L’Harmattan, 2014, 242 pages, 25 € – ISBN : 978-2-343-04867-3
Effacé par l’extinction rapide de sa descendance mâle, Abel Servien (1591-1669) n’en est pas moins une figure éminemment représentative des grands commis de l’État à l’époque moderne. Ce robin dauphinois devint successivement haut magistrat, intendant de province puis intendant d’armée, ministre, diplomate, et enfin à nouveau ministre. Signe de la confiance placée en ses services, ce féal de Richelieu puis de Mazarin représente la couronne au plus haut niveau lors de négociations majeures, notamment celles du Congrès de Westphalie où il s’affirme comme un des hommes clés de la politique étrangère de la France.
Oncle du ministre Hugues de Lionne, Abel Servien est par ailleurs la figure de proue d’un clan familial entreprenant qui parvient à s’insérer dans le cercle restreint de l’élite gouvernementale au cours du XVIIe siècle. Car, dans la France d’Ancien Régime, si l’on met à part le cas atypique de personnalités véritablement hors normes telles le financier Samuel Bernard, l’ascension sociale est très rarement une aventure individuelle. Entreprise collective familiale, l’élévation des Servien tire sa force mécanique d’une stratégique sociale basée sur les réseaux de solidarité mutuelle, qui passe par la construction d’un statut de notables provinciaux avant de trianguler les positions de pouvoir dans la magistrature, la finance et la politique afin de mieux escalader les sommets de l’État royal.
C’est autour de la figure d’Abel Servien et de la dynamique remarquable qui porta sa lignée en haut du système monarchique que s’organise ce recueil de douze articles pour la plupart signés par des universitaires. Il en ressort un corpus varié mais cohérent qui réunit les actes d’un colloque d’octobre 2012 organisé par le laboratoire RARE (Rhétorique de l’Antiquité à la Révolution) de l’université Stendhal à Grenoble.

Servien en diplomatie

Un premier bouquet de textes est consacré à l’exploration des coulisses du Congrès de Westphalie (1643-1648).
La communication de Lucien Bély porte sur l’évolution de la relation entre Abel Servien et Mazarin, de la crise de succession de Mantoue à la signature des traités de Westphalie. De l’une à l’autre, leur lien hiérarchique au sein de la diplomatie royale s’inverse, Mazarin devenant le patron de Servien. La correspondance entre les deux hommes durant le Congrès de Westphalie, où Servien est l’homme de Mazarin au sein du trio des plénipotentiaires français, met en évidence l’évolution d’une relation professionnelle fondée sur une loyauté politique absolue, et qui acquiert peu à peu une teneur amicale.
Guido Braun, de l’université de Bonn, creuse ensuite le rôle joué par Servien au cours de la longue discussion des traités de Westphalie. Il montre comment le négociateur prend progressivement les commandes de la délégation française. Il n’y est pas un simple exécutant des décisions parisiennes, mais développe une forte expertise qui influence les options de politique étrangère arbitrées au sommet de l’État.
Enfin, Géraud Poumarède explore les richesses du journal tenu par le père oratorien Charles Le Cointe, membre de la suite privée de l’ambassadeur Servien. Le clerc diariste se mue en un chroniqueur bien informé des rites diplomatiques et du contenu des négociations.

Autour d’Abel Servien

Deux articles portent sur l’Italie au début du XVIIe siècle. Sven Externbrink, de l’université de Heidelberg, évoque l’apprentissage diplomatique de Servien, au moment de la crise de la succession de Mantoue, en le replaçant dans le cadre du déclin du modèle italien au profit de l’émergence de la France. Pierpaolo Merlin, représentant l’université de Turin, brosse le tableau général des ambitions et des évolutions de la ligne diplomatique du duché de Savoie, pris en tenaille entre la France et l’Espagne.
Pour sa part, Françoise Bayard honore d’un éclairage aussi rigoureux que décisif la réflexion sur Abel Servien. Diplomate professionnel sans culture financière solide, était-il apte à assumer les fonctions de surintendant des finances auxquelles il fut nommé en 1653, en copilotage avec Nicolas Fouquet, ou ne fut-il qu’une simple potiche ? Tel est l’enjeu de la mise au point formulée par cette grande spécialiste de la gestion financière de l’État d’Ancien Régime. Elle y démontre avec sûreté et subtilité que l’homme sut, certes sans flamboyante particulière, exercer la responsabilité technique qui lui était assignée, et même en tirer profit à titre personnel…
Soutenue par une sélection iconographique, Naïma Ghermani étudie avec finesse les images connues de Servien. Leur floraison est inaugurée par des portraits gravés en médaillon lors du Congrès de Westphalie, moment qui établit sa notoriété de négociateur, et s’achève par un somptueux portrait en pied posthume issu de l’atelier de Philippe de Champaigne, dont les codes font un miroir de la puissance monarchique. Son émergence figurée témoigne de l’entrée de ce grand serviteur de la royauté dans la galerie des hommes illustres.

Servien en son lignage

Enfin, l’environnement familial de Servien fait l’objet d’un examen approfondi grâce à un riche éventail de cinq études.
Dans la première, René Verdier sonde les friches aride de la généalogie médiévale en Dauphiné pour ébaucher les racines originelles du lignage des Servien, transitant entre petite noblesse rurale et notariat grenoblois.
De son côté, Guiliano Ferretti approfondit son analyse du modèle familial d’ascension sociale réalisé par la galaxie Servien. De Grenoble à Paris, de la cloche à la finance, de la finance à la robe et de la robe à la cour, l’émergence du groupe s’appuie sur une forte fécondité. Elle permet de renforcer le réseau relationnel appuyant le lignage par une politique matrimoniale qui confère aux femmes un rôle déterminant, phénomène déjà observé à travers d’autres études familiales, telle par exemple celle consacrée au parcours plus modeste des Miron.
Synthétisant sa thèse en l’École des Chartes, l’archiviste Jérôme Cras expose les antécédents familiaux et la brillante carrière d’Hugues de Lionne, ministre des Affaires Étrangères de Louis XIV et neveu de Servien, en scrutant plus particulièrement sa méthode d’accumulation des charges, des honneurs, des alliances et des patrimoines.
Plaidant pour une exploration approfondie des richesses archivistiques locales, Cédric Bouclier présente l’ascendance matrilinéaire d’Abel Servien, au sein de laquelle la volonté de promotion sociale et d’acquisition de la noblesse héréditaire se manifeste déjà avec constance, par le biais d’une insertion dans le personnel parlementaire grenoblois.
Hélène Duccini livre enfin une plaisante peinture de l’accomplissement social d’Abel Servien à travers la dynamique matrimoniale exprimée par son propre mariage dans la bonne noblesse d’épée provinciale puis l’union prestigieuse conclue entre sa fille et le futur duc de Sully. C’est aussi l’occasion d’évoquer son œuvre de bâtisseur au château de Meudon, écrin du splendide mariage de l’héritière.

Utilement étayé par une copieuse récapitulation des références bibliographiques traitant du dossier Servien, ce recueil alimenté par des études de qualité – rédigées dans un style agréable et, pour plusieurs d’entre elles, garnies d’illustrations – est une contribution appréciable qui enrichit le tableau du pouvoir et de la société en France au XVIIe siècle. Croisant diplomatie et généalogie, service public et clientélisme, cette évocation plurielle des Servien, lignée exemplaire de grands commis de l’absolutisme absorbés par la haute aristocratie, formule une réflexion de fond tout à fait instructive sur les convergences entre le service de l’État et la promotion sociale à l’époque moderne.

© Guillaume Lévêque