Questions internationales – numéro 65 – La documentation française
Énergie : les nouvelles frontières – 10 €.
Encore une fois, revue question internationale que la Cliothèque présente depuis de très nombreuses années apporte à point nommé des éléments d’information actualisés sur un sujet particulièrement important.
La question de l’énergie apparaît dans diverses préparations en géographie, comme en géopolitique. La géopolitique du pétrole étend l’une des questions du programme d’admission au concours d’entrée à l’école militaire interarmes.

Serge Sur, le rédacteur en chef, ouvre ce dossier sur les nouvelles frontières de l’énergie en évoquant un débat fragmenté dans plusieurs dimensions. La formule, voire le slogan de la « transition énergétique » est souvent utilisé, mais sans que les véritables éléments du débat n’apparaissent très clairement. Les acteurs publics ou privés, les groupes de pressions ou les militants sont parties prenantes de ce débat souvent passionné.
Ce débat est multidimensionnel, à la fois sur le plan idéologique et technologique, au niveau national qu’international, comme du point de vue stratégique. La question de l’énergie affecte directement la politique des états.
L’utilisation de l’énergie et notamment des énergies fossiles dont on connaît les conséquences, largement considérées comme acquises, en matière de changement climatique d’origine anthropique, conditionne le type de développement des territoires. La compétition pour l’accès aux ressources l’emporte d’ailleurs souvent sur les préoccupations environnementales, notamment pour les pays émergents.
La politique énergétique participe de l’affirmation de puissance d’un État, et les États-Unis comme d’autres grandes puissances n’entendent se voir imposer aucune contrainte extérieure. La dimension internationale de la gestion énergétique apparaît davantage vécu comme une contrainte plus que comme une solution.
Les acteurs économiques privés, comme des sociétés multinationales qui peuvent être également comme Gazprom en Russie ou CNPC en Chine, dépendent très largement des décisions de leurs états respectifs. Ils mènent une politique très active de lobbying, orientent la recherche, profitent de la raréfaction des ressources pour favoriser la mise en valeur dans des espaces fragiles ou jusqu’alors protégés.
Dans le chantier énergétique actuel il est clair qu’aucune source nouvelle n’est en état de remplacer les hydrocarbures à terme prévisible tandis que les besoins en énergie iront croissant et que des sources complémentaires sont à exploiter comme le champ. Beaucoup d’espoirs sont fondés sur les perspectives de développement des énergies renouvelables comme les éoliennes ou les panneaux solaires mais leur productivité reste faible dans la mesure où la production d’électricité ne peut être stockée.
Le nucléaire civil assure une production constante d’électricité et pose bien d’autres problèmes en termes de complexité et de coût des centrales nucléaires, de retraitement et de stockage des déchets, à très longue nocivité, sans parler des risques de prolifération de matériaux fissiles pouvant servir à un usage militaire voire directement terroriste.
Les hydrocarbures, sous leur forme conventionnelle ou non, comme les gaz de schiste et les schistes bitumineux, font preuve de résilience. Les hydrocarbures restent au centre du paysage énergétique international jusqu’à une date pour l’instant non prévisible.
Il semblerait que l’évolution, qui ne sera pas une révolution, ni même une transition, passe par une hybridation énergétique, dont les voitures seraient un avant-goût, associant des hydrocarbures optimisés par une solution technique transformant le mouvement en énergie électrique. C’est le principe même de la voiture hybride.
Des pistes prometteuses existent, même si les biocarburants semblent connaître une forme de désamour en raison de la concurrence avec les productions agricoles destinées à l’alimentation humaine, mais jusqu’à présent aucune d’entre elles n’a pu proposer une alternative économiquement rentable aux énergies fossiles. Comme le dit le rédacteur en chef de la revue question internationale : « l’avenir est aux chercheurs ».

