Une question intéressante, dans le contexte d’un continent dont la démographie demeure très positive, les dynamismes économiques suffiront-elles à alimenter une population toujours plus nombreuse? Le monde rural confronté à la pauvreté, à la dégradation des écosystèmes est de plus soumis à la concurrence sur le foncier et les ressources naturelles.
Hervé Bichat propose une réflexion d’autant plus importante que l’agriculture reste la première activité économique du continent, il propose trois idées principales: donner du temps aux agricultures africaines, faire de la question foncière une priorité, faire des choix à l’échelle régionale.

Cet ouvrage, grand public, a le mérite de poser des questions, mais malgré des références à des analyses récentes, les répétitions et les généralités en font une démonstration inaboutie. Dommage que la dernière partie: trois orientations à privilégier, ne soit pas plus développée, en particulier à l’aide d’exemples précis.

L’auteur est un bon connaisseur du continent, lui qui a accompagné les agricultures de l’Afrique de l’Uuest depuis 1959, notamment comme directeur du CIRAD Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement. A la fin de sa vie professionnelle, il choisit de témoigner de l’énergie des Africains et des Africaines, il tente un bilan depuis le livre de René Dumont, « L’Afrique noire est mal partie », publié en 1962.

L’Afrique noire n’est pas maudite

1960-2010, un changement dramatique de perspectives dont on retrouve les grandes étapes:
les décennies 50-60 – le temps d’un développement illusoire, une bonne pluviométrie des années 45 à 70 qui assure une croissance de la production agricole et une alimentation équilibrée des populations.

Aujourd’hui, à partir du rapport Notre intérêt commun rapport de la commission Blair réalisé en 2005 pour le G8 de Londres la production agricole est l’incapable de suivre la croissance démographique; un travail encore largement manuel, une faible productivité font que les agriculteurs n’assurent pas leur propre autosuffisance alimentaire 25% de mal nourris et encore moins l’approvisionnement de villes en forte croissance. La situation est aggravée par une dégradation des écosystèmes et de la situation sanitaire.
L’auteur, inspiré de sa lecture de S. Michailof Notre maison brûle au Sud, 2010 évoque des considérations diverses: une puissance publique déconsidérée, des administrations pléthoriques et inefficaces, le développement du commerce illicite et même AQMI, avant de revenir sur les causes de cette situation.

– Les causes apparentes

Un assez long développement sur l’histoire coloniale puis le contexte de la guerre froide et des politiques d’aide amène le lecteur à des constats généraux: faiblesse des infrastructures, handicaps économiques et financiers, taille des États que l’auteur juge trop petits pour une réelle politique économique et trop faibles face au marché mondial, coût des transports et importance des taxes douanières indispensable au financement des États.
Viennent ensuite ce qu’Hervé Bichat nomme les handicaps sociologiques: défaut de planification, domination du court voire très court terme qui a conduit, sous influence de la banque Mondiale à un démantèlement des filières agricoles (Coton), urbanisation galopante et rôle prédateur des classes politiques.

– Les causes structurelles

C’est à nouveau un rappel de l’histoire du continent puis des réalités géo-climatiques, en particulier la fragilité des sols, de l’évolution sanitaire et ses conséquences démographiques avec une comparaison des trajectoires divergentes des continents, en particulier Asie-Afrique.

L’auteur met l’accent sur la dépendance tant alimentaire qu’énergétique de l’Afrique subsaharienne même si la consommation reste faible. Il montre la distorsion entre système agraire intéressant tableau en annexe pp 158-159 et croissance démographique qui conduit à la mise en culture de zones fragiles, il montre comment les solidarités africaines peuvent être un obstacle au développement face à l’affirmation de l’individu des sociétés occidentales.

Reprenant sa réflexion sur les classes dirigeantes et à la suite d’Axelle Kabou Comment l’Afrique en est arrivée là – 2010 il montre qu’elles se sont toujours financées sur les activités commerciales, il dresse un portrait d’Houphouët Boigny page 73 et suivantes.

– Quelles conclusions tirer de ces analyses?

La situation actuelle est le fruit d’une longue histoire. Reprenant des les propos de J.M. Severino et O. Ray Le temps de l’Afrique – 2010 il pose cette question: et si la démographie de même que les richesses minières traditionnelles (cuivre) comme nouvelles (coltan) étaient un atout?
La reprise récente des investissements et la réduction de la dette, quelques exemples de développement qui paraissent prometteurs.

Quelques problématiques agricoles africaines

L’auteur pose quelques préalables: pas de développement agricole sans état de droit et paix, nécessité d’un système monétaire performant, d’un réseau de transport opérationnel.
La production agricole est caractérisée par, à la fois, une temporalité longue, le poids des fluctuations des prix, ce qui rend indispensable: la formation des agriculteurs, l’organisation de filières de production, une vulgarisation accompagnée et donc le rôle de l’État.

L’auteur développe une thèse: l’agriculture africaine a été victime des idéologies dominantes. Il nous propose une analyse du livre de René Dumont, à la fois naïf et visionnaire, une apologie des recherches agronomiques des 50 dernières années dans les filières d’exportation (coton, cacao, palme, foresterie) qui ressemble à une auto-justification de l’ancien directeur du CIRAD, une histoire nostalgique de la PAC Politique Agricole Commune et une évocation des effets délétères des théories de l’école de Chicago. Cette démonstration amène à proposer une PAC africaine avec intervention des États.

Trois orientations sont mises en avant:

  • Redonner une priorité au long terme quand les hommes comme les dirigeants voient le monde au jour le jour, c’est à dire la nécessité d’impliquer les habitants aux côtés des États dans le cadre d’une politique inter-africaine pour l’Afrique de l’Ouest en particulier sur plan monétaire.
  • Adapter le foncier à un nouvel environnement agro-écologique et social en rupture avec les systèmes traditionnels où l’appropriation individuelle des parcelles était inconnue. L’intensification passe par des investissements indispensables sur un sol dont l’utilisation par l’agriculteur est garantie. S’il est conscient de la révolution mentale et sociologique de que cela comporte l’auteur semble ignorer les risques d’appropriation par des investisseurs étrangers au détriment des paysans comme c’est déjà le cas dans de nombreux pays africains.
  • Faire émerger des marchés régionaux
    Prônant la complémentarité entre zones de savane et zones forestières, cette évolution passe par une protection des marchés face à la globalisation et à des ententes entre États qui semblent, l’auteur le reconnaît relever de l’utopie.

La conclusion appelle à une recherche agronomique respectueuse des écosystèmes et revalorisant les savoirs des agriculteurs, axe d’un partenariat Afrique noire- Union européenne.