La mort, fin mai 2020, à Minneapolis (Etats-Unis), de l’Afro-Américain George Floyd a vu les protestations contre les violences policières envers les Africains-Américains se multiplier dans ce pays.  La « persistance d’un racisme systémique » (p. 534) explique l’importance des inégalités socio-économiques, le taux d’incarcération plus fort des Afro-américains, les violences subies par ces populations ainsi que les préjugés à leur encontre. Plus que les individus, pour l’auteure, « ce sont les institutions qui posent problème : elles s’abattent en priorité sur les populations les plus vulnérables […) en particulier celles et ceux qui sont victimes du racisme » (p. 562). Face aux inégalités, à la ségrégation et au racisme, les Africains-Américains ne sont pas restés passifs. Ainsi, de nos jours ils affirment avec d’autres composantes de la population états-unienne que les vies des noirs comptent, reprenant le slogan Black Lives Matter, naît en 2014, et insérant ce combat dans une lutte séculaire.

C. Rolland-Diamond est historienne, professeure d’histoire des États-Unis à Nanterre. Elle a publié Chicago : le moment 68. Territoires de la contestation étudiante et répression politique, aux Éditions Syllepse en 2011 et coécrit, Révoltes et utopies : la contre-culture américaine des années 1960 (Editions Fahrenheit, 2012).

               Black America est un ouvrage magistral, dense et riche qui fera référence et permet aux lecteurs français, fussent-ils d’habiles historiens, d’aller au-delà des clichés et des références paresseuses à Martin Luther King ou Malcolm X. L’auteure suit un plan chronologique classique mais, seul regret, les deux cartes, les notes de fin d’ouvrage (avec une importante bibliographie) et la liste des sigles ne sont pas accompagnées d’une chronologie que l’historien franchouillard et fouineur aurait bien aimé consulter de temps à autre. Un détail qui ne doit pas faire oublier les grandes qualités de ce livre.

Dès l’introduction, C. Rolland-Diamond, rappelle que les mots utilisés pour désigner une catégorie de personnes ont une grande importance symbolique. C’est pourquoi elle utilise le plus souvent l’expression Africain-Américain (African American) privilégiée de nos jours par les acteurs des combats étudiés car elle affirme la fierté des origines africaines.

Un des intérêts majeurs de l’ouvrage est indiqué dès le titre, les luttes dont il est question sont anciennes. L’auteure débute son récit au lendemain de l’abolition de l’esclavage (1865) et le termine sous la présidence de Barack Obama. Elle présente l’histoire longue d’un combat âpre et difficile pour l’égalité et la justice sociale qui prit des formes très différentes selon les régions et qui n’est pas arrivé à son terme. En effet, rapidement, un certain nombre d’États du Sud, parviennent à installer une ségrégation de fait dans les écoles, les lieux publics, les transports, le logement… et à limiter drastiquement le droit de vote des populations africaines-américaines et ce bien avant la fin du 19ème siècle. De ce fait, dans le Sud, les anciens esclaves et leurs descendants ont dû lutter pour leur survie économique, ont tenté de se défendre face aux exactions et essayé de s’émanciper par le travail et l’éducation voire pour certains ont décidé de migrer vers le Nord.

L’intérêt du livre réside aussi dans le choix de montrer la diversité des situations et des problèmes rencontrés par les Africains-Américains. Absence des droits les plus élémentaires et terribles violences subies dans le Sud profond versus droits civiques reconnus mais difficultés d’accès à l’éducation, au travail, au logement et volonté des Blancs Américains de ne pas cohabiter dans les mêmes quartiers dans le Nord et l’Ouest. Par ailleurs, depuis le début des années 1960, alors que les droits civiques ont été obtenus et que la ségrégation dans les transports et les lieux publics s’est effacée dans le Sud, la communauté africaine-américaine est de plus en plus divisée entre ceux qui ont pu bénéficier d’une éducation, accéder à des emplois voire à des logements en banlieue (non-blanche le plus souvent) et ceux qui sont restés dans les ghettos des grandes villes, assignés à résidence dans des poches de pauvreté. Et ce alors que la méfiance d’une partie des Blancs Américains envers les Africains-Américains s’est accrue et que des tensions apparaissent parfois avec les Américains d’origine hispanique ou asiatique.

