Ce livre revient sur l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire agricole française. Ils y a 50 ans, dans l’Aude, à Montredon-des-Corbières, 2 hommes, un CRS et un agriculteur, perdent la vie lors d’affrontements à balles réelles entre viticulteurs en colère et forces de l’ordre. Derrière ces drames, une réalité agricole complexe et dramatique, mais surtout des zones d’ombre que Jean-Philippe Martin, agrégé et docteur en Histoire, spécialiste de la politisation du monde agricole, essaie de révéler.
L’auteur décide de diviser son livre en 3 parties. La première revient sur les événements, les décrit, les analyse et surtout les met en perspective. La deuxième s’attarde sur les conséquences jusqu’à nos jours de cette « guerre du vin ». La dernière s’interroge sur la mémoire de ces événements.
Pour contextualiser le drame, l’auteur aborde d’abord la situation difficile du milieu viticole languedocien de l’époque. Le Languedoc est une grande région viticole (toujours aujourd’hui d’ailleurs) en superficie, mais pas en renommée (ce qui a évolué ces dernières années). La région est connue pour produire des vins de table, peu chers et peu qualitatifs. Or, les années 70 sont des années de baisse de la consommation, de surproduction et baisse des prix. Un cocktail explosif qui se renforce par la concurrence italienne dans le cadre de la libéralisation des échanges et de la mise en place du Marché commun européen.
La région se distingue aussi par son organisation et son habitude de la lutte. Depuis la fin du XIXe siècle, face à la crise du phylloxera, et lors des émeutes agricoles de 1907, les vignerons du Midi se regroupent en coopératives, en syndicats, afin de défendre leurs intérêts. Le Languedoc est une région en profonde évolution: urbanisation et tertiarisation, mission Racine, arrivée importante de migrants d’Afrique du Nord, législations sur l’alcool, campagnes d’arrachage… Face à cela, le monde de la viticulture est à la fois vigilant et inquiet, toujours prêt à se mobiliser.
De 1970 à 1976, les vignerons multiplient les actions, demandant un renforcement des frontières et un meilleur contrôle des vins étrangers, notamment des vins de mouillage transalpins. Une structure émerge alors que le mouvement se radicalise face à l’absence de réactions politiques nationales: le Comité d’Action Viticole (CAV) parfois appelé Comité Régional d’Action Viticole (CRAV). Radical et qualifié aujourd’hui de mouvement terroriste, soutenu par une grande partie de la population, le CAV organise: sabotages, barrages routiers, attaques de cargaisons de vin importé, destruction d’installations, blocage du port de Sète, attaque de négociants importateurs.. La dimension régionale est culturellement renforcée par la mobilisation de la langue occitane durant les événements.
Derniers éléments de la cocotte minute évoqués par l’auteur: les chocs pétroliers et leurs conséquences, la convergence des luttes syndicales dans les années post-mai 68, les revendications des paysans du Larzac, les premiers épisodes de violence et de répression policière, les premières prises d’armes, l’intransigeance gouvernementale et une volonté de Paris d’arrêter la complaisance du préfet avec les viticulteurs.
La guerre du vin est aussi « une onde de choc » (p. 53). Le couverture médiatique nationale des affrontements et des deux morts amplifie la résonance de cette opposition qui touche l’opinion publique. Opposition entre un monde agricole traditionnel et qui se meurt face à la volonté de l’Etat de maintenir le calme et qui est touché dans sa chair avec la mort d’un CRS.
La violence des affrontements, moins de 10 ans après mai 68, ravive les souvenirs, tout comme certains ont encore en mémoire les révoltes paysannes de 1907. La presse, la radio, mais surtout la télévision sont mobilisées et diffusent les images des violences, renforçant les clivages politiques déjà marqués de l’époque et en donnant des lectures d’analyse différentes.
Ces morts entrainent un changement de l’action de certains viticulteurs. Si le CAV a maintenu jusqu’à nos jours ses actions illégales (l’auteur en décrit de multiples), cela se fait sous anonymat et non plus au grand jour. Les alliances syndicales et politiques se sont modifiées, les querelles d’ego ont aussi fait leur oeuvre. Ce qui reste, c’est la volonté de faire face aux menaces sur les prix (pression des grandes surfaces), sur la qualité des concurrents et sur les vins étrangers (Espagne).
D’autres vignerons analysent la situation de manière plus constructive et prospective. C’est la prise de conscience d’une nécessaire montée en gamme, de la recherche de la qualité et des appellations, notamment AOP, mais aussi IGP, jusqu’au remplacement du vin de table par l’appellation plus large « vin de France ». De nouveaux cépages sont importés pour aider à ces transformations. Ce qui explique aujourd’hui la meilleur réputation des vins du Languedoc, allant même jusqu’à la création de « Grands Crus » comme Corbières-Boutenac, Pic-Saint-Loup ou Terrasses-du-Larzac. Pour cela, les viticulteurs ont aussi développé le marketing, élaboré parfois des vins plus consensuels et moins typés, et sont allés interroger et adopter de nouvelles techniques autour du bio voire de la biodynamie. Ces changements ont aussi entraîné des oppositions et des incompréhensions féroces.
Jean-Philippe Martin termine son ouvrage sur la question de mémoire. Tout d’abord, en essayant de redonner de la visibilité aux femmes dans un mouvement et un univers très masculin, encore plus dans les années 60 et 70. Ensuite, en montrant les 3 temps de l’analyse mémorielle des événements de Montredon: un discours favorable aux agriculteurs d’abord (films, documentaires), suivi d’une relative mise sous silence, avant que le temps du souvenir et des commémorations ne voit le jour.
Au final, un livre court mais très dense, qui relève parfois de la micro-histoire. L’écriture de l’auteur est accessible mais toujours précise. Derrière le drame de Montredon se cachent des réalités humaines, politiques, sociales d’une grande complexité. La finesse de l’analyse rend l’ensemble cohérent et d’une belle profondeur. Un livre qui se savoure autour d’un verre de Faugères et pour ceux qui le peuvent d’une dégustation d’un verre de La Grange des Pères.



