Espionnage, diplomatie secrète et grande Histoire s’entremêlent dans Invisible – Mémoires d’Aymond de Terre-Noire, la nouvelle bande dessinée de Stephen Desberg et Henri Reculé, fraîchement parue chez Glénat. On y retrouve le souffle épique et romanesque qui fait le succès du Scorpion, autre grande fresque scénarisée par Stephen Desberg mais avec un ton plus sobre et plus grave : intrigues de cour, complots dans l’ombre et destins individuels broyés par les mécanismes du pouvoir.
Ce premier opus nous plonge dans les coulisses troubles de la guerre de Sept Ans, à une époque où les conflits se jouent autant sur les champs de bataille que dans les cabinets diplomatiques. Au cœur de cette fresque se tient un héros profondément paradoxal : Aymond de Terre-Noire, homme effacé du monde au sens le plus littéral, devenu l’arme idéale d’un royaume qui avance masqué. Entre récit d’aventure, thriller politique et drame intime, cette première partie du nouveau diptyque pose les bases d’une œuvre ambitieuse, où l’invisibilité devient à la fois pouvoir, malédiction et quête profondément humaine.
Dans les coulisses de la guerre de Sept Ans
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, les monarchies européennes réorganisent leurs alliances en vue de ce qui deviendra la guerre de Sept Ans. Dans l’ombre, les agents du Secret du Roi parcourent le continent pour servir leur souverain. Parmi eux, Aymond de Terre-Noire doit rester totalement invisible aux yeux du commun des mortels…
La bande dessinée installe d’emblée ce climat de tensions loin de l’Europe, à Calcutta en 1756, où la rivalité entre les compagnies anglaise, française et néerlandaise transforme progressivement l’Inde en un véritable échiquier colonial. Diplomates, militaires, espions et représentants du nawab du Bengale se jaugent et s’observent. Derrière un masque de fer dissimulant l’absence même de son visage, Aymond de Terre-Noire, agent du Secret du Roi, scrute chaque geste. Sa mission est claire : contenir l’expansion britannique aux Indes et empêcher qu’un affrontement direct n’embrase prématurément l’Europe.
Mais qui est réellement Aymond de Terre-Noire ? Issu de la petite noblesse française, il a épousé Blanche d’Audore, une femme ambitieuse et avide d’ascension sociale. Pour satisfaire les aspirations de son épouse, il engage toute sa fortune dans l’acquisition d’un manuscrit alchimique rarissime… mais incomplet. En tentant d’en reconstituer la formule et d’en tester le breuvage sur lui-même, il provoque un phénomène irréversible : son corps devient invisible. Ruiné, abandonné par sa femme et rejeté par la société, Aymond disparaît littéralement du monde. C’est dans cet anonymat forcé qu’il est recruté par le Secret du Roi, l’un des premiers services de renseignement français, où son don singulier devient une arme redoutable.
Alors que l’Europe se prépare à un conflit d’une ampleur inédite, annonçant déjà ce qui s’apparente à une première guerre mondiale, Aymond reçoit une mission directe de Louis XV. Il doit collaborer avec l’insaisissable chevalier d’Éon. Ensemble, ils prennent la route de Hanovre afin de contrer les ambitions territoriales des Anglais et de leurs alliés prussiens. De l’Inde à la France, de la Prusse à la Russie, Aymond se retrouve pris dans un vaste réseau de complots et de manœuvres diplomatiques.
Quand un récit nerveux rencontre l’élégance du trait
Prévu en deux tomes, Invisible s’inscrit pleinement dans la tradition des grandes aventures historiques chères à Stephen Desberg. Voyage, action et réflexion sur la condition humaine s’y entremêlent avec efficacité. Le lecteur suit le héros de l’Inde à la Russie, en passant par la France, Constantinople ou la Prusse du XVIIIᵉ siècle, dans un récit de cape et d’épée où se côtoient duels, complots, intrigues politiques et affrontements militaires.
Mais au-delà du souffle de l’aventure, c’est avant tout le portrait d’un homme brisé qui se dessine. L’invisibilité d’Aymond n’a rien d’un simple artifice narratif : elle incarne sa solitude, sa tragédie et son incapacité à être reconnu par ceux qu’il aime. Il n’est pas seulement un espion capable de surgir de nulle part, mais un homme que les femmes qui lui sont chères ne peuvent plus voir.
Ce premier tome se révèle particulièrement prometteur. Stephen Desberg manie avec brio la grande Histoire, entremêlant enjeux géopolitiques et destins individuels, notamment autour de la guerre de Sept Ans, pour offrir une lecture à la fois captivante et instructive. Le rythme soutenu de l’intrigue ne souffre d’aucun temps mort, et les personnages, hauts en couleur, renforcent l’épaisseur du récit. Aymond, héros à la fois fort et fragile, évolue parmi des adversaires redoutables et des figures féminines marquantes, sensuelles et déterminées.
Le dessin d’Henri Reculé, d’une sobriété élégante, se révèle particulièrement efficace. Les décors épurés mettent en valeur les personnages et les scènes d’action, tandis que le masque et les teintes sombres d’Aymond renforcent son aura de mystère. Certaines scènes sensuelles se distinguent par leur grande finesse, et la couverture comme la présentation de l’album témoignent d’un réel soin éditorial, prolongeant le plaisir de lecture et la plongée dans un univers fascinant.
Avec ce premier tome, Invisible s’impose donc comme une fresque historique et politique aussi élégante que passionnnante. Porté par un héros tragique et un dessin sobre et maîtrisé, l’album conjugue aventure, espionnage et réflexion sur l’effacement de soi. Une ouverture solide qui appelle avec impatience la conclusion du diptyque.


