François Lafargue

Demain, la guerre du feu. Etats-Unis et Chine à la conquête de l’énergie.

Ellipses, 2006. 238 pages

Après avoir subi pendant des décennies le contrôle des occidentaux (XIX° siècle), la Chine est devenue, depuis peu, une véritable puissance capable de contrecarrer les Etats-Unis. Face à cette puissance montante, les Etats-Unis entendent utiliser l’arme pétrolière dans le double but de contrôler cette énergie et de s’en servir comme levier d’influence à l’encontre de la Chine. François Lafargue, dans son présent ouvrage, décortique les rouages de ces questions géopolitiques et énergétiques.

François Lafargue est Docteur en Géopolitique et Docteur en Science Politique de l’Université René-Descartes (Paris V). Il est spécialiste des questions énergétiques. Il a consacré sa thèse à l’Afrique du Sud. Ses travaux actuels portent sur les enjeux énergétiques en Asie et en Afrique. Il a publié en 2003 Opium, pétrole et islamisme. La triade du crime en Afghanistan. Ellipses.

Après avoir subi pendant des décennies le contrôle des occidentaux (XIX° siècle), la Chine est devenue une véritable puissance capable de contrecarrer les Etats-Unis. François LAFARGUE s’attache, dans les deux premières parties de son ouvrage, à brosser le portrait de la Chine telle qu’elle se présente aujourd’hui. Cette mise au point s’avère très utile pour les enseignants qui ont le souci de mettre à jour leurs connaissances sur cette puissance montante.

L’auteur montre les paradoxes qu’affichent le pays. La puissance économique doit être relativisée. Le PNB global hisse la Chine au quatrième rang mondial, alors que le PNB/hab. demeure comparable à celui de l’Egypte. Pour soutenir sa croissance, la Chine importe des matières premières (8% du pétrole mondial). Elle est fragile au niveau énergétique. Même si le pays dispose d’importantes réserves de charbon, elle est contrainte, depuis peu d’en importer pour faire face à son développement économique. De même, la présence de gisements de pétrole, de gaz naturel sur le territoire ne suffit pas à couvrir les besoins de l’industrie et ceux qui accompagnent l’accroissement du parc automobile. Depuis 2002, la Chine est devenue le deuxième consommateur mondial de pétrole, après les Etats-Unis. Même si le pays se tourne, depuis peu, vers l’énergie nucléaire et hydroélectrique, la Chine demeure vulnérable sur le plan énergétique.

Pour faire face à cette situation, la Chine engage de nombreux efforts pour assurer ses approvisionnements. Par là même, elle entre en concurrence avec les Etats-Unis, eux aussi soucieux de la diversification de leur approvisionnement énergétique. La Chine use de ses atouts militaires (arme atomique), spatiaux (5° puissance spatiale) et diplomatiques (membre permanent au conseil de sécurité) pour faire valoir ses intérêts auprès de pays mis au ban des nations. La Chine a, par exemple, apporté son aide au programme nucléaire iranien (4° producteur mondial de pétrole) alors qu’elle adhérait parallèlement au traité de non prolifération nucléaire !
La Chine déploie de nombreux efforts pour s’assurer la prospection et l’exploitation de gisements pétroliers en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Si l’on retient l’exemple africain, on peut noter que l’arrivée des chinois a de quoi inquiéter les Etats-Unis.

La Chine est un partenaire peu regardant au niveau politique. Elle exige seulement la rupture de tous liens entre le pays africain et Taiwan. Elle est respectueuse de la souveraineté des Etats. Elle ne donne pas de leçons de démocratie, à l’instar de la France et des Etats-Unis. Elle apporte une aide économique et commerciale. Elle propose, en échange du pétrole, de construire des infrastructures routières. Elle offre son soutien diplomatique au pays, en l’agrémentant de livraison d’armes… Toutefois, il y a des ombres au tableau. La Chine refuse tout transfert technologique vers les pays africains et refuse de former des techniciens africains. Elle profite de son implantation en Afrique pour écouler ses productions manufacturières de mauvaise qualité, qui concurrencent l’économie locale.