Interrogations et doutes

Dans ce dossier sur les nouvelles frontières de l’énergie, la question est examinée du point de vue global à l’échelle de l’Europe comme au niveau mondial pour le pétrole à propos duquel s’opposent enjeux stratégiques et logique de marché.
Pour les hydrocarbures non conventionnels les perspectives demeurent incertaines, même si les États-Unis semblent avoir fait des choix ne prenant pas en compte la dimension environnementale dans ce domaine. L’accident nucléaire de 2011 à Fukushima a introduit des doutes en matière de nucléaire civil même s’il paraît difficile, particulièrement pour les pays émergeant avec une demande électrique en forte croissance, d’éviter la construction de nouveaux réacteurs. Pour rester dans le domaine électrique, et dans la mesure où les énergies renouvelables permettent surtout, par le biais d’éoliennes ou de panneaux solaires photovoltaïques photovoltaïques de produire de l’électricité, la question du réseau de transport de cette énergie difficilement stockable se pose, notamment à l’échelle de l’Europe ou les infrastructures existantes sont particulièrement denses et implantées depuis longtemps.
Enfin, parce que cela a été l’objet de plusieurs « affaires » d’escroquerie, le commerce des droits d’émission de CO2 en Europe fait également l’objet d’un article de Christian de Perthuis et Raphaël Trotignon.
Le dossier sur l’énergie est enrichi d’un glossaire sur deux pages avec des définitions parfaitement accessibles qui se révèlent extrêmement précieuses pour la compréhension de cette étude.

L’Europe de l’énergie

À l’échelle du continent européen, Patrice Geoffron, professeur à l’université Paris-Dauphine, évoquent le leadership incertain de l’Europe en matière de transition énergétique. Pourtant, l’Europe, au sens « communauté européenne », est bien née de l’énergie avec la communauté européenne du charbon et de l’acier et Euratom. Mais c’est seulement avec la signature du traité de Maastricht en 1992 que l’union s’est dotée de compétences la rendant apte à prendre des mesures dans les domaines de l’énergie et à contribuer au réseau de transport, de télécommunications, et d’énergie. Ce n’était pas initialement prévu dans les traités originaux, et notamment sur l’interopérabilité des réseaux nationaux ainsi que sur l’accès. L’Europe a fixé des objectifs particulièrement ambitieux en 2008, le fameux paquet énergie-climat dont l’objectif dit « 3 × 20 » pour 2020, consiste à réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990 à améliorer de 20 % l’efficacité énergétique et apporter à 20 % la contribution des énergies renouvelables dans les bilans énergétiques. L’union européenne est la seule parmi les grands acteurs économiques mondiaux avoir formulé clairement un objectif aussi ambitieux, mais dans la mesure où les réalisations s’effectuent sur des bases nationales, les efforts restent pour l’instant fragmentés et peu coordonnés.

