« L’incroyable saga de nos glorieux aïeux chassés des livres d’histoire ».

Dès la couverture, le ton est donné. Le dessin qui accompagne ce texte se fonde sur la statue d’Aimé Millet, érigée à Alise-Sainte-Reine en 1865 à la demande de Louis-Napoléon Bonaparte. Sur la statue, pas de couleur de cheveux ou d’yeux bien évidemment, mais sur la couverture de ce hors-série un blond platine associé à un bleu clair perçant. Voilà l’image de Vercingétorix, un Astérix en plus grand, du roi des guerriers, et tant pis pour ceux qui l’auraient depuis imaginé autrement comme dans le docu-fiction  Alésia, le rêve d’un roi nu  sorti en 2011 (Vercingétorix est brun, glabre et vêtu comme un noble gaulois, donc romanisé) ou encore comme dans la bande dessinée Vercingétorix sortie en 2014 où il porte le casque gaulois typique du 1er siècle avant JC (donc sans ailes, sans cornes, sans plumes) et la cotte de mailles, invention purement gauloise vite reprise par les Romains….comme le casque gaulois d’ailleurs qui ira rapidement équiper les légionnaires de Claude. D’ailleurs, à ce propos, on peut être horrifié par l’iconographie des pages 50 et 51 qui nous présente un cavalier gaulois issu d’une illustration du XIX° siècle (avec le fameux casque à ailes, donc) et un pseudo-légionnaire romain ( portant casque à cimier long et plumes bleues et cuirasse d’un bloc) en contradiction totale avec l’uniforme des légionnaires de Jules César ( portant casque italo-celtique à cimier en pointe et plumet noir et cotte de mailles).

Non, avec Valeurs Actuelles, on va plutôt rester dans l’image traditionnelle du gaulois chevelu et moustachu, qui a sa part de vérité, mais dont la victime collatérale sera ce pauvre Christophe Lambert affublé de postiches divers dans le  Vercingétorix, la légende du druide-Roi  de Jacques Dorfmann sorti en 2001. On le voit donc dès le début de ce hors-série, l’image est importante, et elle se doit de coller au mythe plutôt qu’à la réalité. Un peu comme les images de Jésus, blond aux yeux bleus, et les reconstitutions scientifiques de son visage présumé, le montrant comme un sémite : cheveux noir et ras, barbe courte, yeux foncés et nez prononcé…mais là j’arrête, on pourraît m’accuser d’antisémitisme primaire.

Valeurs Actuelles se propose donc de rétablir la vérité, ou du moins une vision spécifique de la vérité, au sujet des Gaulois et des Francs, « trop blancs, trop blonds et trop enracinés » pour être politiquement compatibles avec les visées immigrationnistes des, disons….des vingt derniers gouvernements de la république. Et, pour plus impliquer le lecteur, on utilisera le « nous », ce qui, normalement, en Histoire, reste une faute de base. Mais peu importe. C’est à la fin du western « L’Homme Qui Tua Liberty Valence » (John Ford, 1962) qu’un journaliste déclare : « quand la légende devient la réalité, imprimez la légende ». Un parti pris ici assumé par le chiraquien Denis Tillinac, dont ce hors-série ressort des pages du Dictionnaire amoureux de la France  (2014) : « C’est une légende, et il faut la prendre comme elle nous vient, même si la romanisation de la Gaule était aussi inéluctable que salutaire. Tous les peuples ont besoin d’une légende fondatrice, assez ambiguë pour légitimer leur patriotisme et justifier leurs déboires ». Propos assumés donc mais finalement assez fins et complexes, comme souvent chez Tillinac.

C’est au fond le problème de ce hors-série : sur la forme, on s’attend à une glorification panégyrique des Gaulois et des Francs, sur le fond, le lecteur patriotique et nationaliste version Valeurs Actuelles peut rester sur sa faim. Car les différents articles se révèlent être des articles plutôt documentés et argumentés, des articles d’historiens parfois, de vulgarisateurs souvent, où le « nous » est, on l’a vu plus haut, effectivement assez souvent employé. On retrouve dans ce numéro Dimitri Casali, bien connu des Clionautes, Arnaud Folch, rédacteur en Chef de Valeurs Actuelles, Eric Letty, auteur sur le site Boulevard Voltaire ou, entre autres Philippe Delorme, historien royaliste : nous sommes dans un cercle bien défini politiquement avec des objectifs clairs. Et pourtant, on pourra dire que le fond de ce Hors Série est de la bonne vulgarisation, mais on est loin, effectivement, de l’hagiographie attendue,  et que, bon an mal an, les auteurs sont obligés de reconnaître que la figure du gaulois est un mythe artificiel. Dès la préface, le ton, paradoxal par rapport à ce qui est suggéré en une, est donné par François d’Orcival, fondateur de Valeurs Actuelles en 1977, qui montre la construction de ce mythe Gaulois à partir de 1828, année de parution de Histoire des Gaulois d’Amédée Thierry, premier ouvrage documenté sur ce peuple. Amédée Thierry qui est même qualifié par François d’Orcival d’ « inventeur des Gaulois ». Et, effectivement, avant Amédée Thierry personne en France n’avait cure des Gaulois, et surtout personne ne s’imaginait les revendiquer en tant qu’ancêtres : tant la monarchie et la noblesse, qui revendiquent l’héritage franc et germanique, que les philosophes des Lumières qui n’y voient que des barbares avinés et brutaux loin de toute civilisation, ce qui se révélera plus tard être un cliché tenace véhiculé entre autre par la bande dessinée Astérix (on ne parle pas ici de ses qualités narratives et hilarantes) où les Gaulois mangent sans cesse du sanglier….qu’ils ne mangeaient pas en réalité (1) ! 