A l’instar de la Chine, l’Inde est à la recherche de ressources pétrolières pour accompagner sa croissance. Elle pourrait devenir à la fin de cette décennie la troisième consommatrice mondiale de pétrole. Elle use, toutefois, d’une stratégie différente pour s’implanter en Afrique. Elle propose un partenariat équilibré aux pays africains (avec construction d’usines en Afrique, même). La principale faiblesse de l’Inde vient de son image diplomatique floue. Elle hésite à s’engager activement aux côtés des pays africains. Elle craint de remettre en cause ses relations avec l’Europe et les Etats-Unis.

Dans la troisième partie de son ouvrage, François LAFARGUE s’attache à lire quelques évènements géopolitiques plus ou moins récents à la lumière de sa thèse développée dans l’ouvrage : la rivalité Chine / Etats-Unis. C’est la partie la plus discutable. Si l’on adhère à l’explication proposée pour la guerre du Golfe (Les Etats-Unis se sont maintenus au Moyen Orient, pas seulement pour prendre le contrôle des gisements du Moyen Orient, mais aussi pour empêcher la Chine de signer des accords pétroliers avec ces pays), l’explication proposée pour l’intervention américaine au Kosovo ne m’a pas convaincu. L’auteur appuie sa thèse sur le bombardement américain de l’ambassade chinoise à Belgrade et sur l’alliance historique entre l’Albanie et la Chine. Il voit dans l’intervention de l’OTAN au Kosovo un cas d’ingérence militaire dans les affaires intérieures d’un pays (ces bombardements, ne rentrant pas dans le cadre de la légitime défense, ont été effectués sans le vote d’une résolution du conseil de sécurité). L’auteur voit dans l’intervention au Kosovo une mise en garde adressée aux Chinois à propos du Tibet.

Pour conclure, l’auteur reconnaît que la rivalité sino-américaine est à relativiser. Les intérêts américains sont nombreux en Chine, surtout dans les zones côtières. Les importations agricoles américaines sont particulièrement importantes en Chine. De même, la diaspora chinoise est fortement implantée aux Etats-Unis. Les échanges sont donc nombreux.
La Chine est à la fois un acteur stratégique de premier plan pour les Etats-Unis et un concurrent économique redoutable.

Au-delà des remarques formulées, je conseille vivement la lecture de cet ouvrage. Il présente les relations internationales sous un jour nouveau : celui de la géopolitique du pétrole. Il permet de mettre à jour ses connaissances sur la Chine en 2006. Celles-ci étayeront facilement les cours de terminale (L’Asie Orientale, Les Etats-Unis : la superpuissance) ou de troisième (Géographie politique du monde, Les échanges…).
Le chapitre Tropisme pétrolier en Afrique sera d’une grande utilité aux candidats à l’agrégation interne 2007 pour la question de géographie des territoires sur l’Afrique.
Toutefois, on peut déplorer, dans l’ouvrage, l’absence de cartes qui permettraient de localiser les zones de conflits ou bien encore les gisements pétroliers. En revanche, le livre est agrémenté de graphiques et de tableaux de statistiques qui peuvent être éventuellement utilisés dans un cours.

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À propos de l'auteur

Catherine Didier-Fevre

Professeure agrégée d’histoire - géographie en classes préparatoires littéraires au Lycée Sainte-Marie Lyon (69005) Elle a soutenu une thèse de géographie à Paris Ouest Nanterre La Défense le 29/09/2015 : The Place to be ? Vivre et bouger dans "l’entre deux" : Mobilités et jeunesses dans les espaces périurbains. Mention très honorable. http://www.theses.fr/s75353 Activités dans l’association : - rédactrice de la Cliothèque de géographie - administratrice et rédactrice de Clioprépas

