Ce livre collectif est issu des « Rencontres du Comité national français de géographie (CNFG) » qui se sont tenues en mai 2023 à l’université polytechnique Hauts de France à Valenciennes. Il interroge les relations entre les différentes formes d’engagement et les pratiques des géographes. Il tourne autour de la question : que signifie s’engager en géographie ? Il essaie de « rendre compte de la polyphonie de ces engagements, de prendre en considération leur complexité : une trajectoire de recherche peut glisser à travers un chemin étroit qui ouvre sur des horizons complexes, à même de renouveler les positionnements épistémologiques et géographiques ». Il a tout particulièrement sollicité une génération de jeunes géographes. Il s’organise en cinq parties regroupant de deux à quatre communications chacune.
Etre engagé et s’engager
Dans une première partie, un parallèle est tenté entre la géographie et la sociologie, qui s’appuient toutes deux sur des travaux de terrain et des statistiques. Si elles se sont éloignées dans un premier temps, elles se sont retrouvées par la suite dans la géographie sociale. Une enquête sur un millier de docteurs en géographie, leurs emplois et leurs activités extra-professionnelles, montre l’importance du secteur public (universités, collectivités territoriales, grands organismes de recherche) et la diversité des causes pour lesquelles ils s’engagent (participation active à la vie sociale, politique, intellectuelle ou religieuse).
La seconde partie montre à travers quatre trajectoires le tiraillement entre la liberté académique, les engagements des géographes comme fonctionnaires, professionnels et membres de conseils municipaux. « Ces quatre trajectoires n’offrent pas de dénouements, tant les fils sont intriqués, mais plutôt des mouvements où les liens n’étranglent pas mais font tenir ensemble des situations complexes ». Une géographie urbaine critique peut s’appuyer sur une participation observante avec un rapport au terrain marqué par une expérience et un engagement intenses. Le caractère incontournable de l’exercice de réflexivité dans toute activité de recherche est affirmé.
Le terrain et la juste distance du chercheur par rapport aux acteurs
Dans la troisième partie, la question du terrain apparait centrale en géographie. Par rapport au terrain l’engagement est plus ou moins fort selon un gradient qui va de l’enracinement, le plus complet, à l’ancrage, relation la moins forte, en passant par la situation médiane de l’amarrage. Dans lequel les liens sont plus ponctuels et moins marqués. Un chercheur passe de l’un à l’autre de ces engagements en fonction de la temporalité de sa thèse. L’outil réflexif permet d’explorer les différentes formes d’engagement dans la recherche qu’elles soient professionnelles, personnelles, voire affectives ou politiques, sans les hiérarchiser. Il y a toujours l’enjeu de la juste distance à adopter avec les acteurs de l’objet de recherche. Il peut se faire sa place sur le terrain par une implication militante avec les acteurs. Dans les sociétés rurales, le partage des modes de vie, du quotidien et des activités avec les paysans permet une confiance et un rapprochement bénéfiques pour la recherche. La possibilité du travail scientifique dépend de l’aménagement d’une juste distance, entre la proximité avec les acteurs et la prise de recul lors de l’analyse. Le chercheur doit dans diverses circonstances affronter le refus de terrain, lorsque un individu ou une structure émet une opposition claire, plus ou moins explicitée ou formulée, envers une initiative de recherche? Ces refus, qui ont été constatés dans une recherche sur la protection des réserves naturelles en Bretagne et en Haute-Savoie, ont apporté des enseignements sur la façon de faire une recherche, de faire face aux imprévus ou aux accidents de parcours et sur les implications de l’acceptation sociale.
Diversité des méthodes et des pratiques engagées
La quatrième partie porte sur les méthodes et pratiques engagées à partir de quatre propositions méthodologiques d’engagement avec les lieux et celles et ceux qui les habitent, par choix ou par contrainte, à même d’expliciter les conditions d’hospitalité de la recherche. Faire un film devient une méthode d’approche et d’engagement kinesthésique avec un objet d’étude et un lieu d’investigation. C’est un engagement à se placer soi-même, géographe, dans le contenu du lien à l’autre, territoire, lieu, pays, paysage… C’est aussi peut-être choisir une écriture poétique et profondément géographique qui remet en vie le géographe. On restitue les résultats de travaux de recherche auprès des habitants et habitantes, qui ont rendu possibles ces travaux, alors qu’il existe une tradition d’instrumentalisation de la discipline géographique au service de politiques publiques surplombantes de contrôle et de mise en ordre des territoires dans des contextes de rapports de domination. C’est ainsi qu’il est possible de fonder la recherche comme un bien commun.