Le pétrole, enjeux stratégiques et logiques de marché

L’article le plus important dans la perspective de l’épreuve de géopolitique du concours de l’école militaire interarmes est celui de Philippe Copinschi : « Le pétrole, enjeux stratégiques et logiques de marché » qui propose une synthèse des enjeux pétroliers dans la durée et les perspectives actuelles.
Actuellement, la consommation mondiale d’énergie est satisfaite 32 % par le pétrole, à 29 % par le charbon et à 22 % pour le gaz naturel. Cela représente plus de 80 % d’énergie fossile tandis que le nucléaire et à 6 %, l’hydroélectricité 2,2 % et les autres énergies renouvelables 1 %.
Les consommations d’énergie varient selon les ressources dont disposent certains grands états, comme la Russie pour qui le gaz naturel représente plus de 50 % de son énergie primaire, tandis que le Brésil produit 35 % de son électricité avec les barrages géants dont il dispose. La Chine, malgré les tentatives de diversifier ses sources d’énergie utilise encore le charbon à 70 %.
La véritable dépendance énergétique est bien celle à l’égard du pétrole qui reste essentiel pour les transports, donc pour la production qui doit être transportée sans parler du déplacement des armées. Le pétrole est bien une ressource stratégique.
Si le charbon fournit encore 75 % de l’énergie en Europe occidentale en 1955 et n’en représente plus que 20 % en 1972 tandis que le pétrole passe au-dessus de 60 %. Le pétrole abondant et bon marché grâce aux gisements géants du Moyen-Orient a rendu possible l’expansion économique des 30 glorieuses et la diffusions de la consommation de masse.
Les chocs pétroliers de 1973 de 1979 et les politiques volontaristes de réduction de la consommation pétrolière avec le développement du nucléaire et la réduction de la consommation des automobiles, ainsi que la tertiarisation de l’activité économique, ont contribué à ralentir la croissance de la consommation pétrolière mondiale au moins jusque dans les années 80. Dans les années 1990 la consommation est repartie à la hausse pour atteindre les 86 millions de barils par jour en 2012. La Chine a multiplié par quatre sa consommation de pétrole 20 ans et devient le deuxième pays consommateurs derrière les États-Unis qui absorbent à eux seuls plus de 20 % de la production mondiale.
Le pétrole, du fait du décalage entre zones de production les lieux de consommation, est l’objet d’échanges commerciaux internationaux à grande échelle. Jusque dans les années 60 l’industrie pétrolière reste dominée par les majors, regroupant cinq compagnies américaines, une compagnie britannique et l’Anglo néerlandaise Shell.
Dès les années 50 des pays producteurs ont commencé à s’opposer à la domination sans partage que les majors exercés sur les ressources nationales, et le Docteur Mossadegh en Iran en 1951, suivi ensuite par le ministre vénézuélien du pétrole, ont été les promoteurs d’une forme de nationalisme pétrolier. L’organisation des pays exportateurs de pétrole est née en 1960.
Le tournant est intervenu au tout début des années 70, lorsque pour la première fois les découvertes de nouveaux gisements ont été inférieures à la consommation mondiale en augmentation constante. Le choc pétrolier de 1973 est lié au fait que les pays de l’OPEP assuraient alors plus de la moitié de la production mondiale de pétrole. Cela eut pour conséquence la transformation du marché du pétrole par la prise de pouvoir des pays producteurs face aux compagnies internationales. Les compagnies pétrolières disposent d’un droit d’accès tandis que dans le système pétrolier ce sont des acteurs politiques qui désormais maîtrisent ressources.
Face à cette vulnérabilité les pays consommateurs ont engagé des politiques volontaristes de diversification énergétique utilisant le gaz naturel et le nucléaire même si c’est énergie a connu un certain nombre de coups d’arrêts à la suite de différentes catastrophes comme en Pennsylvanie en 1979, à Tchernobyl en 1986 et à Fukushima en 2011.
La toute-puissance de l’OPEP sur le marché pétrolier mondial n’a duré en réalité que quelques années. L’envolée des prix du pétrole favorisait l’émergence de nouvelles zones de production et six ans seulement après le deuxième choc pétrolier de 1979, l’OPEP ne représente plus que 28 % du pétrole mondial. Le prix élevé du pétrole rend plus attractifs des gisements qui avaient été délaissés en raison du faible coût à la sortie du puits des hydrocarbures du Moyen-Orient. C’est d’ailleurs la raison du contre-choc pétrolier déclenché en 1985 par l’Arabie Saoudite qui a vu pendant une période de près de deux ans les prix du pétrole s’effondrer. En réalité, la leçon des deux chocs pétroliers a été parfaitement retenue, et la concurrence des pétroles « chers » d’Amérique du Nord, de mer du Nord, et du golfe de Guinée, impose aux pays de l’OPEP de limiter leur production ce qui permet de maintenir le prix du pétrole autour de 100 $ le baril.
La nationalisation des gisements et des avoirs des compagnies pétrolières dans les pays de l’OPEP a profondément déstructuré le marché pétrolier mondial. Les compagnies pétrolières contrôlaient la ressource du derrick jusqu’à la pompe de la station essence en passant par le transport et le raffinage. De ce découplage entre la production et la distribution est né le marché mondial du pétrole c’est-à-dire l’interface entre les producteurs et les distributeurs. En réalité, les producteurs ont perdu la faculté qu’ils avaient juste après le choc pétrolier de déterminer arbitrairement le prix de vente de leur pétrole brut. Depuis les années 80 le prix du pétrole est fixé par les marchés financiers en fonction de l’équilibre entre l’offre et la demande et cette contrainte se posait tous les acteurs, des compagnies pétrolières aux états producteurs. Sur un marché qui est devenu hautement spéculatif cette croissance économique mondiale, en particulier celle de pays émergents qui pousse désormais à la hausse les cours du pétrole, tandis que l’offre peine à répondre à cette expansion de la consommation faute de capacités de production. L’enjeu est important en matière de recherche de nouveaux gisements dont on connaît l’existence mais qui restent encore difficilement accessibles. En dehors de ralentissement majeur de l’activité économique mondiale, seule la mise en service de nouveaux grands gisements permettra d’envisager une baisse tendancielle des prix du baril.
La régulation marchande du pétrole a été favorisée par les politiques de dérégulation et de privatisation des secteurs énergétiques nationaux, en particulier dans les pays développés importateurs de pétrole. C’est le cas en France avec la constitution du groupe Total, issu de la privatisation de la vieille compagnie « essence et lubrifiants de France » en 2000. Les états perdent une partie de leur influence face aux forces du marché. De véritables mastodontes industriels sont issus de plusieurs regroupements comme Exxon avec Mobil, Chevron avec Texaco. Dans les pays où l’exploitation de gisements difficiles à atteindre suppose une grande maîtrise technologique, le rapport de force est redevenu favorable aux compagnies pétrolières. Les seuls pays qui maintiennent réellement une certaine forme de nationalisme pétrolier sont l’Arabie Saoudite, le Koweït et le Mexique. Au Venezuela comme en Bolivie le nationalisme pétrolier ou gazier a consisté à renégocier les contrats mais les compagnies étrangères restent présentes en raison de leur maîtrise des technologies d’extraction et des capacités de financement dont ces états ne disposent pas.
Les États-Unis ont mis en œuvre, et depuis longtemps, une politique pétrolière mais, d’après l’auteur, celle-ci ne repose pas simplement sur l’action militaire et la tentative de contrôler voire de s’approprier la production nécessaire à leur consommation, mais sur le recours aux forces du marché dans le cadre d’un système globalisé et libéralisé. La politique pétrolière mise en place par en intrigue repose sur l’idée que le libre fonctionnement du marché et la condition d’une allocation optimale des ressources les autorités publiques doivent prendre en charge les conditions de fonctionnement du marché via des politiques publiques d’extension et de sécurisation du marché. Les mesures de sécurisation prennent en compte l’accessibilité aux différents gisements, et cela explique l’intervention en Irak mais aussi le grand jeu autour du gisement pétrolier de la mer caspienne, l’intégration des compagnies pétrolières ou gazières dans la diplomatie des tuyaux, permettant la construction d’oléoducs et de gazoducs dont les tracés sont très largement dictés par des considérations politiques, et bien entendu par la maîtrise des routes maritimes qui représentent 80 % du commerce pétrolier. Seuls les États-Unis disposent des moyens de contrôler simultanément les détroits et les goulets d’étranglement stratégiques par lesquels passent des supertankers. D’après l’auteur qui propose également un encadré sur « la malédiction ou la bénédiction des ressources énergétiques », les États-Unis jouent bien le rôle de gendarme du marché pétrolier et de garant du bon approvisionnement mondial. Cela peut apparaître comme contradictoire avec le redéploiement de la puissance militaire américaine en direction de l’Asie orientale, au détriment du proche et du Moyen-Orient, mais en réalité ce déploiement vise à exercer une forme de contrôle indirect sur les routes d’approvisionnement de la Chine qui devient à terme le premier consommateur mondial. C’est la raison pour laquelle la Chine cherche à valoriser des routes d’approvisionnement continentales, notamment avec un réseau de gazoducs des gisements de la mer caspienne en passant par l’Asie centrale.

