Bruno Modica est chargé de cours en relations internationales à l’IEP de Lille dans le cadre de la Prépa-ENA et chargé de formation au CNED de Lille
C’est à un beau voyage dans le temps, aux confins du monde sauvage que nous convie l’historien Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à Caen.

On le croyait à tort définitivement éliminé de l’hexagone sans doute dans les années 20. Progrès de l’armement, primes de l’état et des départements, diminution du biotope, tout allait dans le sens de la disparition inéluctable de ce canis lupus qui a fait frémir de peur nos ancêtres. Et puis, favorisée par la prise de conscience écologiste et naturaliste, le loup est revenu par l’Italie dans les Alpes. Le loup est devenu le symbole de d’une biodiversité conservatoire et cet animal sauvage a été paré de toutes les vertus. Évidemment tous nos compatriotes ne sont pas de cet avis. Les agriculteurs retrouvent leur ennemi héréditaire, particulièrement ceux qui s’obstinent dans les massifs à développer une activité agro-pastorale, et ils ont des mots très durs sur ces écologistes de Paris, qui parlent sans savoir. Le cas de l’ours est similaire même si le bon nounours de notre enfance jouit au départ d’un préjugé moins défavorable que le loup, mangeur d’hommes de surcroît.

Le loup a été à l’origine d’une très abondante littérature, de journaux multiples patiemment recensés par l’auteur. Son travail est à la limite, largement franchie du journalisme d’investigation, confrontant les sources, dépouillant le moindre journal intime d’un curé de campagne. Certes ces derniers sont autant d’informateurs, 40000, nous dit-on mais ils ont en matière de loup compétence particulière. Le curé, c’est celui qui apporte aussi la bénédiction qui protège ou celle, en cas de problème, qui accompagne les pauvres victimes. Il est vrai qu’elles le sont plus souvent, pauvres ces victimes. Les enfants, les fillettes, plus rarement les vieillards sont les cibles de choix de ces fauves. A croire que le loup fait des choix de classe.

Privés des sacrements

Il impressionne suffisamment quand même le corps social pour que l’on prenne des ordonnances autorisant le port d’armes permettant la traque des loups anthropophages.
Le loup apparaît alors, cycliquement. Si les sources sont éparses au moyen âge, elles deviennent de plus en plus précises à l’époque moderne. Au début du XVIe siècle il semblerait qu’il y ait eu un répit, à moins que l’on ait eu à redouter encore davantage les mercenaires démobilisés des guerres de religion, quelques décennies plus tard. A cette époque, c’est plutôt le loup nécrophage qui est évoqué.
Toutefois, le loup reste présent dans les forêts, et comme celles-ci restent proches des villages voire des villes, la menace reste quand même présente.

Évidemment des mentions particulières sont consacrées aux grandes périodes d’attaques, la plus médiatisée étant l’affaire de la bête du Gévaudan, mais également les temps de crise où le loup rode, associant un malheur de plus à ceux du temps. Pour celui qui souhaite trouver une présentation rigoureuse de ce qui a été la grande affaire de prédation du loup sur l’homme, on ne peut que conseiller le chapitre que Jean-Marc Moriceau lui consacre. L’historien livre ici un travail qui fait référence montrant à la fois les préoccupations des pouvoirs publics, le Roi dépêche un chasseur royal mais aussi le cadre naturel spécifique de cette région appelée alors comme étant « le bas Languedoc ». De 1764 à 1767, en deux vagues, « la » bête rode, et dévore, blesse ou attaque 214 fois pendant la première, 69 pendant la seconde. La première bête abattue est minutieusement décrite est semble avoir été de taille exceptionnelle même si l’on se prend à douter de l’unicité de la bête eu égard aux distances parcourues.

Attaques ciblées

Les attaques sont saisonnières d’après l’auteur, plutôt l’été d’après les comptages, et ciblées selon les heures de la journée, plutôt en fin de journée, où à l’heure de l’apéritif selon les languedociens à moins que l’on ne préfère l’expression « entre chien et loup ».
On a raconté beaucoup de choses sur cette affaire, allant jusqu’à évoquer l’action d’hommes ou à expliquer que la bête était un châtiment de Dieu comme le dit l’évêque de Mende.

