« (…) À travers 200 cartes et infographies, cet atlas retrace la grande aventure maritime de l’humanité. 4ème de couverture. »

La grande aventure menée par le géohistorien Christian Grataloup, l’équipe de Légendes Cartographie de la revue L’Histoire avec le soutien des éditions des Arènes, continue avec ce 6e opus  le cycle de cartographie historique commencé avec l’Atlas mondial.

Après nous avoir proposé les atlas historiques mondial, de la Terre, du Moyen-Orient, de la France et du ciel, Christian Grataloup, en collaboration avec Jean de Préneuf, nous emmène du côté de la mer.

On retrouvera ici quelques idées fondamentales qui structurent la géohistoire : le temps et l’espace sont liés ; les océans et mers que les humains ont nommés pour les différencier ne font qu’un seul océan. La démarche chronologique se met au service de la carte, représentation des multiples territoires du monde – ici ces multiples « méritoires ». Car l’un des premiers apports de ce nouvel opus est de signifier que la mer a été très tôt parcourue par le genre Homo, bien plus tôt que l’on pensait communément, il y a autour de 100 000 ans avec la découverte de pierres taillées dans l’ile de Crète, sans que celle-ci ait pu être atteinte à pied sec. 

L’auteur « principal » n’a par ailleurs pas cessé de rappeler dès le premier opus de la collection qu’il s’agit d’une aventure nécessairement collective. Les noms des auteurs et contributeurs font ainsi apparaitre une grande diversité de domaines de recherche en lien avec l’histoire maritime. Fort logiquement, les recherches issues du domaine militaire ont leur part, et on notera avec intérêt que l’Atlas historique de la mer a reçu le label « 400 ans de la marine » www.defense-gouv.fr/400-ans-marine/400-ans-marine-nationale, et que Jean de Préneuf, co-hauteur de l’ouvrage et historien de l’histoire navale aux XIXe et XXe siècles, est actuellement rattaché au service historique de la défense (SHD).

On rappellera enfin combien cette collection d’atlas est une manne précieuse pour les enseignants et les étudiants. Elle permet à chaque acquéreur du livre de se procurer une collection unique de cartes pour ses travaux ou ses cours, via une inscription en ligne sur le site de la revue « L’Histoire ». Il suffit d’indiquer ensuite le code de la carte choisie et de la télécharger sur son ordinateur ou son portable. Espérons faire envie à nos lecteurs en leur proposant quelques cartes dont le choix relèvera exclusivement de la subjectivité du rédacteur de ce compte-rendu. Après tout, l’important pour un lectorat curieux d’un sujet si vaste, il s’agit de se faire plaisir !

Avant le IIIe millénaire avant notre ère : un seul océan, une seule humanité

« La mer fut le premier horizon de l’humanité. C’est aussi par elle que l’Homo Sapiens peupla l’intégralité du globe, jusqu’à l’Australie et les archipels du Pacifique. 4ème de couverture. ».

Pourtant l’histoire commence mal !

Selon les récits les plus anciens retrouvés, les premiers humains auraient subi le courroux des Dieux et auraient été noyés durant le Déluge. Le plus ancien connu, l’épopée de Gilgamesh (au moins au IIIe millénaire avant notre ère) est repris pas la Genèse des écrits bibliques (au moins au VIIIe siècle avant notre ère). Sur le plan géographique, notons qu’il existe des récits comparables de la Méditerranée jusqu’à l’Inde…

La remontée du niveau marin à l’origine du mythe ?

Carte n° 3404

 

On peut penser que la récurrence de ce mythe dans une vaste région allant de la Méditerranée à l’Asie du Sud raconte la mémoire partagée d’un phénomène environnemental lié à la remontée du niveau des mers à la fin de la dernière période glaciaire. Cette montée des eaux fait alors déborder la Méditerranée vers l’actuelle mer Noire via les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Cette remontée de 120 à 130 mètres du niveau marin, appelée « transgression marine » s’est néanmoins produite à raison de 10 mètres par millénaire… Comme souvent, l’usage du mythe sert à produire une explication simple et claire de phénomènes trop complexes pour être compris par le commun des mortels.

 

 

S’il est attesté que les hominidés ont pu autour de 700 000 ans avant notre ère aller jusqu’à l’Indonésie actuelle (cf. les restes d’hominidés et d’outils en pierre de l’île de Florès), entre 60 000 et 40 000 ans avant notre ère, l’occupation d’île majeures par Sapiens implique une navigation planifiée. Les formidables navigateurs polynésiens et leur système de navigation par courants et houles à l’aide de nervures de palmier et coquillages sont désormais bien documentés, notamment dans cet atlas Cf. cartes 1597 et 2003..