Brésil et Afrique

Ce numéro de questions internationales est également enrichi par des encadrés « pour aller plus loin » comme celui sur le Brésil qui serait sur la voie de l’indépendance énergétique. Confronté à une hausse constante de sa demande intérieure le géant économique sud-américain doit encore importer massivement du pétrole mais la découverte de gisements « présalifères » en offshore profond, 7 000 sous le niveau de la mer ouvrent des perspectives très importantes avec des réserves se situant entre 50 et 100 milliards de barils. Le Brésil dispose aussi d’un potentiel gazier particulièrement important, y compris avec des réserves de gaz de schiste et son avance en matière de biocarburants, grâce au plan pro alcool mis en place dans les années 70, lui permet d’envisager l’avenir énergétique avec un certain optimisme qui se traduit d’ailleurs par des investissements massifs dans les énergies renouvelables.

L’autre encadré, de François Lafargue, traite du paradoxe africain, opposant richesse du sous sol et pauvreté des populations.
Malgré une évidente richesse en matières premières, 95 % des réserves mondiales de platine, 15 % pour l’or, 8 % pour le pétrole et 7 % pour le gaz, la plupart des pays africains, y compris ceux dont le PIB par habitant a été multiplié par deux comme le Nigéria ou l’Algérie, n’ont pas fait mieux que d’autres nations en développement dépourvu de matières premières abondantes comme le Pakistan ou le Bangladesh. En matière de développement humain des pays comme le Nigéria, l’Angola et la Guinée équatoriale sont classés très bas.
Parmi les facteurs explicatifs de cette situation paradoxale on peut trouver l’utilisation politique de la rente énergétique, et le détournement par une minorité ethnique correspondant à un clan au pouvoir qui s’est approprié le patrimoine de l’État. L’autre explication se trouve dans les choix économiques contestables, et notamment la négligence à l’égard de l’agriculture vivrière pour privilégier un mode de développement reposant sur l’extraction puis l’exportation de matières premières comme les hydrocarbures en Algérie ou au Nigéria où les produits agricoles comme le cacao en Côte d’Ivoire ou le coton au Burkina Faso. La dépréciation du cours de certaines matières premières et la hausse des prix des céréales ont eu des conséquences dramatiques pour ces pays les contraignants à solliciter l’aide du fonds monétaire international pour acheter des biens alimentaires qui le produit. Le maintien d’un secteur public pléthorique, près de 30 % des emplois en Égypte, permet de s’assurer une certaine loyauté de la population.
Enfin les économies restent étroitement dépendantes de l’investissement étranger, et les firmes transnationales dans le secteur des industries extractives sont souvent dans une position d’oligopole. La complaisance des autorités locales et obtenues par une corruption endémique. À leur actuelle le commerce extérieur du continent africain reste encore très proche de ce qu’il était sous l’ère coloniale avec des ventes de matières premières non transformées et des achats de produits manufacturés. Exemple éloquent, le Nigéria qui le deuxième producteur de pétrole en Afrique importe près des trois quarts de sa consommation d’essence.

