Deux noms pour une bande dessinée. Benoît Collombat est journaliste à France Inter ; il a écrit un ouvrage sur la mort de Robert BoulinBenoît Collombat, Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, Fayard, 2007. Étienne Davodeau est maintenant l’un des auteurs de BD les plus fameux en France ; il a publié (avec Bruno Collombat) une série sur l’assassinat du juge Renaud et de Boulin dans la Revue dessinéeÉtienne Davodeau, « Crime d’État. La mort d’un juge », La Revue dessinée, n° 5, automne 2014 ; « Service d’action civique. Les barbouzes de la République », La Revue dessinée, n° 7, printemps 2015. Deux personnes que l’on suit dans leur enquête sur le SAC (Service d’action civique), officiellement créé en 1960, et surtout à ses dérives. De de Gaulle, que l’on voit en couverture l’épaule droite éclaboussée de sang, il n’en est finalement pas beaucoup question. Le livre s’attache en effet à l’assassinat du juge Renaud (3 juillet 1975), par quoi il commence, à celui du ministre gaulliste Boulin (30 octobre 1979), et à la tuerie d’Auriol (18 juillet 1981) qui sera marquée par l’interdiction du SAC. Autrement dit, tout se déroule sous la présidence de Giscard d’Estaing, mais sous celle de son prédécesseur, Pompidou. Il est aussi question des liens entre cette sorte de milice privée au service du parti gaulliste et le banditisme : le gang des Lyonnais en particulier (et l’attaque de l’hôtel des postes de Strasbourg, le 30 juin 1971), mais aussi le « milieu » marseillais, etc. Mais on nous donne à voir les difficultés de la commission parlementaire d’enquête sur le SAC, constituée après l’été 1981, face au mutisme, aux mensonges et aux faux-semblants de ses anciens membres.

À première vue, la lecture semble fastidieuse : le dessin est en noir ; il ne s’agit que de rendre compte d’entretiens avec des policiers, des magistrats, des journalistes en retraite… Mais guère d’action. Et pourtant, on se laisse emporté par l’enquête à laquelle on assiste : on est Davodeau ; on est Collombat ; et, comme eux, on veut savoir ce qui s’est passé (ou connaître de nouveaux éléments, pour ceux qui ont vécu cette période). On se prend à attendre ce qui s’apparente à une sorte de comique de répétition (si le contexte se prêtait au rire), à savoir les réponses apportées à la demande d’entretien des deux comparses sans cesse éconduits par l’entourage du facétieux Pasqua, co-fondateur du SAC et ministre de l’Intérieur pendant les deux cohabitations (1986-1988 et 1993-1995). On suit la réflexion des deux auteurs, l’évolution de leur questionnement au fur et à mesure de leurs rencontres. On retrouve là le style caractéristique d’Étienne Davodeau, tel qu’on le connaît dans ses bandes dessinées documentaires : Un Homme est mort, Les Ignorants, Les Mauvaises Gens, Rural !Étienne Davodeau, Un Homme est mort, Futuropolis, 2006 ; Les Ignorants, Futuropolis , 2011 ; Les Mauvaises Gens, Delcourt, 2005 ; Rural !, Encrages, 2001, etc.
Et on découvre alors l’implication importante du SAC dans la répression du mouvement social, que ce soit en faisant le coup de poing contre des militants, en animant des syndicats « libres » (notamment au sein des firmes automobiles), et la violence qu’il exerce en toute impunité. Si ce n’était leur personnalité et les circonstances de leur mort, le juge Renaud et le ministre Boulin semblent n’être que deux assassinés parmi les quarante-sept meurtres à caractère politique qui ont été commis entre 1969 et 1981, comme l’évoque le document d’accompagnement du livre. On a ainsi d’avoir un outil de violence politique inouï au service du pouvoir gaulliste, qui s’est développée en toute impunité. En conclure que la France a vécu ses « années de plomb », à l’instar de l’Italie à la même époque, est probablement exagéré : on n’a pas eu d’attentats aussi meurtriers que ceux de Bologne et Milan, par exemple. La postface de Roberto Scarpinato, procureur général à Palerme, ne parvient pas à convaincre de sa pertinence, d’autant qu’elle retrace grosso modo ce qu’on a lu. Toutefois, on mesure mal la part prise par cette organisation dans la sauvegarde du pouvoir gaulliste, et, par conséquent, dans le maintien à distance de la gauche. On s’explique mal, avec une telle force, comment un Chaban-Delmas a pu échouer à succéder à Pompidou en 1974. C’est qu’il y a d’autres facteurs négatifs, comme la division de la droite elle-même… On s’étonne enfin de ce que la bande dessinée laisse supposer qu’il y ait eu un manque de réaction des formations politiques d’opposition. C’est que le propos des auteurs n’est pas là. Sans verser dans l’idée d’un complot orchestré dans l’ombre au sommet de l’État, ils s’attachent à donner des éléments d’éclaircissement sur les trois affaires évoquées. On peut regretter que le contexte plus général soit exclu de leur projet : dans ce cas, il eut fallu davantage que 224 pages.
Enfin, dans sa façon de procéder et (fatalement) par les interlocuteurs des deux auteurs, l’enquête évoque irrémédiablement celle que Francis Renaud a mené sur la mort de son pèrePatrice du Tertre et François Renaudet, « Le Juge Renaud, un homme à abattre », 2013, 52′. Diffusé sur France 3 le 1er juillet 2015 : la bande dessinée y fait d’ailleurs référence. De la même façon, on ne peut s’empêcher d’avoir en tête les images du film d’Yves Boisset, Le Juge Fayard dit le Shériff, sorti le 12 janvier 1977. Le réalisateur apparaît également dans le livre.

Frédéric Stévenot, pour les Clionautes