Camille Schmoll est géographe, et enseigne à l’Université de Paris. Elle a participé à fonder le Groupe international d’experts sur les migrations (GIEM). Elle s’intéresse aux dynamiques migratoires et aux politiques migratoires sous une approche géographique et sociologique. Son ouvrage, Les damnées de la mer, est issu d’un travail de terrain débuté en 2010 aux marges de l’Europe. Le choix d’étudier les migrations féminines s’explique par la sous-représentation médiatique de ces femmes quand bien même elles représentent la moitié des migrants dans le monde. Il y a également des motivations et des parcours spécifiques à ces migrations féminines.

Un travail de terrain sur les migrations des femmes

Le corps de la démonstration est amorcé par le récit d’une migrante camerounaise, Julienne. Ce témoignage permet d’apprécier le travail de terrain de la chercheuse qui a réalisée nombre d’entretiens et de visites. Il permet de comprendre les motivations à l’origine de l’ouvrage : une géographie politique de la vie au temps des frontières par le prisme de la vulnérabilisation des femmes. Les migrations féminines tendent ici à être complexifiées pour comprendre leur caractère protéiforme (motivations, parcours, détermination).

Une étude de l’ensemble du processus migratoire

Après avoir analysé le parcours migratoire, l’auteure s’attache à analyser ce qui se joue à l’arrivée en Europe. Avec son expression « archipels de la contrainte », Camille Schmoll décrit le déploiement de politiques institutionnelles et coercitives de gestion des migrantes une fois sur le sol européen. On comprend avec l’exemple de Ponte Galeria les différentes échelles, notamment biopolitique, de contrôle des corps déployé dans ces centres. Ensuite, l’auteure s’attache à décrire les « paysages moraux » des centres d’hébergement. En effet, ceux-ci génèrent une marginalisation des individus et particulièrement des femmes dans une logique de « mortification de la personnalité » (Erving Goffman).

À la suite de cela, les centres d’hébergement sont analysés en tant que lieux de résistance dans une logique de développement de « contre-pouvoirs et de contre-spatialités ». Camille Schmoll introduit alors la notion d’« autonomie en tension », entendue moins dans une acception morale et rationnelle que relationnelle. À partir de cet angle d’analyse, l’auteure décrit les lieux d’expression de cette autonomie. Ils peuvent être matériels comme l’espace de la chambre mais également immatériels comme le cyberespace dans une perspective de valorisation du soi avec la mise en ligne de selfies par exemple. 

Une étude au croisement de plusieurs démarches

En somme, la chercheuse articule trois dimensions dans sa démarche : « l’observation des « lieux-frontières » ; le recueil de récits de trajectoires ; des suivis de femmes migrantes ». Se situant à la croisée de multiples disciplines, Camille Schmoll propose une vue intéressante sur ce que la migration fait aux femmes en Méditerranée. Tout au long de l’ouvrage, on ressent sa nécessité de penser géographiquement les processus qu’elle a constatée sur le terrain. En cela, elle prouve que l’analyse spatiale permet de comprendre et d’expliquer les phénomènes décrits. Cette démonstration passe notamment par l’analyse par échelle lui permettant d’accéder au pouvoir souvent niché dans des processus scalaires entrelacés.

Avec cet ouvrage, qu’on peut rapprocher au champ des critical border studies, on comprend que la frontière ne peut plus être appréciée uniquement dans sa linéarité. Camille Schmoll montre donc bien qu’en Méditerranée mais aussi ailleurs « il n’est plus question de « passage des frontières », mais plutôt de « vie à la frontière » ou « dans la frontière » ».

C Louis Pujar