Hervé Lemesle, professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée Malraux d’Allonnes (72), mène un travail de recherche sur les Yougoslaves qui ont participé à la guerre d’Espagne, sous la direction de Michel Dreyfus (CNRS-Paris I).
A l’occasion du 60e anniversaire de la Libération, les Presses universitaires de Grenoble rééditent les actes du colloque tenu à l’IEP de Grenoble en novembre 1975, qui avaient été initialement publiés à Lyon en 1985. Plusieurs ouvrages consacrés à la Résistance en Rhône-Alpes (à Villeurbanne, en Isère, en Savoie et Haute Savoie) ont été édités depuis 1994 dans la collection dirigée par Pierre Bolle, maître de conférence honoraire d’histoire contemporaine à l’IEP et à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble.

Le lecteur peut a priori s’interroger sur la pertinence de la réédition d’un ouvrage bientôt trentenaire, alors que la recherche sur la Résistance a beaucoup progressé depuis le milieu des années 1970. Qu’il se rassure. Les actes de ce « colloque » sont intéressants à plus d’un titre.

1.D’abord un intérêt historiographique pour les enseignants et les étudiants : les échanges du « groupe de travail » de 22 personnes ( dont 16 sont décédées depuis) réunies sans public ni journalistes autour de Pierre Bolle révèlent un moment décisif de l’écriture de l’histoire de la Résistance, celui du passage de témoin entre les résistants ( dont Paul Billat, Benigno Cacérès, Pierre Flaureau, Charles Katz, Alain Le Ray, Aimé Requet, Jean et Monique Rolland, Fernand Rude) et les universitaires (dont Pierre Broué, Bernard Comte, Jean Godel, Roland Lewin, Bernard Montergnole). Moment décisif parce qu’ « acteurs » et chercheurs ont le souci de sortir du mythe résistancialiste et de bâtir une histoire « qui ne soit ni une hagiographie, ni un roman, ni une construction squelettique » (P. Bolle, p. 168). Les témoins, s’ils ne sont pas toujours d’accord entre eux (la vivacité des échanges rend la lecture fort agréable), entendent être « utiles aux historiens et à l’histoire » (P. Flaureau, p. 16), alors que les universitaires définissent des axes de recherche pour eux et leurs étudiants. Si les polémiques abondent, le général Le Ray prône « l’optimisme » : « Je pense qu’entre nous, il ne faut jamais ouvrir de procès, jamais. Nous devons examiner tout ce qui s’est passé avec l’indulgence que doit nous dicter le fait que nous savons bien comment nous étions confrontés aux problèmes qui étaient ceux de la Résistance et comment il nous était quelquefois très difficile de discerner la bonne voie » (p. 71). Bref une histoire en train de se faire, avec des informations, des tensions et des interrogations.

2.Ensuite un intérêt scientifique. Le cœur de l’ouvrage est consacré aux questions politiques et militaires, alors brûlantes :
-L’école d’Uriage (pp. 17-46). B. Comte, maître de conférences à Lyon II a publié Une utopie combattante. L’école des cadres d’Uriage, 1940-1942 chez Fayard en 1991. Il explique que l’école, même si son dirigeant Pierre Dunoyer de Segonzac est longtemps resté fidèle au Maréchal, a dès 1940 pour objectif de préparer la Libération et une nouvelle société par une action avant tout éducative. Cache d’armes avant sa dissolution en décembre 1942, l’école fournit des cadres à la Résistance, qui vont composer des « équipes volantes » chargées de l’encadrement militaire et culturel. F. Rude affirme que ces équipes ont été mal perçues parce que trop proches de Vichy, et P. Flaureau accuse Uriage d’avoir voulu noyauter la Résistance ; ils sont contredits par B. Cacérès (les animateurs d’Uriage, Hubert Beuve-Méry et Joffre Dumazedier entre autres, étaient des antifascistes convaincus) et A. Le Ray (les équipes volantes ont été utiles).

-le CDL, par son dirigeant communiste P. Flaureau (pp. 47-70), qui en explique la genèse : prenant la direction de la France combattante en mai 1943, l’auteur (« Pel ») préconise alors la création d’ un exécutif à 3 personnes qui permette plus de sécurité et d’efficacité, et qui prenne les décisions à l’unanimité pour favoriser l’unité. Cet exécutif est constitué en juin 1943, et est démembré en novembre suite à la « Saint-Barthélemy grenobloise », qui décapite la direction des MUR (Combat, Libération, Franc-Tireur), mais pas celle des organisations communistes. Flaureau récuse les accusations de ses détracteurs (les MUR) de noyautage du CDL par les communistes. Pour lui, l’unanimité permet le respect du pluralisme, ce qui est contesté par le rapport du chef départemental des MUR à son supérieur le 30 mai 1944 (pp. 202-203). L’objectif du CDL selon lui est de préparer la Libération : élimination des collabos à la préfecture et dans la presse, installation de nouvelles municipalités dans le département. Pour une vision globale sur ce point, voir la communication de Gil Emprin « Résistance et enjeux de pouvoir en Isère (1943-1945) » publiée dans les Actes du colloque d’Aix sous la direction de Jean-Marie Guillon et Robert Mencherini, La Résistance et les Européens du Sud, L’Harmattan, 1999.