Les hydrocarbures non-conventionnels

Roland Vially, géologue responsable du projet de l’IFP traite des hydrocarbures non conventionnels, dont il considère les perspectives incertaines.
Le rapide développement de l’exploitation du gaz de schiste puis du pétrole de schiste aux États-Unis à replacer la transition énergétique
l’actualité. La question qui est posée, avec une augmentation de la demande énergétique mondiale de plus de 35 % dans les 25 prochaines années, sera de savoir quelle sera la part des hydrocarbures non conventionnels dans le futur mix énergétique. La période 2010 – 2035 seraient bien celle de la transition énergétique même si sa réalisation sera probablement plus lente que prévu. En valeur absolue la production d’énergie fossile et plus particulièrement d’hydrocarbures pourraient continuer à augmenter et atteindre les 100 millions de barils par jour contre 86 millions en 2012. L’effort d’exploration et de production d’hydrocarbures sera maintenu avec probablement un meilleur taux de récupération des gisements qui n’est pour l’instant que de 35 %.
La découverte de nouveaux gisements dans des zones encore peu explorées comme l’offshore profond ou l’Arctique devrait également augmenter l’offre. Enfin l’exploration et la production d’hydrocarbures non conventionnels peut se révéler prometteuse. La définition même de ces hydrocarbures non conventionnels a évolué. Les gisements de l’offshore profond sont composés d’hydrocarbures conventionnels tandis que des hydrocarbures non conventionnels comme les sables bitumineux et les huiles lourdes et extra lourdes se trouvent dans des réservoirs conventionnels, les fameuses roches mères de gisements pétroliers. La formation géologique qui est à l’origine des hydrocarbures n’est pas fondamentalement différente.
L’exportation du gaz de schiste a commencé de façon très précoce, dès 1821 sur la commune de Fredonia dans l’État de New York, 38 ans avant le fameux puits de pétrole du colonel Drake attitude civil en Pennsylvanie. Ce n’est qu’à partir des années 60 qu’une petite production a commencées à être exploitée mais c’est à la fin des années 90 et au début des années 2000 que la production de gaz de schiste devient plus importante. Les méthodes utilisées comme la fracturation hydraulique et le forage horizontal sont issus de l’extraction pétrolière et gazière classiques. La production a augmenté de façon exponentielle jusqu’à représenter aujourd’hui près de 35 % de la consommation en gaz des États-Unis. De la même façon, l’extraction du pétrole de schiste dans les bassins du Dakota du Nord et du Texas représente aujourd’hui 7 % de la consommation américaine est l’équivalent de la production pétrolière de la Libye. L’auteur de cet article affirme que l’Arabie Saoudite pourrait être détrônée par les États-Unis comme premier producteur mondial de pétrole d’ici à 2017.
Les conséquences sur l’économie américaine ne sont pas négligeables, le prix du mètre cube de gaz ayant été divisé par trois, de 12 à quatre dollars, ce qui représente un prix trois fois moins élevé qu’en Europe. Les entreprises chimiques américaines profitent très largement de cette situation.
Il est évident que l’impact environnemental n’est pas négligeable à la fois en termes de consommation d’eau, de risques de pollution des aquifères et d’émissions de gaz à effet de serre. L’inventaire des ressources récupérables en pétrole et gaz de schiste peut totalement inverser la hiérarchie des producteurs mondiaux d’hydrocarbures, l’Argentine disposerait par exemple de réserves importantes tout comme le Pakistan et l’Afrique du Sud. La Chine, serait au deuxième rang mondial en matière de production de ces deux ressources derrière la Russie pour le pétrole de schiste et derrière les États-Unis pour le gaz de schiste. La France a fait le choix, en 2011 d’une loi interdisant la fracturation hydraulique pour la recherche et l’exploitation des hydrocarbures mais c’est une compagnie française qui récemment a obtenu une concession d’exploitation dans les îles britanniques. Si l’on se met à produire des hydrocarbures non conventionnels de façon massive la date du fameux peak oil serait repoussée tout comme la transition énergétique et les dispositions prises pour limiter les gaz à effet de serre.

