Histoire de la Collaboration 1940-1945
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François Broche et Jean-François Muracciole

Histoire de la Collaboration 1940-1945

Tallandier, 620 pages, 27 €

Joël Drogland
lundi 11 septembre 2017

Tous deux historiens spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, de la Résistance et de la Collaboration (François Broche a publié en 2014 un remarquable Dictionnaire de la Collaboration) François Broche et Jean-François Muracciole unissent une fois de plus (ils ont codirigé le Dictionnaire de la France Libre en 2010) leurs compétences scientifiques et didactiques pour proposer une Histoire de la Collaboration en tous points remarquable, qui s’imposera désormais comme l’ouvrage fondamental sur le sujet.

Un ouvrage fondamental qui fera autorité

Il s’agit d’un gros ouvrage, plus de 500 pages de texte, 60 pages de notes, 15 pages de bibliographie et un index des noms de personnes. Le plan est à la fois chronologique et thématique. Le découpage des cinq parties est chronologique : « Lever de rideau. Juin-décembre 1940 » ; « Révolution nationale et ordre nouveau. Janvier 1941-avril 1942 » ; « Au nom de l’Europe. Avril-décembre 1942 » ; « Illusions et désillusions. Janvier 1943-mai 1944 » ; « Le rideau tombe. Janvier 1944-mai 1945 ». Un prologue situe la Collaboration dans sa profondeur historique, en expose les causes lointaines et directes (avec un très intéressant développement sur l’héritage dreyfusard et pacifiste de beaucoup de collaborateurs), fait une courte et claire mise au point sur la fameuse question du fascisme français et insiste sur le phénomène sans précédent dans l’histoire de France que constitue la Collaboration des années 1940-1945. La conclusion qui a pour titre « Actualité de la Collaboration » montre en quoi elle est un sujet polémique, pourquoi elle est l’objet d’un débat récurrent et un champ permanent de recherche et d’interprétation.

Clarté et exhaustivité

Tous les aspects de la Collaboration sont traités et présentés avec un constant souci de s’adresser au plus grand nombre, en définissant les termes, en citant les sources, en se référant aux plus récentes productions historiographiques. On trouvera donc une étude approfondie de la Collaboration d’Etat, de ses causes, de ses modalités, de ses acteurs et de son évolution. Une étude tout aussi complète est faite du collaborationnisme sous ses diverses formes. Des chapitres thématiques traitent avec clarté et exhaustivité de la collaboration économique, des partis et organisations collaborationnistes et de leurs adhérents, de la vie artistique, littéraire, mondaine, des trafics du marché noir (sans oublier les sports et les fêtes), des actions spécifiques de persécution des Juifs. Le dernier chapitre intitulé « La trace et l’histoire » est une analyse de l’historiographie de la Collaboration qui montre en particulier la permanence d’une production qui vise à défendre et à réhabiliter la Collaboration.

Ce contenu, sans doute proche de l’exhaustivité, est rendu particulièrement accessible au lecteur, et pas seulement au lecteur spécialisé et déjà plus ou moins informé, par un texte fluide au vocabulaire simple et par une structure apparente aux titres informatifs. Qui voudrait approfondir un aspect particulier trouvera toutes les références bibliographiques utiles dans les notes et dans la bibliographie thématique, qui inclut les études les plus récentes de ce champ de recherche.

Les professeurs d’histoire y trouveront aisément et rapidement les meilleures synthèses aujourd’hui disponibles s’ils veulent enrichir ou compléter leurs connaissances, ou s’ils s’interrogent sur l’état de telle ou telle question historiographique. Il ne saurait donc être ici question de résumer un tel ouvrage ! Je voudrai néanmoins insister sur quelques points essentiels ou particuliers.

Voulue par Vichy, la Collaboration n’intéresse pas l’Allemagne qui entend piller la France

On trouvera un clair exposé des acquis de la recherche des trente dernières années. Démonstration est faite de la « pente naturelle qui conduit de l’armistice à Vichy et à la Collaboration (…) Dès l’été 1940, choix de l’armistice, engagement de la Révolution nationale et recherche de la Collaboration apparaissent comme les faces différentes, mais inextricablement liées, d’un même programme ». Les Allemands n’ont pas été demandeurs de la Collaboration et ils n’ont jamais réellement songé à accorder à l’Etat français les importantes concessions que celui-ci attendait. L’armistice permet de piller la France, ce qui leur suffit. Les conditions d’armistice acceptées par Vichy sont tellement dures, que la Collaboration d’Etat apparaît nécessaires pour tenter de les alléger. La Collaboration se transforme donc rapidement en un piège pour Vichy, contraint d’aller toujours plus loin dans les concessions sans jamais rien, ou presque, recevoir en échange.