-Les FFI, par son dirigeant à partir de mai 1944, le général Le Ray, alors capitaine (pp. 71-97). Après avoir dresser une chronologie des évènements, l’auteur justifie l’action directe pour acquérir le ravitaillement nécessaire et vante l’action de Louis Nal, qui devient son adjoint ( le témoignage de ce dernier vient d’être réédité aux PUG). Le Ray détaille les problèmes de communication, les moyens de combattre (armement nombreux mais inégalement réparti, financement), l’action par secteurs. Il minimise les tensions entre militaires et civils, rappelle l’objectif (créer des zones « semi-libres » et contrôler les grands axes) et souligne la contribution de la Résistance à la libération du territoire : les Alliés ont progressé dans les Alpes beaucoup plus rapidement que prévu en août 1944.

-Le Vercors, par F. Rude, ancien maquisard « Franc-Tireur » (pp 99-132). Le premier schéma d’utilisation militaire du Vercors a été approuvé par le général Delestraint (Armée secrète – AS) dès février 1943 : créer un point d’appui pour les opérations aéroportées alliées. De nombreux réfractaires au STO rejoignent le maquis durant l’année 1943 ; leurs origines sociales et géographiques sont très diverses (p 115-116 et 165) ; sur cet ancrage social, voir la communication de Olivier Vallade au colloque d’Aix « L’enracinement de la Résistance iséroise », qui explique que la Résistance, phénomène d’abord urbain, s’est « exportée » progressivement dans les campagnes. A la réunion « Monaco » du 25 janvier 1944, les partisans de l’action immédiate (Flaureau) s’opposent à ceux qui préconisent d’attendre le débarquement allié (Albert de Reyniès, AS), alors que le clivage entre civils (Eugène Chavant, SFIO) et militaires (Narcisse Geyer) s’accentue selon Rude. La « République du Vercors » est proclamée en juin 1944 par les civils et encouragée un temps par Londres et Alger. La terrible répression allemande en juillet pose la question de l’intérêt stratégique du Vercors, qui a fait couler beaucoup d’encre depuis : voir à ce sujet la communication de Gilbert Carrier au colloque de Rennes (« Montagnes en résistance : réflexions sur des exemples en Rhône-Alpes », publiée par Christian Bougeard et Jacqueline Sainclivier, La Résistance et les Français. Enjeux stratégiques et environnement social, PUR, 1995), les actes du colloque de Besançon pour la problématique générale (François Marcot, dir., La Résistance et les Français : lutte armée et maquis, Les Belles Lettres, 1996), et l’ouvrage récent de Gilles Vergnon, Le Vercors. Histoire et mémoire d’un maquis, Editions de l’Atelier, 2002.

Les six colloques qui ont été organisés dans les années 1990 sur « La Résistance et les Français » (Toulouse 1993, Rennes et Bruxelles 1994, Besançon et Paris 1995, Aix 1997) ont défini de nouvelles directions de travail pour « sortir des sentiers rebattus » de l’approche institutionnelle et militaire, dans une perspective plus large (quotidien, social, culturel), comparatiste (avec les autres pays européens) et multiscalaire (dépassement du cadre départemental). Certaines communications et interventions de 1975 ont ouvert un certain nombre de ces axes de recherche qui ont été approfondis depuis :

-Les étrangers dans la Résistance. Le Dr Katz, Roumain d’origine, médecin des FFI, évoque brièvement leur action à Grenoble (pp. 133-139), en particulier celle du bataillon FTP-MOI « Carmagnole-Liberté », et souligne l’importance de l’engagement des Juifs, d’origine polonaise essentiellement. La recherche a depuis lors avancé ; Jean-Marie Guillon en a présenté récemment une synthèse dans Historiens et géographes (n° 384, octobre-novembre 2003).

-L’histoire culturelle de la Résistance. B. Cacérès, ancien d’Uriage, évoque l’action de l’association « Peuple et culture » (pp. 145-149), recréée fin 1944 à Grenoble, qui jette les bases d’une éducation populaire en intervenant dans les entreprises et les universités, promouvant le sport, le cinéma (ciné clubs) et la lecture ( bibliobus).

-La presse. B. Montergnole, maître de conférences à l’IEP de Grenoble, est l’auteur de la Presse grenobloise à la Libération, PUG, 1974. Il présente rapidement (pp. 151-159) les trois journaux qu’on trouve dans les kiosques début 1944 : le Petit Dauphinois et la Dépêche Dauphinoise qui ont longtemps soutenu Vichy, le Sud-Est moins compromis. Il souligne ensuite l’importance dans la presse clandestine des publications proches du PCF (Les Allobroges, le Travailleur Alpin), et la diffusion des journaux nationaux Combat, Franc-Tireur et Défense de la France.

3.Enfin un intérêt éditorial : l’ouvrage reste une référence et un outil précieux pour le curieux, l’enseignant et le chercheur : une chronologie, 7 documents en annexe (dont le fameux rapport « Monaco », qui relate la création du Comité départemental de Libération – CDL – de l’Isère dans le Vercors le 25 janvier 1944), 2 cartes (une sur Grenoble et une sur le Vercors ; on peut déplorer l’absence d’une carte à l’échelle départementale), 33 photographies, une bibliographie actualisée, des notices elles aussi actualisées sur plus de 400 acteurs de l’époque, un index des lieux et la liste des sigles utilisés.

© Clionautes