Le livre présente aussi la grande diversité des organisations dont se sont dotés les Africains-Américains et ce depuis longtemps. L’observateur extérieur est frappé par leur nombre, leur dynamisme mais aussi leur difficulté à se structurer sur le plan national.  Très tôt les débats sont vifs entre les différentes organisations ou à l’intérieur de celles-ci. Quelles revendications privilégier (longtemps elles ne peuvent être les mêmes dans le Nord et dans le Sud) ? Quels objectifs donner au combat (élévation individuelle par le travail et l’éducation ou mesures sociales pour tous voire projet de transformation de la société) ? Quels sont les alliés des Africains-Américains dans ce combat pour l’émancipation ? Comment s’organiser ? Quels moyens de lutte utiliser pour obtenir des avancées (violence, non-violence, lobbying, actions de rue, pression pour transformer la législation, actions médiatiques …).

C. Rolland-Diamond entend aussi aller « au-delà du mythe » (p. 9). Elle n’oppose pas l’angélique Martin Luther King à l’affreux Malcolm X ni les rêves non-violents des années 1960 aux violentes années 1970. M. L. King s’il se battit pour les droits civiques dans le Sud, se rapprocha des opposants à la guerre du Vietnam, tenta de s’opposer sans succès à la ségrégation urbaine à Chicago et voulut mener un combat contre la pauvreté comme le firent d’une certaine manière Malcolm X et le Black Panther Party. L’auteure souligne d’ailleurs le fait qu’à plusieurs reprises, même dans les années 1960, , les militants non-violents des années 1960 ont été protégés par des militants armés afin de « décourager les agressions » qui pouvaient être très violentes dans le Sud (p. 359). En fait, les « différentes formes d’activisme s’influencèrent mutuellement et contribuèrent à transformer durablement la culture politique urbaine de la communauté noire, et, plus globalement, du pays » (p. 446). De toute façon, qu’ils soient considérés comme violents ou non-violents, tous ces mouvements ont bénéficié des faveurs et des largesses du FBI qui les surveillaient étroitement, y compris M. L. King. Enfin, à partir de l’élection de Richard Nixon et du backlash (tournant idéologique réactionnaire)[1], la répression et les provocations policières ont été nombreuses contre tous les opposants débouchant sur des quasi-exécutions et nombre d’incarcérations d‘activistes afro-américains.

Un des points forts de l’ouvrage est aussi de porter son attention sur la place et le rôle des femmes afro-américaines dans le mouvement pour l’égalité et la justice[2]. Si leur rôle a souvent été important pour faire circuler l’information, boycotter des magasins ou accomplir des tâches pratiques, leur place dans ce combat n’a pas été valorisé par les hommes africains-américains et nombre d’associations avaient une pratique militante genrée. Rosa Parks, pourtant militante reconnue et ancienne, apparaît comme une icône silencieuse, et les leaders, à l’exception peut-être d’Angela Davis, sont tous des hommes. Enfin certaines organisations sont très machistes et diffusent une conception très traditionnelle des rapports hommes-femmes et de la place des femmes dans la société. Conception qu’on peut retrouver de manière caricaturale dans certains clips de musique rap. D’où l’émergence d’un courant féministe afro-américain dont les questionnements sont peu repris en compte par les associations afro-américaines, dominées par les hommes, mais aussi par le courant féministe majoritaire souvent animé aux EU par des femmes appartenant à la classe moyenne blanche.

Un livre passionnant, à commander dans tous les CDI de France et de Navarre, qui permet de comprendre les réflexions et les mouvements qui se développent de nos jours aux Etats-Unis mais qui éclaire aussi des débats qui commencent à émerger dans notre beau pays.

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[1] Sur le tournant réactionnaire aux EU concernant la place des femmes, Susan Faludi, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Édition des femmes, 1995.

[2] Voir de cette auteure, « ‘I am a man !’ L’engagement des femmes noires américaines dans le combat pour l’égalité et la justice dans les longues années 1960 », in Ludivine Bantigny, Fanny Bugnon et Fanny Gallot (dir.), « Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? » Le genre de l’engagement dans les années 68, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017, p.17-29, recensé par la Cliothèque.