Enquêter en terrain sensible auprès de populations migrantes vulnérables au Maroc a été favorisé par la double appartenance culturelle de la chercheuse native de la ville de Taza et attachée à une institution de recherche française. Il s’est agi d’une recherche-action participative, créant une association d’accueil et de solidarité pour l’appui des migrants subsahariens. Il ne s’agissait pas seulement d’observer et de décrire mais de s’engager avec les acteurs concernés. Une relation ethnographique, fondée sur l’écoute et l’immersion dans le temps long ainsi que des formes d’accompagnement tournées vers le soin et l’exploration des liens comme des lieux, a permis de créer un lien qui s’est dessiné et diffusé, au carrefour de plusieurs registres d’engagement dans le rapport aux enquêtés.
Une autre posture de recherche centrée sur l’action est un urbanisme participatif auprès des jeunes mineurs issus de classes sociales populaires d’un quartier de Rennes. Cela revient à s’engager, au même titre que les participants en faveur d’un droit à la ville, au travers d’une approche militante de l’émancipation. Cette recherche-action a permis de prendre en compte les contextes dans lesquels s’inscrivait l’objet étudié, mais aussi de développer une posture compréhensive, nécessaire à la production d’un savoir partagé au sein du projet.
La pédagogie et l’Anthropocène
Dans une cinquième et dernière partie, les enjeux pédagogiques sont abordés. Les atlas et la géomatique sont pertinents pour saisir les hiérarchies d’une société, les mécanismes qui les produisent et la complexité des espaces. Fondés sur des données collectées, ils permettent de faire circuler une éducation géographique accessible au plus grand nombre. Les géographes universitaires s’appuient sur celles et ceux qui enseignent la géographie dans le primaire et le secondaire, mais aussi sur les géographes au service des communautés territoriales, d’organismes publics, d’associations ou d’entreprises. « Ces collectifs composites réunis autour de la géographie sont à même de surmonter les immenses défis de la construction d’une culture géographique partagée par le plus grand nombre ».
Enseigner la géographie à l’Anthropocène exige de repenser les modalités éducatives en particulier, de ne pas se cantonner aux consignes du programme à propos du développement durable et de la durabilité. C’est un choix politique qui relève d’un engagement de toute la société. L’étude du lac Crawford au Canada, conservant des dépôts de sédiments annuels témoins des changements environnementaux et climatiques qui en découlent, montre que le lieu permet d’accéder à la compréhension de la réalité politique de l’espace; il se trouve à l’intersection de rencontres et de relations où s’exprime aussi bien le local que le global. L’Anthropocène pourrait obliger à une refondation des objets et des modalités de l’enseignement scolaire. La contextualisation de l’enseignement, les approches sensorielles, sensibles et sociales, la cartographie expérimentale, sensible, radicale, et la géographie visuelle seraient possiblement à privilégier.
Conclusion
En géographie, les engagements sont multiples, souvent en tension. Faire de la géographie aujourd’hui est bien une prise de position. La géographie est la science des réalités complexes, multiples, imbriquées, intriquées, irréductibles à quelques approches simplifiées. Elle conserve cette aptitude à arpenter les réalités, à souligner les proximités et distances, à remettre en question des certitudes, à surprendre. La pluralité des géographes et de leurs approches permet de disposer d’autant de points de vue, de varier sans cesse les échelles et les regards. La géographie permet d’enraciner celles et ceux qui la pratiquent dans différents milieux de vie, qu’ils soient sociaux ou territoriaux, puis d’étudier depuis ces milieux les transformations du monde, non pas en s’enfermant mais en s’ouvrant aux autres.
La plupart des terrains et exemples analysés dans ce livre se situent en France et rarement à l’étranger (Maroc ou Colombie). On peut regretter qu’il n’ait pas été davantage fait appel à des terrains non européens.