François Lafargue

Demain la guerre du feu, Etats-Unis et Chine à la conquête de l’énergie

Éditions Ellipses, mai 2006. 239 pages, compte rendu réalisé par Bruno Modica

Dans cet ouvrage, François Laforgue explique les ressorts dun nouveau conflit ayant quelques points communs avec la guerre froide opposant cette fois ci l’hyperpuissance américaine à l’Empire du Milieu.
La flambée des prix des carburants que les consommateurs de tous les pays développés subissent tient sans doute à la convergence de plusieurs facteurs. Le ralentissement des découvertes de gisements, comme dans les années soixante dix, les incertitudes en Irak et de façon plus générale au Proche Orient, la spéculation à laquelle se livrent les opérateurs du marché, expliquent la hausse rapide depuis deux ans des prix du pétrole. Mais la cause essentielle selon François Lafargue, l’auteur de cet ouvrage, est la montée en puissance de la Chine populaire dont l’économie devient énergétivore. Cette croissance de la consommation est loin d’être achevée et suscite de la part de ce pays un activisme diplomatique qui s’oppose à celui des Etats-Unis.
Dans la perception que l’hyperpuissance américaine peut avoir des menaces qui pèsent sur elle et sur le monde, le terrorisme islamique est sans doute l’élément le plus voyant. Pourtant, l’appétit de puissance de l’Empire du milieu, ses ambitions maritimes, son agressivité commerciale suscitent chez les auteurs étasuniens, de multiples travaux de prospective géostratégique.

Ces analyses se retrouvent également chez les auteurs de thrillers technologiques comme Tom Clancy qui font leur choux gras, avec un certain talent d’ailleurs de ce nouveau péril jaune.

L’ouvrage de ce spécialiste de la question, docteur en sciences politiques et en géopolitique est particulièrement utile et stimulant. Dans un volume très accessible il dresse un état des lieux de ces tensions et frictions particulièrement efficace.

Trois parties composent cet ouvrage, enrichi de graphiques :

Un pays trop grand pour un monde trop petit
L’appétit d’un géant
De l’Empire du mal à l’Empire du milieu

La première partie traite de la perception de la menace chinoise, en tant que puissance commerciale mais aussi politique et militaire. Ce pays qui n’a jamais hésité à fournir à quelques États voyous et autres des composants d’armes de destruction massive a entrepris un effort considérable de modernisation et de rationalisation de son appareil militaire. Achat de matériels ex-soviétique de bonne qualité comme les sous-marins diesel électrique de la classe kilo, acquisition de matériel occidental via Israël, mais aussi fabrication locale de matériel militaire de pointe sont les signes tangibles de cet effort entrepris dès l’accession au pouvoir de Deng Xiao Ping.

L’agressivité commerciale de la Chine, le peu de cas que ses entreprises font des règles instaurées par l’OMC à laquelle le pays a adhéré en 2001, suscitent des récriminations de plus en plus fortes aux Etats-Unis. Celles-ci rappellent la période des années 1980 avec la montée en puissance du Japon suscitant une certaine nippophobie.

Au niveau politique, l’activisme diplomatique de la Chine est évident dans les différents pays proches, associant présence militaire, octroi de prêts et d’investissements, traités d’amitié et contrats commerciaux. La Chine ne met aucune condition morale à ces avantages accordés à des pays du tiers monde, et surtout pas sur le respect des droits de l’homme.

La Chine revient en Afrique, un continent qu’elle avait déjà essayé de pénétrer à l’époque des guérillas anti-marxistes des années soixante dix. À ce moment là, les chinois et les étasuniens soutenaient des mouvements anti-gouvernementaux contre les pouvoirs prosoviétiques installés en Angola, en Ethiopie et au Mozambique. L’échec de cette politique a éloigné la Chine pendant un temps du continent noir ; elle y revient maintenant, au Soudan, comme au Nigeria, au Gabon comme au Congo, dans des pays où les réserves de pétrole ne sont pas négligeables.

L’appétit d’un géant qui constitue la seconde partie de l’ouvrage évoque dans un premier chapitre la double vulnérabilité énergétique et maritime de la Chine. C’est ce constat que les autorités de Pékin auraient fait depuis les années de la rupture sino-soviétique alors que la Chine en consommait 2.8 millions de tonnes, pour 308 aujourd’hui.

Pour la vulnérabilité maritime, le pays est sous la menace de la VIIe flotte américaine qui croise dans le détroit de Taiwan. Mais ce n’est pas le seul facteur. Comme pour le Japon, les approvisionnements énergétiques transitent dans une série de détroits plus ou moins stables politiquement. On pense à l’Indonésie et au détroit de Lahore soumis à la piraterie moderne.

