Histoire de la Géographie Française de 1870 à nos jours
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Paul Claval

Histoire de la Géographie Française de 1870 à nos jours

Collection références, Nathan Université, 543p , Paris, 1999


jeudi 26 juin 2003

Cet ouvrage retrace l’histoire de la Géographie de sa naissance dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle. Ce sont les interrogations, les crises mais aussi l’enrichissement de la discipline qui sont ainsi passés en revue.

Jean-François Joly enseigne la géographie en CPGE au Lycée Claude Monet du Havre.

C’est une véritable somme que P.Claval présente dans cet ouvrage composé de 13 chapitres articulés autour de quatre dates-cles : 1870, 1914, 1940, 1968. Il ne propose pas un catalogue , une revue de plus d’un siècle de géographes mais prend soin de mettre en place en permanence une approche contextuelle concernant aussi bien des changements sociaux, économiques que politiques ou culturels. De même, il s’attache à montrer les rapports étroits et souvent conflictuels entre la géographie et d’autres sciences humaines, l’organisation interne de la matière, occasion de saisir comment certains ont contrôlé la corporation, son appareil universitaire alors que d’autres ont connu un itinéraire marginal (sans que les premiers aient été les plus féconds pour la géographie française !) ; les géographes clés de chaque période sont ainsi présentés.

STRUCTURE

La première période de 1870 à 1918

Dans les deux premiers chapitres, P.Claval dresse un tableau des curiosités géographiques (récits de voyages, guides - Reclus collabore aux Guides Joanne à partir de 1858 -) et de la faible place de la géographie dans l’enseignement, quelque soit le niveau : en province, en 1880, seules quatre universités ont une chaire de géographie ( yon, Bordeaux, Caen, Dijon )
la naissance d’une véritable école géographique française se fait donc après la guerre de 1870 : auparavant les connaissances géographiques devaient plus à des géologues, des botanistes…Trois éléments y concourent principalement :
-  la montée du nationalisme exacerbé par la défaite
-  le besoin des milieux d’affaires devant le développement des échanges internationaux et le colonialisme
-  l’essor de l’évolutionnisme néolamarkien qui met l’accent sur l’inégale aptitude des êtres vivants à tirer parti des environnements.
Durant cette période, la géographie physique, faite initialement par des ingénieurs géologues est d’abord une géomorphologie : elle n’aborde pas le monde naturel sous l’angle de l’environnement. la géographie humaine, coincée entre la sociologie et l’ethnologie reste embryonnaire. Les premiers géographes notables sont alors :
-  Marcel Dubois, titulaire d’une chaire de géographie coloniale
-  Emile Levasseur qui met au premier plan l’étude des cartes de densité
-  Elisée Reclus " soucieux de comprendre comment chaque groupe a su tirer parti de l’environnement dans lequel il vit".
Paul Vidal de la Blache a le droit à un chapitre spécifique ; P.Claval montre l’influence des allemands Ritter et Ratzel sur sa pensée, l’importance des notions de milieu, de genres de vie et d’analyse régionale mais aussi celles de région industrielle, de région polarisée à base urbaine et de dialectique des échelles. La démarche vidalienne comporte trois volets complémentaires (p 124) :
-  L’analyse des paysages
-  L’approche de la position c’est à dire des relations horizontales entre les lieux (c’est là qu’intervient la dialectique des échelles)
-  la dimension écologique ou les relations verticales entre les groupes humains et leur environnement.
C’est un point essentiel du livre qui participe au courant de relecture et de réhabilitation de P.Vidal de la Blache. Pour P.Claval, l’impasse que va connaître ultérieurement la pensée géographique n’est pas imputable à Vidal mais à ses disciples qui n’ont pas retenu les derniers aspects de la pensée du maître. Parmi ceux-ci, P.Gallois et E de Martonne (plus que Brunhes) sont les responsables de l’orientation réductrice de la période qui suit :
-  La prédominance des études régionales chez les vidaliens et la recherche permanente de l’influence du milieu est une réponse à la concurrence des sociologues durkheimiens, ce qui auto-limite la pensée géographique : "c’est dans la nature qu’il faut chercher le principe de toute division géographique" dixit Gallois.
-  La carte d’Etat-Major devient une référence incontournable
-  Le dogme du possibilisme (L.Febvre) se met alors en place
-  La géographie physique se structure grâce à l’œuvre en particulier de De Martonne, dans laquelle la géomorphologie prédomine ; la géographie humaine se réduit dans le même temps à des pratiques.

