Brosser un tableau de l’Iran actuel.
Dans le numéro 2 de Building, on retrouve la même organisation autour d’un dossier, cette fois consacré à l’Iran. Après un grand entretien avec Reza Pahlavi, fils de l’ex-shah et représentant de l’opposition monarchiste, qui plaide pour « La voie pacifique face à la dictature islamiste » en fédérant tous les opposants en faveur d’une démocratie laïque qui ne serait pas imposée par une intervention étrangère et qui reposerait sur une réconciliation nationale sur le modèle mis en place par N. Mandela en Afrique du Sud, le dossier donne la parole « à des Iraniens appartenant aux différentes sensibilités de l’opposition en exil » (mais pas à l’opposition marxiste, semble-t-il). Cela permet de brosser un tableau de l’Iran actuel. Souffrant des pénuries et de l’inflation, trichant avec les interdictions religieuses imposées par le Guide Suprême radical Khamenei (auquel Ahmadinejad est soumis) partisan d’un califat, le peuple « en a marre », selon Amir Samour (un intellectuel qui s’exprime sous ce pseudonyme dans « Khamenei et Ahmadinejad, les chevaliers de l’apocalypse »). Selon l’économiste et enseignant (à Paris V René Descartes) Fereydoon Khavand (« Au-delà de la rente pétrolière »), l’Iran traverse une crise économique à cause non seulement des sanctions économiques internationales, mais surtout à cause de son économie très centralisée et étatisée qui ne vit (surtout « la théocratie islamiste aux pratiques mafieuses » d’ailleurs) que de l’exploitation de la rente pétrolière, sans investissement d’avenir ni de diversification économique.

Rente pétrolière et gaspillage

La solution résiderait, selon F. Khavand, dans une libéralisation de l’économie et une ouverture à la mondialisation, allant de pair avec l’ouverture politique et la démocratisation. Dans « Désislamiser le système éducatif », Saeed Paivandi (maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’université de Lorraine) montre comment l’islamisation de l’école n’a pas réussi à endoctriner massivement les jeunes, qui ont développé, notamment grâce aux TIC, un modèle culturel informel et autonome, dans l’espace privé, et il propose quelques voies pour une réforme démocratique de l’école iranienne. Le sociologue Farhad Khosrokhavar (directeur de recherche à l’EHESS) revient, dans « Iran : grandeur et décadence du mouvement vert », sur l’échec du mouvement de 2009 (après la victoire électorale considérée comme frauduleuse d’Ahmadinejad), en montrant comment ce mouvement de classes moyennes et d’étudiants, qui réclamait la démocratisation politique, n’a pas réussi à rallier les masses populaires, qui revendiquaient la justice sociale. Quant à l’avocat Sahand Saber, il évoque « Le rôle de la diaspora dans le futur démocratique de l’Iran » pour souligner que la République islamique l’a mise sous surveillance pour la diviser et l’affaiblir, l’empêchant ainsi d’ « ouvrir au monde les portes de l’Iran », ce qui ne sera possible que grâce à un processus préalable, en Iran, de libéralisation politique et économique ? Dans un intéressant article intitulé « Démocratie à l’iranienne : quelle place pour l’islam ? », Setâre Enayatzadeh (spécialiste du monde kurdo-iranien et du chiisme politique) montre l’existence, depuis le début du XXe siècle, dans le chiisme, d’un courant « conciliateur » d’intellectuels et de penseurs réformistes qui veulent concilier islam et démocratie, celle-ci étant une condition « rendant possible la pluralité des lectures de la religion, pour ne pas faire de la religion une idéologie, comme c’est actuellement le cas avec la République islamiste ». Le dossier se termine par la republication d’un article de Thérèse Delpech (qui était chercheuse au CERI et directrice de la prospective au CEA) sur l’Iran nucléaire, paru en 2005 dans Politique étrangère. On peut rattacher aussi au dossier la publication d’un texte de 1979, « Iran : 1917 ? », écrit à chaud sur la révolution iranienne par Olivier Chevrillon, alors directeur du Point.

Pour le reste, on retrouve un extrait du livre d’E.J. Epstein sur le banquier Milken ; un article rapide de Gérard Grunberg sur « Nicolas Sarkozy ou la tentation populiste » ; deux témoignages du médecin addictologue Bertrand Lebeau sur la politique de santé publique en matière de drogue (il se prononce en faveur de la légalisation du cannabis) et d’Éric Lehemonet sur son expérience de visiteur de prison), des articles sur Internet (l’un d’Aurélien Dumont sur « Les vespasiennes d’Internet », à propos des commentaires lisibles sur les sites d’information en ligne, et l’autre d’Emmanuelle Raimondi sur la réussite d’Amanda Hocking, auteure star de l’e-publication ; sans oublier dans la rubrique Culture la déclaration d’amour du philosophe Raphaël Enthoven à À la recherche du Temps Perdu de Proust, celle de Marc Solal à l’abstraction picturale à l’ère de l’art figuratif dominant, et l’invitation de Florence Taubmann à « Relire Babel » (le mythe de la tour de Babel).

D’un point de vue formel, la revue constitue un objet de 112 pages, sans publicité (une seule page, à la fin) et presque sans photo, agréable à lire, avec une typographie aérée, une maquette claire, et des rubriques qui se dessinent déjà. Sur le fond, j’ai trouvé les dossiers, destinés au grand public, plus intéressants et (forcément) plus cohérents que le reste des articles, plus disparates, plus courts et souvent moins fouillés. Autant d’impressions à confirmer ou infirmer avec le numéro 3 de juin, intitulé « 2012-2017 : bonne chance la France ! », qui consacrera un dossier « à ceux qui concrètement combattent le catastrophisme et travaillent à réparer les dégâts de la crise.