Les contemporains de cette période, comme ceux du moyen âge entretiennent une relation particulière avec cet animal. Certes, il est le porteur des angoisses de l’homme face aux incertitudes de la vie, et, en même temps que s’affirme l‘autorité de l’état, et que la paix intérieure s’installe, les attaques de loups sont vécues comme autant de désordres contre la paix civile. Cela appelle mobilisation générale, et les manants sont alors autorisés à porter les armes et à tirer à balles. On veille d’ailleurs lors des contrôles à ce qu’ils ne chargent pas à plombs, afin qu’ils ne soient pas tentés de tirer le gibier, réservé aux nobles et Seigneurs du lieu.

Ce fauve devient de ce fait une sorte de super humain, doté de pouvoirs maléfiques. Il s’attaque aux innocents, il les prive parfois des derniers sacrements, il les dévore vivants et il va même jusqu’à enfouir leurs vêtements, histoire sans doute d’enterrer les preuves.

On parcourt alors cette histoire sanglante au rythme des attaques qui se déroulent à peu près partout, mais avec une préférence pour les régions d’élevage. Les bergers sont des victimes toutes désignées de ces bêtes, et, surtout celles qui sont enragées, se livrent parfois à des carnages surtout nécrophages. On retrouve d’ailleurs ces phénomènes dans la période actuelle. Les loups en bandes organisées viennent pousser des bêtes contre une falaise pour pouvoir ensuite se nourrir de leurs cadavres. En période hivernale par contre la nécrophagie peut les conduire à déterrer des restes humains ou animaux.

La bête du Gévaudan, forcément

Quelque part le rapport entre cet animal que les angoisses de l’époque dotent de super pouvoirs et les hommes est à peu près de même nature que celui qui réunit l’homme et le taureau sur les terres où cet animal a marqué la culture. Le loup comme le taureau est symbole de force mais pour ce qui concerne le canis lupus, de force malfaisante, sans doute parce qu’il ressemble à l’homme dans sa sociabilité, dans sa ruse, dans sa lâcheté. Après tout, l’homme est un loup pour l’homme et le canis lupus vient rappeler à l’homme sa condition de pêcheur. Nul respect pour cette bête malfaisante, mais bien une volonté de l’exterminer. Pour ce qui concerne le taureau de combat, c’est plutôt une icône que l’on vénère, un symbole positif et redoutable.

Les hommes doivent s’exposer à lui pour prouver leur courage et le dominer. Hors sujet dira-t-on mais pas tant que cela. Car le chasseur de loups est celui qui, au nom de la communauté des hommes vient exorciser la peur et rétablir l’ordre naturel. De même le tueur de taureaux habillé de lumière devient l’intermédiaire entre la bête sauvage sacrifiée et les hommes qui l’admirent et le vénèrent pour sa force et sa pureté, ce qui la distingue du loup d’ailleurs.

De ce point de vue, les mobilisations pro lupines actuelles apparaissent comme contre nature. Elles prêtent au loup, tout comme à l’ours, voire au taureau de combat, une valeur spécifique. En refusant sa chasse, on nie d’ailleurs son caractère sauvage et on entend en même temps s’isoler de lui, en dehors des documentaires animaliers. Les hommes qui vivent en communion avec la nature savent pour ce qui les concerne dominer la sauvagerie et en même temps vivre avec. C’est en ce sens que l’on ne peut qu’adhérer à la postface de ce livre. Le loup est révélateur des choix de société. Ce voyage dans le temps et aussi dans les paysages est aussi une initiation à l’étude des sociétés humaines et de leur rapport à la nature, c’est-à-dire à la vie et à la mort.

Difficile en quelques dizaines de lignes de rendre compte de tous les aspects de cet ouvrage qui se lit comme un roman. On mentionnera également la grande qualité des documents fournis, des gravures et des cartes, soigneusement reproduites pour conseiller l’achat de ce beau livre qui amènera à relativiser avec indulgence les manifestations animalistes qui veulent « policer » la sauvagerie, sans doute par peur de la combattre.

Bruno Modica © Clionautes