L’entre-deux guerres

Le cadre vidalien règne durant cette période qui se caractérise donc par :
-  Domination d’une géographie régionale stéréotypée
-  Place encore plus dominante de la géographie physique parallèlement à un changement de la géographie des thèses qui ont plus comme support des régions de montagne ou de plateaux élevés
-  Une géographie humaine qui manque de réflexion d’ensemble, qu’elle soit rurale, urbaine, régionale, économique
-  Seuls les champs de recherche s’élargissent : étude des paysages agraires, naissance de la géographie tropicale qui prend l’aspect d’une géographie médicale mettant en évidence les spécificités des milieux tropicaux (1936 : les paysans du delta tonkinois de P.Gourou)

De 1945 aux années 1960

Un changement dans la continuité caractérise cette période :
-  Triomphe de la géomorphologie climatique (Birot, Dresch, Tricart), passant graduellement à l’appréhension globale des milieux naturels (limite forêt/savane en Côte d’Ivoire de Rougerie)
-  Cadre régional des recherches intangible
-  Essor de la géographie tropicale et corrélativement de la géographie zonale qui fait fi de la vie de relation et de la circulation et réduit l’analyse à l’influence de l’environnement sur les activités humaines
-  La géographie vidalienne est cependant réinterprétée en mettant l’accent sur les forces productives : P.George joue un rôle important dans l’élargissement du champ disciplinaire : la géographie s’oriente vers les questions d’actualité : la démographie, la ville, les campagnes modernes…Les modes de production remplacent les genres de vie mais la dimension économique reste descriptive : la référence marxiste n’est pas l’occasion d’une rupture épistémologique. Le précis de géographie humaine de Max Derruau (1960) témoigne de l’absence de renouvellement des démarches.
-  Un combat nouveau apparaît : celui de l’aménagement du pays et de sa modernisation : la géographie appliquée de M.Phlipponneau se veut militante mais se heurte à la conception dominante de la géographie dite active chère à P.George qui tient au statut scientifique du travail du géographe.

Des années 1960 à nos jours

Des courants nouveaux apparaissent qui vont s’épanouir après 1968. Le contexte de la forte croissance des effectifs des enseignants dans les Instituts de Géographie apporte un souffle nouveau (23 en 1920, 71 en 1955, 544 en 1972 !). Le thème de l’organisation de l’espace humanisé fait irruption :
E.Juillard et sa typologie des régions européennes, P.Pinchemel et son étude du fait urbain en France sont pionniers. Surtout, la géographie anglo-saxonne mettant l’accent sur l’organisation de l’espace met enfin à l’ordre du jour en France l’étude des constructions territoriales : l’auteur en est partie prenante et pour la première fois dans l’ouvrage, le "je" apparaît à la page 316. R.Brunet analyse d’abord les discontinuités en géographie avant de s’intéresser aux notions de structure et de système.
P.Claval donne une grande importance à mai 68 d’où, assure-t-il, la géographie sort pulvérisée : il dénonce le climat exécrable de travail et la responsabilité des communistes. Outre des départs en retraite, certains maintiennent le cap : P. George dénonce l’illusion quantitative, J.Beaujeu-Garnier rappelle l’importance incontournable des monographies régionales.
L’élargissement des curiosités géographiques prend donc son élan au début des années 70 : les pistes ouvertes, au delà de leurs diversités, marquent une rupture car elles s’accompagnent d’une réflexion théorique et la géographie devient fondamentalement une science sociale : se distinguent principalement :
-  Un courant de géographie quantitative, attentif aux modèle théoriques anglo-saxons (Groupe Dupont , analyse spatiale de J.B.Racine, D.Pumain, Y.Guermond...)
-  Des géographes qui décortiquent structures et systèmes : outre P.Claval et R.Brunet déjà cités, le travail de G. Bertrand introduit une analyse systémique des paysages, associant le naturel dans ses différentes composantes (géosystème )et le social. G.Di Méo fonde sa géographie sociale sur une méthode structuralo-dialectique.
-  A l’échelle du monde, cette perspective met en évidence le système-monde, en démonte les rouages économiques (O.Dollfus, l’école économique régulationniste - G.Benko par exemple). La mondialisation suscite une réflexion globale (D.Retaillé, J.Lévy, M.F.Durand à Sciences Po)
-  L’inspiration marxiste donne sa valeur au thème de la production de l’espace mais l’auteur se plait à souligner le caractère peu spatialisé de la réflexion marxiste et donc son caractère peu fécond en géographie : elle sous-tend néanmoins toute une réflexion sur le sous-développement et remet en cause les orientations de la géographie tropicale type Gourou
-  Depuis le milieu des années 1970, Y. Lacoste a remis à l’ordre du jour la réflexion géopolitique : acteurs, stratégies, conflits spatiaux sont analysés en étant attentif à la dialectique des échelles oubliée depuis Vidal.
-  D’autres soulignent l’importance des perceptions et des représentations spatiales, les valeurs, les identités, l’enracinement sont autant de supports d’une géographie culturelle très diverse (L’espace vécu d’A.Frémont, J.R.Pitte, A.Bailly...)
Il est difficile de rendre compte de ce foisonnement mais le plus important est de constater que depuis une vingtaine d’années, les réflexions des géographes répondent (enfin !) aux inquiétudes sociales : paysage, identités, environnement…Bien sûr, P.Claval donne une place que certains jugeront surévaluée à la géographie culturelle : sa thèse est qu’après la phase de décryptage de l’organisation de l’espace qui supposait la rationalité des comportements humains, il y a un "retour de balancier " vers deux dimensions alors occultées " les aspects physiques et biologiques et la diversité de l’expérience et du sens que les groupes donnent à la Terre" c’est à dire le culturel et l’environnemental.
En conclusion, P.Claval fait le bilan des mutations de la pensée géographique française tout en proposant un tour d’horizon des principaux auteurs : sans nier les oppositions de points de vue, il positive les apports de chacun tout en donnant la part belle à l’optique qui est la sienne : la dernière phrase est bien représentative :
" la géographie nous invite donc à une réflexion d’ensemble sur les cadres de pensée que les groupes projettent sur l’espace, et sur la manière dont ils réussissent à lui donner du sens"

