit de la natureDroit qu’il a abordé dans : Être humains sur la terrePrincipes d’éthique de l’écoumène, Gallimard, 1996 ». Des exemples existent déjà autour d’un fleuve, par exemple en Nouvelle-ZélandeDes mouvements existent en France : Et si la Loire avait bientôt les mêmes droits que vous ? (Radio-France) – Parlement de Loire … et si un fleuve avait la possibilité de s’exprimer et de défendre ses intérêts ? (La démarche).

Habiter un lieu et son instant

« Habiter un territoire, c’est l’aménager, le cultiver, l’organiser, le métamorphoser. » (p. 10)

Le dialogue porte, ici, sur l’« y-présence », « une manière d’être au monde qui conjugue la réalité matérielle d’un lieu avec la manière dont il est perçu, investi et vécu par ceux qui l’habitent. » (p. 89).

Les villes japonaises sont très différentes des villes occidentales comme le montre l’exemple d’Edo.

La géographie culturelle s’attache à la manière dont les sociétés perçoivent et occupent leur espace, mais en habitant un territoire les groupes humains le transforment. Les paysages sont le produit de l’histoire. Il est donc important d’étudier l’histoire écologique du milieu, une occasion de réconcilier l’histoire et la géographie.

Le paysageLe paysage est le thème choisi par le FIG pour l’édition 2026 , https://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/evenements/themes-fig-2026-paysage-bulgarie-roumanie révèle la singularité de chaque culture, mais les sociétés modernes ont rompu le lien avec leur environnement, perçu comme une relation utilitaire, vidée de tout imaginaire.

Faire de chaque endroit une terre de relations

En quoi la géographie culturelle peut ouvrir de nouveaux horizons aux sociétés contemporaines ?

Ce dernier chapitre permet de présenter le « convivialisme ».

« il affirme la possibilité de reconnaître l’altérité d’autrui, de vivre ensemble dans la différence, sans chercher à dominer ni à entrer en conflit permanent ». (p. 105)

La géographie culturelle peut permettre de renouveler la compréhension des territoires, des relations, des pratiques sociales et des imaginaires.

Cette réflexion conduit Damien Deville à proposer, pour la France, une réelle décentralisation avec une démocratie locale vivante, une reconnaissance des solidarités locales, susceptible de retisser le lien national.

Une ouvrage vivifiant qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion aux géographes, aux enseignants et aux citoyens. Je retiens la dernière ligne, sous la plume d’Augustin Berque, « En définitive, tout converge vers une règle morale simple et fondamentale : respecter autrui afin de pouvoir vivre ensemble. »