Pétain, Laval, Darlan : des politiques convergentes

« En 1972, l’historien Henri Michel, dans un ouvrage devenu classique, s’interrogeait sur les éventuelles divergences entre les trois principaux responsables du régime de Vichy. L’historiographie récente a fait émerger un quatrième pôle que l’on a pris l’habitude de dénommer les « vichysto-résistants » : s’ils adhèrent aux idées de la Révolution nationale, ces hommes demeurent, par patriotisme ou par antigermanisme, profondément hostiles à la Collaboration ». Henri Michel démontra le premier que les politiques des trois hommes convergeaient bien plus qu’elles ne divergeaient.

Pétain est le plus doctrinaire des trois. La Révolution nationale est son projet fondamental. La Collaboration doit permettre d’obtenir des concessions qui amélioreront la vie des Français et permettront ainsi de soutenir sa popularité et de renforcer l’assise du régime. La Collaboration est au service de la politique intérieure. Il va à Montoire pour obtenir la Collaboration quand il lance la Révolution nationale ; il renvoie Laval car ce dernier n’obtient pas assez de résultats ; il renvoie Darlan pour la même raison et rappelle Laval dont il pense qu’il aura de meilleurs contacts avec les Allemands ; il refuse de partir à Alger pour ne pas renoncer à la Révolution nationale.

Laval se désintéresse de la Révolution nationale. La Collaboration est pour lui nécessaire car elle est un rempart contre le communisme et elle peut permettre une vraie réconciliation franco-allemande par un traité de paix. Pour obtenir cet accord, il est prêt à toutes les concessions.

Darlan a une vision mondiale du conflit. Il ne doute pas de la victoire finale de l’Allemagne mais il pense que la guerre sera longue, et le facteur maritime déterminant. La France pourra offrir à l’Allemagne sa puissance maritime et ses bases outre-mer. Les auteurs font le point sur les débats historiographiques relatifs à la politique de Darlan et insistent sur son anglophobie, son anticommunisme et son antiparlementarisme.

Un récit précis de l’évolution de la Collaboration d’Etat et de la vassalisation de la France

La première partie traite du « choc de la défaite », des liens entre les clauses de l’armistice et le choix de la collaboration d’Etat, de l’effondrement de la République et de l’avènement de l’Etat français, du poids de l’occupation et de l’engagement dans la Collaboration, des conditions de l’échec de la mise en place d’un parti unique. La politique de Darlan est présentée dans un chapitre de la seconde partie ; le retour de Laval dans le premier chapitre de la troisième partie.

Une place assez large est consacrée dans les quatrième et cinquième partie aux velléités de Pétain de quitter le pouvoir, et à son perpétuel renoncement devant les exigences allemandes, à son voyage à Paris au printemps 1944, à ses manœuvres pour transmettre le pouvoir après avoir rédigé une constitution nouvelle. Ce projet de constitution est rarement présenté : on découvre que son préambule reconnaît «  la dignité de la personne humaine  », les libertés fondamentales, le droit de propriété, le suffrage universel (assorti d’un suffrage supplémentaire pour les chefs de famille), la non-rétroactivité des lois. Le président de la République (on n’a pas trouvé d’autre titre !) serait élu pour dix ans par les deux chambres réunies au sein d’un « congrès national » qui comprendrait également des conseillers provinciaux en nombre égal à celui des parlementaires. « Le texte institue un régime intermédiaire entre parlementarisme et présidentialisme. Le président dispose d’une grande autorité, mais les chambres peuvent renverser le gouvernement ». Pétain entérine cette constitution et Laval manœuvre pour transmettre les pouvoirs et assurer une « transition pacifique sans les Allemands, sans les collaborationnistes de Paris, sans le Maréchal, sans la Résistance communiste, mais si possible, avec la Résistance anticommuniste et quelques figures de l’ancienne République et, surtout, avec les troupes alliées du général Eisenhower  ». Les manœuvres qu’il mène pour convaincre Edouard Herriot d’être l’homme de la transition sont précisément exposées. Ainsi que les derniers mois du régime, l’Etat milicien, l’engagement des collaborationnistes aux côtés des Allemands dans les derniers combats à l’Est et à Berlin.

Versant économique, versant gris, versant rose, versant noir de la collaboration

Ce sont les titres de quatre chapitres thématiques intégrés à la seconde et à la troisième partie, qui traitent des formes et des acteurs de la collaboration économique, du collaborationnisme, de la vie artistique, littéraire et mondaine, des persécutions antisémites et de celles des francs-maçons, de la délation. Les développements se réfèrent à l’historiographie la plus récente, est ici encore il ne saurait être question de résumer les contenus.