Le cas chinois

« Pour aller plus loin ». La Chine entre consommation croissante et transition énergétique.

Christophe – Alexandre Paillard relève dans cet article les défis auxquels la Chine confrontée pour les 20 prochaines années. Trouver des ressources énergétiques en quantité suffisante et à des prix raisonnables pour alimenter sa croissance économique, répondre au défi environnemental que lui pose la croissance de ces émissions de gaz à effet de serre et enfin coopérer avec l’union européenne, le Japon et les États-Unis pour assurer une transition énergétique paisible au monde du XXIe siècle.
Dès lors que l’offre énergétique mondiale ne permettrait pas de répondre à la croissance des besoins de l’économie chinoise, le géant économique pourrait courir le risque, s’il limitait sa croissance, d’une déstabilisation politique et sociale interne, et pourrait même rentrer en compétition avec d’autres puissances consommatrices pour le contrôle des marchés énergétiques mondiaux. Cela peut signifier le risque d’une confrontation militaire.
La Chine est officiellement devenue le premier consommateur mondial d’énergie en octobre 2010 et consomme en moyenne 4 % d’énergie de plus que les États-Unis. Elle concentre 20 % de l’énergie primaire mondiale soit 49 % du charbon utilisé dans le monde. Le bilan énergétique chinois repose essentiellement sur la consommation de charbon, 66,5 %, 18,9 % de pétrole, 5,5 % gaz naturel et seulement 1 % pour le nucléaire. L’hydroélectricité à près de 8 %, grâce à des barrages géants comme celui des trois gorges couvre 16 % des besoins électriques nationaux.
La Chine a fait le choix du développement de l’énergie nucléaire avec très de 27 réacteurs actuellement en cours de construction, le développement de nouveaux barrages hydroélectriques et même des centrales solaires. La Chine sans doute le pays qui investit le plus dans la production de nouvelles sources d’énergie.
En septembre 2013 la Chine est devenue, devant les États-Unis, le premier importateur net de pétrole dans le monde avec 6,25 millions de barils par jour. Elle s’intéresse de plus en plus aux grandes régions de production comme le golfe persique et l’Afrique subsaharienne. Face au repli énergétique américain favorisait par la montée en puissance de l’utilisation du gaz de schiste, les producteurs de cette région sont de plus en plus tentés par des relations avec cet énorme client que la Chine. Ce dernier ne posant d’ailleurs pas beaucoup de questions pour ce qui concerne la gouvernance et la question des droits de l’homme.
Le défi écologique, depuis que la Chine est devenue en 2007 le premier pays émetteur de gaz à effet de serre, devant les États-Unis, est difficile à relever. La dégradation de la qualité atmosphérique est actuellement perceptible dans les plus grandes villes de Chine et des investissements considérables sont mis en œuvre pour accroître l’efficacité énergétique.

Nucléaire, doutes à court terme, relance à terme

Jacques Percebois, interroge la question du nucléaire civil en évoquant simultanément des doutes et un espoir de relance. Depuis 2011, et l’accident de Fukushima, les perspectives du nucléaire civil sont beaucoup moins prometteuses. À court et moyen terme la reprise du nucléaire semble fragilisée mais à long terme, dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, de sérieux espoirs de relance des investissements nucléaires existent. Ils sont liés à la fois à l’accroissement des besoins mondiaux d’énergie et au progrès technique attendu du côté des réacteurs nucléaires. Les incertitudes tiennent largement à une mauvaise visibilité sur l’évolution de la demande d’énergie. Une meilleure efficacité énergétique dans les deux plus gros secteurs consommateurs que sont l’habitat et les transports pourraient faire baisser la demande.
La montée en puissance des hydrocarbures non conventionnels et notamment du gaz de schiste aux États-Unis à stopper la relance du nucléaire les producteurs d’électricité obtiennent un retour sur investissement beaucoup plus rapide avec des centrales à gaz qu’avec des centrales nucléaires. Le charbon américain arrive massivement, et à bas prix sur le marché européen, et les centrales à charbon retrouvent toute leur pertinence. Les émissions de CO2 par habitant ont tendance à diminuer aux États-Unis tandis qu’elles auraient tendance à augmenter en Europe.
La crainte d’un accident nucléaire majeur amène un renchérissement considérable des investissements dans ce domaine. Sans compter que les investissements dits de jouvence permettant à d’anciens réacteurs de continuer à fonctionner représente des montants considérables, estimé à près de 55 milliards d’euros pour les 58 réacteurs français par exemple.

