Xavier Vigna est un universitaire français, professeur d’histoire contemporaine à Nanterre, spécialiste de l’histoire du monde ouvrier. Il a notamment publié L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, (PUR, en 2007). L’ouvrage présenté ici est une nouvelle édition d’un livre paru en 2012.

Un adieu à la classe ouvrière ?

L’auteur l’affirme tôt, les ouvriers sont aujourd’hui invisibilisés dans la société française, alors qu’ils représentent encore un quart de la population active (p. 338), et les études sur le monde ouvrier (comme celles sur le monde rural) sont passées de mode. Pourtant conclut-il, il reste de « vastes terrains à arpenter » pour les chercheurs en sciences sociales et les « implications sociales et politiques » de ces études ne sont pas minces. Alors pourquoi cet oubli ? Comment est-on passé d’un XXe siècle marqué par ce que l’auteur appelle la « centralité ouvrière » à cette invisibilisation ? C’est en partie à ces questions que l’auteur s’efforce de répondre dans cet ouvrage. Pour cela il s’appuie sur des travaux d’historiens (Alain Dewerpe, Gérard Noiriel…) mais aussi de sociologues (Nicolas Hatzfeld, Stéphane Beaud, Michel Pialoux…) qui ont défriché largement les terres ouvrières.

Un monde ouvrier fort divers

Xavier Vigna n’entend pas limiter son étude à celle du mouvement ouvrier, de ses organisations, de ses associations, coopératives ou partis politiques. C’est bien une histoire des ouvriers eux-mêmes qu’il entend présenter. Il s’agit « non plus de suivre les organisations de la classe, mais les hommes et les femmes dans leur quotidien, au travail et à leur domicile, dans leurs mobilisations comme dans leurs loisirs ». Le lecteur l’aura noté, l’auteur utilise l’expression classe ouvrière. Il ne sombre pas cependant dans la mythologie du marxisme, dans sa version stalinienne, qui fait des ouvriers un groupe unifié, conscient de sa place et de son rôle. Il insiste au contraire sur la diversité ancienne du monde ouvrier.

Cette diversité est régionale, culturelle, générationnelle, liée à la qualification, au genre, etc. L’auteur évoque aussi d’autres clivages comme la « xénophobie » d’une frange de ce groupe social envers les immigrés du fait de leur « nationalité » (p. 346). Ne serait-il pas plus pertinent de parler de racisme ? En effet des ouvriers (et leur famille) de nationalité française et d’origine étrangère (notamment maghrébine) sont stigmatisés. Pour Xavier Vigna les différenciations à l’œuvre dans la « classe ouvrière » se sont accrues depuis une quarantaine d’années. La raison en revient aux crises, au chômage structurel, aux politiques patronales, à la mondialisation, au développement de la précarité des emplois mais aussi à l’incapacité du syndicalisme ouvrier (et des gauches critiques) à faire émerger un leader ouvrier…

Des clivages politiques significatifs

Enfin, sur le plan politique aussi, la diversité des opinions est réelle. Jamais, le Parti communiste, contrairement à ce qu’il affirmait, n’a largement dominé le monde ouvrier. La SFIO d’abord, puis le Parti socialiste, quoique de moins en moins, ont bénéficié d’une part significative de ses suffrages. Par ailleurs, les efforts des mouvements d’action catholique ont parfois porté leurs fruits. D’autre part, une part notable d’ouvriers conservateurs, hostiles à la grève et favorables au maintien de l’ordre social et aux patrons a toujours existé. Les ouvriers votant aujourd’hui pour le Rassemblement national en seraient d’une certaine manière les lointains descendants. Enfin, l’attachement des ouvriers à la République et à la nation s’est affirmé tôt contre-carrant les efforts de ceux qui défendaient l’internationalisme prolétarien.

Un monde ouvrier en mutation

L’auteur présente l’évolution du monde ouvrier, de son travail, de ses loisirs, de ses conditions de vie, tout au long du 20e siècle. Il évoque ce qui fait la particularité du monde ouvrier français par rapport à ceux d’autres pays d’Europe occidentale (Italie, Royaume-Uni…) et repère aussi les points communs, telle la phase d’insubordination des années 1968 dans divers pays et les formes spécifiques qu’elle y prit. Par ailleurs, il montre ce qui fait la sub-culture ouvrière dans la société française ainsi que les évolutions de cette culture.

L’ouvrage se termine par les mutations récentes de ce monde qui ne disparaît pas mais se transforme. Il analyse les raisons de son invisibilisation. Celles-ci sont nombreuses : recul des partis qui en défendaient la centralité, conversion au libéralisme du PS, volte-face d’une fraction importante des intellectuels, incapacité de syndicats divisés à défendre le monde ouvrier, développement des logements pavillonnaires dans les zones péri-urbaines, volonté des jeunes de se différencier de leurs parents…

Un ouvrage de grande qualité sur les ouvriers mais aussi sur les transformations de la société française depuis le début du XXème siècle ainsi que sur les mutations du travail. Ouvrage qui pourrait fort utile pour tous ceux qui se pencheront sur « Le travail en Europe occidentale des années 1830 aux années 1930 ».

 

Ancienne recension disponible au lien suivant.