Les auteurs insistent sur le caractère colossal des frais d’occupation « trop souvent négligés par les historiens alors qu’ils fournissent une des clés de la collaboration de son échec  ». On peut considérer que les remboursements des frais d’occupation s’élèvent annuellement à 37 % du PIB annuel de 1939, ce qui signifie qu’en 1944, la valeur réelle de la somme payée était de la moitié du PIB annuel de 1939 : cela reviendrait à demander à la France actuelle de rembourser l’intégralité de sa dette publique en deux ans. Les sommes demandées sont beaucoup plus lourdes ce que le tribut imposé par Bismarck 1871 ou que les réparations allemandes de 1919. « Le cadre financier et monétaire de l’armistice, signifiait la mise en coupe réglée de la France, cette dernière étant contrainte, par le double mécanisme du remboursement des frais d’occupation et des exportations, de financer les gigantesques prélèvements allemands. Comme le démontra magistralement Eberhard Jäckel dès 1968, la France fut ainsi invitée, proportionnellement plus que les autres pays européens occupés, à participer au financement de l’effort de guerre allemand.  »

La vie mondaine fait l’objet de développements originaux, en particulier pour ce qui concerne les salons parisiens. Américaine d’origine française, Florence La Caze, épouse du milliardaire Frank Jay Gould, tenait avant guerre, chaque jeudi, un salon littéraire et artistique à l’hôtel Bristol. Elle poursuit cette activité sous l’Occupation dans son appartement de l’avenue Malakoff et compte parmi ses habitués Jean Giraudoux, Céline, Marcel Jouhandeau, Paul Léautaud (et beaucoup d’autres), Ernst Jünger, et de nombreux aux responsables nazis. Les époux Gould sont les associés une banque allemande implantée à Monaco ; à la Libération, ils effectuent un important versement aux FFI en échange de leur « absolution », et Florence Gould continue de tenir salon à l’hôtel Meurice tout en finançant plusieurs œuvres de mécénat culturel. Depuis 1914, Marie-Louise Bousquet, directrice de l’édition française de Harper’s Bazaar, recevait le Tout-Paris dans son salon de la place du Palais-Bourbon. Arletty, Sacha Guitry, Paul Valéry, Giraudoux, Paul Morand, Jean Cocteau, Bernard Grasset, et beaucoup d’autres, y rencontrent des dignitaires nazis. On lira également un développement sur l’activité de Coco Chanel, agent de l’Abwehr et amie de Winston Churchill, et d’autres sur la prostitution, l’homosexualité, la gastronomie, les trafics de marché noir etc.

Historiographie

Le dernier chapitre et la conclusion traitent de l’écriture de l’histoire de la Collaboration. Et d’abord des entreprises de réhabilitation de la Collaboration qui commencèrent dès septembre 1944 dans des publications clandestines. Très tôt s’épanouit en France une presse néo-vichyste, d’autant plus dynamique que l’anticommunisme de guerre froide et les conflits de la décolonisation brouillèrent les clivages de guerre. Des publications telles que Minute, Le Crapouillot, La Spectacle du Monde, Valeurs actuelles, recrutèrent des journalistes collaborationnistes ; de nombreux écrivains aux positions antigaullistes avaient été d’anciens partisans du régime de Vichy. Plusieurs histoires de Vichy et de la Collaboration, prétendument scientifiques, s’inscrivirent de fait dans une perspective de réhabilitation, particulièrement celle de Saint-Paulien (1964), de son vrai nom Maurice-Yvan Sicard, ancien du PPF ; celle de François-Georges Dreyfus (1990), et enfin celle de Dominique Venner, publiée en 2000. La Grande Histoire des Français sous l’Occupation en neuf volumes, publiée par Henri Amouroux entre 1976 et 1991 est l’objet d’une présentation critique, montrant que l’auteur s’inscrit dans une optique maréchaliste et que « son entreprise s’apparente plus à un combat idéologique qu’à la recherche sereine de la vérité  ».

Les auteurs rappellent ensuite que, depuis le début des années 1990, l’histoire de l’Occupation et de la Collaboration se sont enrichies d’une considérable production universitaire et éditoriale : articles, thèse, biographies etc, sous l’effet de causes très diverses passées en revue par Henri Rousso dans Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours. Le champ historiographique s’est largement ouvert et la mémoire savante a beaucoup évolué. Le présent ouvrage en est la dernière et plus complète synthèse.

Sur la Collaboration, on pourra consulter aussi sur le site de la Cliothèque

Dictionnaire de la Collaboration
https://clio-cr.clionautes.org/dict...

La Collaboration. Vichy, Paris, Berlin, 1940-1945
https://clio-cr.clionautes.org/la-c...

Dictionnaire du français sous l’Occupation
https://clio-cr.clionautes.org/dict...

13 portraits de « Collabos »
https://clio-cr.clionautes.org/les-...

Nous avons combattu pour Hitler
https://clio-cr.clionautes.org/nous...

Par Joël Drogland

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