Cela explique la sollicitude dont le régime des généraux birmans bénéficie, malgré les effets destructeurs dans la partie Sud de la Chine des exportations clandestines d’opium venues du Myanmar. L’activisme diplomatique de la Chine touche également l’Asie Centrale, une zone où le pays est loin d’être vulnérable au contraire. Depuis les indépendances des ex-républiques soviétiques les autorités de Pékin ont multiplié les rencontres, y compris avec la création de l’organisation de coopération de Shanghai…

Créée le 14 juin 2001, elle est devenue un instrument de la politique étrangère de Pékin et maintient les liens avec la Russie. Depuis 2005 des pays comme l’Iran et le Pakistan en font partie.

Mais ce qui est remarquable, c’est la diplomatie des tuyaux, une politique de signature de contrats d’approvisionnements pétroliers et gaziers… entreprise avec le Kazakhstan notamment. L’enjeu est de relier les gisements de l’Ouest Chinois, du Xin Jiang, à ceux du Kazakhstan afin d’approvisionner Shanghai.

La troisième partie, « de l’empire du mal à l’empire du milieu », traite des tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Face à l’activisme diplomatique et militaire de la Chine, Washington semble mettre en œuvre une politique de containment comme au temps de la guerre froide.

A la présence traditionnelle dans la mer de Chine, les Etats-Unis ajoutent la mise en place de bases aériennes dans des pays d’Asie centrale ce qui contrarie les Russes mais est tout de même clairement destiné à mener d’éventuelles missions d’observation en Chine. De ce fait l’auteur peut parler d’un Kriegspiel, (d’un jeu de guerre) en Asie centrale, mettant aux prises les Etats-Unis, héritiers du Royaume Uni, la Russie, et ce nouveau venu, la Chine, l’Empire du milieu, qui supplante l’Empire du mal.

Face à cette nouvelle menace les Etats-Unis envisagent aussi des rapprochements surprenants, y compris avec la Mongolie qui reçoit désormais une aide directe de 140 millions de dollars.
Le dispositif du GUUAM, réunissant dans une sorte de traité d’alliance, les Etats-Unis, la Géorgie, l’Ukraine, l’Ouzbékistan, la Moldavie, et l’Azerbaïdjan, est une création de Washington, visant à réaliser une sorte de nouveau containment contre la Russie, mais aussi contre la Chine. De ce fait, le rapprochement de Pékin et de Moscou a pris la forme de manœuvres navales communes, un geste politique fort au Nord de la mer de Chine, loi de la VIIe flotte de la Navy.

Très accessible, récent et bien documenté cet ouvrage mérite indéniablement d’être lu par des professeurs du secondaire traitant de l’Asie Orientale en classe de terminale. Ils pourront se familiariser aux principaux concepts de la géopolitique, très bien illustrés dans cet ouvrage et surtout donner à leurs élèves des éléments de réflexions très précis.

On regrettera simplement l’absence de quelques cartes pour situer certaines zones de tensions, mais elles sont assez faciles à trouver par ailleurs.

Au passage on notera la pertinence de certaines informations diffusées sur la liste H Français sur l’enseignement de la langue française dans les cursus scientifiques en Chine. Cela correspond à une volonté de l’Empire du Milieu de proposer un modèle alternatif dans l’Afrique francophone, un pré carré que les ambitions énergétiques d’outre atlantique auraient parfois tendance, depuis la crise ivoirienne à vouloir grignoter.

Bruno Modica
© Clionautes

La lecture de cet ouvrage s’inscrit dans mes travaux pour le séminaire de Questions Internationales que je dirige dans le cadre de la prépa ENA de Lille. Je pourrais le cas échéant donner quelques éléments supplémentaires à des publics intéressés sur les questions de géopolitique de l’Asie Centrale et sud Orientale. modica.bruno@wanadoo.fr

Demain la guerre du feu, Etats-Unis et Chine à la conquête de l’énergie
Demain la guerre du feu

À propos de l'auteur

Bruno Modica

Agrégé d'histoire, Chargé du cours d'histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA) Chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l'ENA. (2001-2006) Enseignant à l'école supérieure de journalisme de Lille entre 1984 et 1993. Rédacteur/correcteur au CNED de Lille depuis 2003. Correcteur de la prépa. Sciences-po Paris. Master 1. Professeur d'histoire-géographie au lycée Henri IV de Béziers. Publications aux éditions l'Étudiant: - Réussir ses dissertations …

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