À long terme par contre, la poursuite de l’augmentation de la demande dans les pays émergents devrait favoriser la relance du nucléaire à l’horizon 2025. Même la Russie dispose pourtant de ressources considérables de gaz naturel ces remises à construire des réacteurs nucléaires même si la majorité des chantiers se trouve aujourd’hui en Chine. Ce pays devrait consommer 23 % de l’énergie mondiale 1035 c’est-à-dire 70 % de plus que les États-Unis. Pour la construction de ces réacteurs la Chine importe des technologies américaines, coréennes et française est envisage de développer sa propre filière.
L’Inde a pu être un pays précurseur en matière de nucléaire civil, mais sa capacité encore modeste ne peut que se développer si les besoins du pays en énergie électrique continue d’augmenter. La Corée du Sud qui a pu être un concurrent de la filière française dans les pays du golfe persique poursuit son effort d’expansion du nucléaire de même que la Russie qui dispose en plus de réserves d’uranium facilement accessible. Les États-Unis et le Japon ou la capacité installée déjà importante sont actuellement en position attentiste.
L’Europe souffre d’une stratégie qui n’est pas cohérente, que ce soit dans la reprise dans la sortie du nucléaire. Des pays d’Europe centrale encore largement dépendant des importations de gaz russe transitant par l’Ukraine, comme l’Hongrie, Pologne, la République tchèque et la Slovaquie souhaite développer cette filière avec un recours probable à la technologie russe. L’union européenne devra de toute façon, construire de nouveaux réacteurs pour remplacer ce qui serait devenu obsolète. Cela peut représenter d’ici 2050 une centaines de tranches.
Même les pays pétroliers du golfe persique souhaitent disposer d’électricité d’origine nucléaire pour le dessalement de l’eau de mer et réserver les hydrocarbures aux exportations. On peut comprendre d’ailleurs, bien que les intentions militaires ne sont pas absentes, les préoccupations de l’Iran dans ce domaine.
Le potentiel des technologies nucléaires nouvelles serait plutôt prometteur au-delà de la troisième génération de type EPR. La rupture technologique serait celle des réacteurs à neutrons rapides qui font parti de ce que l’on nomme la quatrième génération et qui pourrait être disponible autour de 2030-2040.
Ces réacteurs à neutrons rapides présenteraient l’avantage d’une excellente utilisation de la ressource en uranium, d’un multiracial éclairage du plutonium et pourraient même limiter les risques de prolifération puisqu’il supprime la nécessité d’enrichir l’uranium et consomment eux-mêmes le plutonium qu’ils produisent.
Le nucléaire souffre essentiellement d’un handicap est celui de la gestion à long terme des déchets. Les déchets à haute activité et vie longue ne représente pourtant que 1% des déchets produits et le stockage dans des sites géologiques profonds comme en France, en Suède et en Finlande peut apparaître comme une solution provisoire avant des avancées technologiques pour réduire leur nocivité et leur durée de vie.

Le gaz russe – Entre Europe et Asie

Parmi les questions récurrentes, les échanges gaziers entre l’Union européenne et la Russie sont traités par Catherine Locatelli qui évoque des interdépendances mais aussi des incertitudes.