Plus que le fond des articles , c’est surtout les titres des accroches d’articles qui sont intéressants et dans la pure tradition de Valeurs Actuelles. Petits florilège : « rencontre avec ces fiers aïeux, bâtisseurs de notre civilisation, aujourd’hui en péril », « Querelleur et ripailleur (René Goscinny sors de ce corps!), ce peuple de combattants, de paysans et d’artisans était également pieux, inventif et profondément attaché à sa terre, portant haut la bravoure et le panache français », « redécouverts sous Napoléon III et célébrés sous la IIIème République, à raison, comme nos ancêtres, ceux ci sont aujourd’hui décriés, voire niés, par les zélateurs de la nouvelle histoire officielle ». Un peu plus loin, au sujet de la conquête romaine, on apprend qu’il s’agit d’une « occupation de cinq siècles » (mais alors qui sont les libérateurs ? Les Maures ? Les Francs ? On pourrait poser la question aux habitants de Narbonne, « fille aînée de Rome en dehors d’Italie », entre 719 et 793, tranquille conglomérat de gallo-romains et de wisigoths poussés à hue et à dia par les deux peuples sus-nommés. Et cette occupation romaine, n’est elle pas sournoise ? « L’âme de nombreux Gaulois ne s’est pas accommodée de cette soumission par la culture et le progrès » lit-on en amorce d’un article sur « Les derniers feux gaulois » écrit par Marie Clément-Charon, journaliste à Valeurs Actuelles. Et oui, déjà les effets du soft power : pax romana, pax americana, le glaive et les jeux…..

La partie sur les Francs n’est pas en manque d’accroches significatives : « de l’apport de ces ancêtres germains et païens convertis au christianisme naîtra la vraie France », ou encore « L’arianisme, cette hérésie vaincue par le baptême », arianisme qui « rabaisse le catholicisme au rang de simple philosophie ». Mais en dehors de ces accroches, qu’est-ce qu’il reste ? Alors, oui,  dans ce hors-série les grandes figures de l’Historiographie patriotique et du roman national sont mises à l’honneur : Pierre Chaunu, Jacques Bainville, Jacques Dupâquier, Fernand Braudel, Lucien Febvre, Ernest Lavisse et Ernest Renan. Au risque de la confusion : citez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. Et, effectivement, en parallèle, on critique les travaux de l’ « immigrationniste » Jean Paul Demoule qui, dans On a retrouvé l’histoire de France (2012) , affirme « le premier français fut un émigré », ceux de François Reynaert qui, dans Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises (2012) veut liquider les « vieux clichés patriotards qui vendent la légende d’une France éternelle », ceux de Jean-Louis Brunaux qui estime que les Celtes sont un mythe construit pour justifier la domination blanche et qu’ils n’ont jamais existé en tant que civilisation, ce qui est contredit par ailleurs par de nombreux travaux sérieux.  C’est finalement un article de Maurice Lemoine (homonyme d’un ancien rédac-chef du Monde Diplomatique) qui va le plus loin dans la cohérence entre ce qui est annoncé dans ce hors-série et son contenu : « La désintégration de la France, dont ses origines gauloises, même mythifiées, est la condition préalable à l’intégration de nouvelles vagues d’immigration . Si nous sommes tous des immigrés (cf travaux de Delorme), il n’y a plus de Français, et la France n’est plus qu’une fiction, à réduire à néant. Objectif : que la patrie de personne devienne la patrie de tout le monde ». Une vision très identitaire, on l’aura compris, alors même que tout ce hors-série fait l’impasse sur les identités régionales, qu’il ne se demande pas pourquoi la place des Gaulois et des Francs est effectivement réduite dans les manuels scolaires et met le couvercle sur l’identité française par adhésion aux valeurs républicaines, certes en sérieuse difficulté ces derniers temps, mais qui propose d’intégrer tout le monde sur une acceptation de consensus.

On est donc bien sur un hors-série politique, avec ses partis-pris, ses choix, sa liberté d’expression aussi, ce qui, à mon avis, en fait un futur objet d’étude historiographique pour les années 2040-2050.

(1) Dans une interview à Valeurs Actuelles, le maire RN de Beaucaire, Julien Sanchez déclarait ainsi à propos du sanglier « Astérix aurait assez mal pris l’existence d’un menu de substitution quand il sert son sanglier. Et bien soyons aussi simples : en France, en Gaule, on mange du sanglier depuis Astérix »