COMMENTAIRE

L’ouvrage de P.Claval est l’incontestable référence pour qui veut comprendre les méandres de l’évolution de la géographie française aussi bien à l’échelle du siècle qu’actuellement. Il montre aussi bien les personnages dominants que d’autres plus marginaux dont la pensée plus originale et plus féconde est reconnue aujourd’hui : ainsi de J.Levainville et A.Siegfried au début du siècle, M.Sorre, M.Le Lannou puis J.Gottman , E Dardel dans les années 50 ; il est dommage que pour ces auteurs, un extrait de leur pensée ne soit pas proposé comme il l’est pour d’autres pour rendre plus explicite le propos.
De même, les renvois à des notes collectées en fin d’ouvrage (de 32 à 222 par chapitre, 73 pages au total !) est peu pratique, d’autant que l’auteur, outre les références bibliographiques, y inclut des précisions intéressantes (ainsi la justification de l’approche contextuelle, I,12).
Sur le fond, il y a un souci d’éviter les polémiques qui parfois lisse peut-être trop les réalités : l’engagement anti-colonial des années 60 n’apparaît pas, mai 68 focalisant l’attention. Plus récemment, la présentation en vingt lignes de la géographie Universelle dirigée par R.Brunet est assortie d’un jugement terne " nombreux sont les géographes qui consacrent...une part importante de leur énergie à rédiger leur contribution" ; l’importance de l’ouvrage s’en trouve excessivement minorée. La conclusion qui prend l’allure d’un tour d’horizon des productions géographiques actuelles citant de nombreux auteurs conduit fatalement à regretter quelques oublis ( Gervais-Lambony pour l’Afrique du Sud par exemple ) Plus surprenantes, quelques "absences" au cours du développement :
-  Celle d’Alain Reynaud est la plus "visible", aussi bien par sa réflexion épistémologique que par son livre de 1981 " Société, espace et justice" qui donna un écho certain aux analyses en termes de centres et de périphéries.
-  J.Demangeot n’accompagne pas d’autres tropicalistes cités alors que ses ouvrages traduisent le souci d’une vision pas uniquement géomorphologique des milieux (les milieux naturels du monde par exemple)
-  M.Foucher (Fronts et Frontières, Fragments d’Europe ), P.Veltz (Mondialisation, Villes et Territoires), l’ouvrage d’Y.Veyret et P.Pech, l’homme et l’environnement, sont également absents.
Ces quelques remarques n’enlèvent rien à la richesse de l’information et à la qualité de la synthèse de P.Claval : ce livre est indispensable à tout enseignant de géographie et, au delà du public "professionnel", fort utile à tout amateur éclairé de sciences humaines.

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