En 2012, Gazprom a exporté 186 milliards de mètres cubes de gaz naturel vers les pays de l’union européenne, ce qui représente près de 30 % des importations. La dépendance de l’union devrait augmenter avec de fortes variations des pays à l’autre. Pour les pays d’Europe centrale et les pays baltes la dépendance aux importations de gaz russe est supérieure à 70 %. Mais en volume, l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni constitue des marchés privilégiés pour le gaz russe. C’est dans l’union européenne que les prix du gaz russe sont les plus élevés tandis que ceux du marché intérieur et de la communauté des états indépendants reste faibles.
Les échanges gaziers entre l’union européenne et la Russie sont réalisées dans le cadre de contrats de long terme qui imposent l’achat d’une quantité à un prix défini à l’avance. Ces contrats sont remis en cause au nom des principes concurrentiels et de la partition du marché ce qui peut menacer la situation de rente d’une entreprise comme Gazprom. Les contrats à long terme ont suivi l’évolution des cours du pétrole tandis que ceux du gaz naturel et du gaz naturel liquéfié vendu sur les marchés à court terme se sont littéralement effondrés. Gazprom est très dépendante des importations de l’union européenne pour pouvoir moderniser ses installations et exploiter de nouveaux gisements. La recherche de nouveaux clients asiatiques comme le Japon, la Chine et la Corée du Sud pourrait alors constituer une alternative.

Les réseaux électriques

Hervé Mignon directeur de la perspective du réseau de transport d’électricité s’intéresse aux énergies renouvelables en Europe et au rôle que le réseau de transport d’électricité pourrait jouer. Le réseau de transport est bien le vecteur de la transition énergétique et la multiplication de petites unités de production, utilisant les énergies renouvelables imposera à terme une densification des réseaux de transport. Le développement de grands projets permettant de produire de l’électricité d’origine éolienne en grande quantité comme les centrales éoliennes de haute mer imposent à terme la construction de super réseau permettant de transporter de grandes quantités d’électricité sur de très grandes distances. La particularité de la production électrique et qu’elle doit s’adapter en permanence à la demande.

Énergie : les nouvelles frontières

Depuis l’échec en 2009 de la conférence de Copenhague sur le changement climatique, le débat sur l’énergie a perdu de sa visibilité et s’est plutôt intériorisé au sein des différents États. La préparation de la conférence de Paris en 2015 lui rendra sans doute de l’acuité. C’est l’occasion pour « Questions internationales » de proposer un examen des données de base sur la question.

Les différents articles du numéro font le point sur une question complexe. Le thème de la pénurie, au minimum de la ressource rare, la peur de manquer, la perspective de devoir payer beaucoup plus cher dominent depuis quelques décennies les questions de l’énergie au sein des pays développés d’abord, dans le monde entier désormais. Plutôt que d’aller vers une énergie de substitution qui remplacerait à terme pétrole et gaz, on semble se diriger vers un éventail d’énergies, disponibles à plus ou moins long terme, et dont la répartition sera fonction de données économiques, écologiques, technologiques et politiques variables suivant les régions et les pays.

Au sommaire

– Ouverture – Énergies : question globale, débat fragmenté, hybridation en cours (Serge Sur)
– L’Europe et la transition énergétique : un leadership incertain (Patrice Geoffron)
– Le pétrole : enjeux stratégiques et logiques de marché (Philippe Copinschi)
– Les hydrocarbures non conventionnels : des perspectives incertaines (Roland Vially)
– Le nucléaire civil entre doutes et espoir de relance (Jacques Percebois)
– Énergies renouvelables en Europe : le rôle du réseau de transport d’électricité (Hervé Mignon)
– Le commerce des droits d’émission de CO2 en Europe (Christian de Perthuis et Raphaël Trotignon)

Au sommaire de ce numéro également
Chroniques d’actualité
– Les armes chimiques et leur contrôle international (Elisande Nexon)
– L’accord de Genève sur le nucléaire iranien (Renaud Girard)

Questions européennes
– L’enjeu des migrations dans la France contemporaine (Patrick Simon)

Regards sur le monde

– L’Arctique, un espace ouvert à la coopération des États riverains (Antoine Dubreuil)
– La Colombie proche d’une issue au conflit armé interne (Sophie Daviaud)
Les questions internationales à l’écran
– Valse avec Bachir, l’invention d’un genre (Joël Bouvier)

Documents de référence
La Russie, les États-Unis et les débuts de la civilisation du pétrole à la fin du XIXe siècle – Extraits de Calouste Sarkis Gulbenkian (1869-1955) et d’Alexis Clerc (1841-1894).

Énergie : les nouvelles frontières
Collection Questions internationales n° 65
La Documentation française
128 pages, 10 euros
En vente le 15 janvier 2014

À paraître également

– Énergie et minerais. Des ressources sous tension, Bernadette Mérenne-Schoumaker, collection Documentation Photographique n° 8098 (en vente le 5 mars 2014)

– Parlons gaz de schiste en 30 questions, Pierre-René Bauquis, collection Doc’en poche Entrez dans l’actu, (en vente le 19 mars 2014)