 

J’ai donc préféré vous présenter des cartes en bois échangées en 1885 entre un chasseur Inuit, Kuniit et le Danois Gustav Holm, représentant une portion de la côte nord de l’île d’Ammassalik (Groenland).  L’usage de cette carte était destiné à repérer par des creux dans le bois les endroits où il faut porter le kayak plutôt que naviguer (Carte n°2121).

Ces deux exemples pour nous rappeler que la carte telle que les Européens l’ont conçue n’était pas la seule façon de se repérer sur le vaste océan…

IIIe millénaire avant notre ère – XVe siècle : la connexion maritime des anciens mondes

« On ne prend pas la mer sans raison » (Philippe Vial) : la mer se traverse pour de multiples raisons, ressources, échanges, conquêtes, découvertes. La navigation des migrants / colons vers les rivages crée des espaces civilisationnels qui se situent d’abord dans la grande île de l’Eufrasie Le continuum terrestre Europe / Afrique / Asie, ainsi nommé par l’auteur. Cf. l’atlas historique mondial. – même s’il en existe dans la Caraïbe et dans le Pacifique.

Ainsi dès le IIIe millénaire, la civilisation minoenne forme un ensemble cohérent autour des Cyclades. L’Egypte pharaonique, la grecque et la romaine font de la Méditerranée l’un des creusets culturels de l’humanité. Mais la Méditerranée ainsi que la mer de Chine ne sont en fait que les deux périphéries d’un océan central, l’océan Indien.

L’océan Indien, mer du milieu (IIe s.)

Les deux-tiers de l’humanité présents au Néolithique se trouvent déjà dans l’Eufrasie. La facilité de navigation liée aux deux moussons saisonnières parcourant l’océan Indien explique son rôle central dans les échanges entre les civilisations des deux mers périphériques. Ce sont ces routes maritimes empruntant les détroits d’Aden ou de Malacca qui concentrent la majorité du trafic aux côtés des routes dites « de la soie ». Une sorte de « pré-mondialisation » qui aura permis la circulation de biens rares et chers : métaux, pierres précieuses, épices, tissus…

La navigation maritime dans ces espaces régionaux comme la Méditerranée, l’Insulinde, le Grand Nord arctique ou la Baltique aura ainsi permis l’épanouissement de civilisations brillantes.

XVe-XVIIIe siècle : l’Europe tisse les routes du monde

C’est par un paradoxe que commence la première véritable « mise en monde » des civilisations de la Terre. Car c’est en partant de la petite péninsule occidentale de l’Asie que les Européens, en contournant l’Afrique et en traversant l’Atlantique, vont connecter progressivement l’ensemble des sociétés humaines.

Cette mondialisation s’est appuyée pour sa construction sur un réseau d’explorations audacieuses, devenues ensuite des routes maritimes, grâce à une continuelle accumulation de savoirs et de techniques.

Pour acheter et produire des biens introuvables sous les latitudes tempérées, les Européens se font navigateurs, colons, esclavagistes. Si les buts sont communs, la concurrence pour y atteindre est féroce. L’hégémonie, commencée avec le Portugal et l’Espagne, change de mains avec les compagnies hollandaises puis culminera au XVIIIe siècle avec la rivalité franco-anglaise.

Autre ruse de l’histoire, cette première mondialisation aurait pu être chinoise…

Plus d’un demi-siècle avant les expéditions portugaises autour de l’Afrique, sept expéditions sous les ordres de l’amiral chinois Zheng He et commanditées par les empereurs Ming font route vers l’Insulinde au sud et à l’ouest Ormuz, Djeddah Zheng He était musulman et il est possible qu’il ait pu faire le pélerinage à La Mecque., jusqu’à Zanzibar.

Une formidable aventure maritime avec des moyens techniques à la hauteur des avancées technologiques Les jonques de haute mer dites « jonques – trésor » faisaient jusqu’à 120 m de long et chaque expédition pouvait emporter des dizaines de milliers de soldats, marins, scientifiques et diplomates. À titre de comparaison, les trois bateaux de Colomb, financés à grand peine, faisaient moins de 30 m de long. de l’Empire du Milieu, mais qui sera de courte durée (1405-1433) tant la préoccupation de la menace mongole au nord fut prioritaire sur l’ouverture de la Chine vers les mondes extérieurs. Les empereurs suivants interdiront pour longtemps tout commerce maritime en faisant détruire vaisseaux, chantiers navals et plans de construction…

« L’échange colombien » (XVe-XIXe s.)

