Cr de François da Rocha Carneiro

Rendre compte d’un témoignage n’est pas chose facile. Privilégier et retenir tel épisode revient à écarter un pan entier de la mémoire de l’auteur au risque de le trahir. Il en va ainsi de ce journal de guerre de l’abbé Thellier de Poncheville.

De son père avocat et député, l’auteur avait hérité l’art oratoire, qu’il mit au service de l’Église en axant son ministère sur la prédication. Ordonné pour l’archidiocèse de Cambrai en 1900, il devient prêtre du diocèse de Lille, nouvellement créé en 1913. Influencé par le catholicisme social, il participe à la marque très forte que laisse ce courant dans son jeune diocèse. A 41 ans, l’ecclésiastique rejoint donc sa « paroisse militaire » dans ce qu’il considère dans son avant-propos comme la « période la plus tragique » de l’armée française en cette première Guerre mondiale.
Dès les premières lignes, l’aumônier militaire plonge le lecteur dans un savant mélange de témoignage de combat et de considérations religieuses. L’abbé relate par exemple une conférence sur Jeanne d’Arc, voisine lorraine, que les soldats purent entendre le 2 mars 1916, dans l’église d’un village de l’arrière. Ils étaient ainsi mis en condition quelques heures avant de rejoindre le front et le vif de la bataille, « au seuil du sacrifice ». A peine une semaine plus tard, le 8 mars, alors que les catholiques célèbrent le mercredi des Cendres et le début du Carême, l’abbé voit dans la boue drapant les soldats la véritable marque de la pénitence, davantage que la simple pincée liturgique de cendre grise. Ces deux exemples illustrent cette étonnante dualité résumée en la personne de Thellier de Poncheville : voir la guerre avec les yeux d’un homme de foi et d’Église, saisir le religieux par le prisme du combattant et du témoin des combats.
Ses premiers morts de Verdun, l’ecclésiastique les voit dans l’ambulance, en ce mercredi des Cendres, tandis que le canon persiste à rugir avec « des cris de bête fauve, le nôtre comme le boche ». Dès le lendemain, il visite une batterie d’artillerie touchée par les obus de la veille et prie sur le corps des victimes laissées au sein de la tranchée, parmi les vivants.

En l’église d’Haudiomont, « grand cadavre douloureux », il célèbre ses premières funérailles d’« enfants confiés à (sa) paternité spirituelle ».
L’auteur décrit les lieux, lorsque l’actualité de son journal lui laisse suffisamment de répit pour le faire. Son logis, privilégié en tant qu’aumônier divisionnaire, se résume à une baraque en planches, une seule pièce occupée par le lit, la table, le banc et un poêle, « richesses (…) qu’on trouve exquises en ce lieu ». Cette description est immédiatement reliée par l’auteur à son ministère : s’il ne nie pas le « confort » dont il profite en ces circonstances, l’abbé y voit surtout l’endroit où « on se réchauffe depuis le cœur jusqu’aux pieds ». L’apport spirituel est envisagé, par la présence d’une chapelle ouverte, « s’ils en ont le désir », à « des soldats qui traînent leur misère sur cette longue route désolée ». Autour de la chapelle, les tombes ont comme naturellement trouvé leur place. Plus tard, une autre chapelle prendra place dans le grenier d’un hôpital.

De l’expérience combattante, l’auteur apporte un témoignage à peine en recul par rapport à ce que pourrait faire un soldat. Même s’il n’y participe pas directement, dans sa chair, l’abbé Thellier de Poncheville réussit à faire transparaître la violence, la boue, l’omniprésence de la mort et des obus, le bruit. Il est lui-même touché légèrement en octobre par un éclat d’obus. La tristesse du soldat apparaît souvent, parfois en négatif, comme lorsque « un petit de la classe 16 » espère « inaugurer (sa) vie au front » à Douaumont, enthousiasme que tous ne partagent pas, selon l’abbé.
S’il se montre plein de compassion envers les membres de sa « paroisse militaire », l’abbé est en revanche beaucoup plus rude à l’égard des civils qu’il assimile aisément aux embusqués. Le visiteur aventureux entendrait plus qu’il ne verrait ce qui se passe sur Verdun, il devrait « laisser au vestiaire ce chapeau melon qui (nous) ferait rire »
Le journal de l’abbé Thellier de Poncheville ne figure probablement pas parmi les plus remarquables témoignages de guerre. Cependant, il est touchant à plus d’un titre et éclaire humainement la terrible bataille qui fait dire à l’auteur dans son avant-propos : « Verdun, c’est la France même ! »

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