Carte 1759 Revue L’Histoire

 

Ce sont les humains qui ont par leurs expéditions diffusé plantes et animaux – domestiques ou sauvages – partout où leur vie était possible. Le plus grand de ses brassages est ce que l’historien Alfred Crosby (1972) a nommé l’ « échange colombien », celui ayant eu lieu entre l’Amérique et l’Ancien Monde. Ce qui a parfois eu pour conséquences d’inscrire dans les esprits de nos contemporains des croyances erronées : non, le piment n’est pas originaire de l’Inde, ni le manioc d’Afrique occidentale. Plus récemment, le kiwi, fruit emblématique de Nouvelle-Zélande est venu en fait de Chine…

Se repérer en mer : le laborieux calcul de la longitude (XVIIe s.)

Si les navigateurs ont toujours pu se repérer en latitude grâce aux étoiles (Polaire et Croix du Sud dans chaque hémisphère), celles-ci sont inopérantes pour les mesures en longitude. Il faudra une catastrophe navale britannique En 1707, une flotte britannique sur le retour fait naufrage au large des îles Scilly suite à une erreur de calcul de longitude. pour que le Parlement de Londres décide d’offrir une récompense financière exceptionnelle pour la personne qui trouvera un système fiable de calcul. C’est l’horloger John Harrison qui réalise le premier chronomètre marin capable de neutraliser l’influence du nord magnétique, de maintenir l’horizontalité face au tangage marin et d’éviter mécaniquement le dérèglement du ressort pendant les déplacements maritimes.

Ainsi 15° de longitude, soit le 1/24° de la circonférence terrestre, correspondent désormais à une heure de décalage (en moins vers l’ouest et en plus vers l’est).

Depuis le XIXe siècle : industrialisation et occidentalisation des océans

Depuis le milieu du XIXe siècle, l’industrialisation européenne et les progrès scientifiques expliquent l’intensification spectaculaire des échanges maritimes et l’exploitation des ressources des océans. Si l’Europe et notamment les Britanniques en ont été les acteurs principaux jusqu’à la 1ère Guerre Mondiale, les États-Unis d’Amérique exercent ensuite leur hégémonie en terme de présence militaire sur tous les océans du globe, hégémonie actuellement contestée en mer de Chine par la montée en puissance de la marine chinoise.

Il faut aussi compter sur un regard nouveau sur les espaces maritimes et notamment les littoraux. De dangers pour les populations vivant à proximité de leurs ressources, ils deviennent espaces de loisirs au XXe siècle, puis aujourd’hui lieux de tourisme de masse. Ce que l’on nomme communément « surtourisme » nous rappelle combien les écosystèmes maritimes sont fragilisés par l’activité humaine.

En conclusion, un atlas à la fois scientifique et pédagogique, à faire acheter par nos CDI !

Cette dernière, partie chronologique, très riche en cartes et infographies, est peut-être celle qui mérite le plus l’achat de cet atlas. Aux côtés des cartes attendues sur les conflits internationaux depuis le milieu du XIXe siècle et le basculement du monde actuel vers l’Asie-Pacifique, on trouvera de précieux renseignements sur l’exploration des océans, le développement spectaculaire du tourisme littoral et trans-maritime.

Fragilisation et vulnérabilité

Et puis surtout le rappel de la fragilité de ces milieux si importants pour la vie et les conséquences à venir pour les générations à venir. Nous terminerons donc par ce dernier point, devenu si essentiel pour nos enseignements vers les jeunes gens que nous avons en charge et qui auront vécu concrètement lors de cet été 2026 des records de température de l’eau de mer et de l’air impressionnants.

Quant à l’atlas, il se termine par des projections cartographiques sur ce que pourraient être les conséquences sur les littoraux dans les siècles suivants. On objectera que tout ceci est encore lointain, tout en gardant à l’esprit que 50 % de la population mondiale vit à moins de 100 km d’une côte et que c’est sur le littoral que sont installées la majorité des métropoles mondiales…

Chers collègues, voici une formidable outil de travail pour vos cours du secondaire et du supérieur !

Jean-Michel Crosnier, pour les Clionautes.